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mercredi, 06 septembre 2006 02:00

Suisse, naissance d'une nation

Écrit par

arlettaz40084citoyensSilvia Arlettaz, Citoyens et étrangers sous la République Helvétique 1798-1803, Georg, Genève 2005, 440 p.

La naissance de la Suisse moderne a été un accouchement douloureux, compliqué par les pressions de la France. Cette dernière a joué un rôle essentiel lors du baptême de la nouvelle Confédération qui voulait abolir les privilèges et les inégalités féodales. Deux dates décisives pour la Confédération balisent cet ouvrage : la Constitution du 12 avril 1798 (un an avant les batailles, sur territoire suisse, entre l'armée française de Masséna et les unités austro-russes), et l'Acte de médiation du 19 février 1803, prémisses de la Suisse moderne de 1848.

D'une Confédération d'Etats de l'Ancien Régime naît une République unitaire, avec droits de cité et de bourgeoisie. Ce qui implique une nouvelle organisation de la société, les notions de peuple et de citoyen, donc d'inclusion et d'exclusion sociales, avec des protectionnismes et des injustices entre « eux » et « nous ». Pour y parvenir, il fallait l'adhésion de tous les Helvètes, écrit Silvia Arlettaz. Ce qui est vigoureusement rappelé en 1800 : « La force d'une nation consiste dans la réunion des volontés individuelles, dans l'effort général de tous les citoyens pour procurer le bien général, dans l'empressement avec lequel ils se prêtent aux sacrifices que la patrie exige de chacun d'eux... Si ces premiers citoyens nous manquent, nous demeurons un peuple faible, le mépris des autres Etats nous attend et nous offrirons toujours une conquête sûre à celui de nos voisins qui voudra nous humilier ou s'agrandir. » Ces mots émanent d'une proclamation dite « contre les germes d'agitation et de désordre répandus parmi le peuple ».

Patriotisme

L'étude accorde sa juste place à l'éthique de l'avocat vaudois Frédéric-César de La Harpe, défenseur du centralisme et futur responsable de la République helvétique. Le Rollois, résistant aux conquérants bernois, disciple libéral de Rousseau, précepteur de grands ducs russes, était membre du célèbre Club helvétique de Paris. Un tantinet manipulé par le Directoire, il fait néanmoins reconnaître la neutralité suisse au Congrès de Vienne (1815). Il est clairement d'avis, dans une missive à un général français, que « cette fusion de républiques en une seule est l'unique moyen d'extirper les germes du fédéralisme et d'oligarchie qui repousseront avec force si on leur en laisse la faculté, pour reproduire les mêmes maux qu'auparavant ».

Pour cette nouvelle République, de La Harpe veut appeler aux fonctions publiques des hommes probes et patriotes : « Nos magistrats sont nos concitoyens. C'est nous qui les chargeons de l'honorable mission de servir la patrie par leurs talents et leurs lumières. Bientôt ils abandonneront ces places pour rentrer dans la vie privée et redevenir de simples citoyens. Nous devenons alors leurs juges et notre approbation ou notre blâme devient la récompense ou la punition de leur conduite dans les emplois publics. »

Un texte que nombre de politiciens d'aujourd'hui pourraient méditer. Ce que d'autres ont exprimé ainsi, « le vrai patriote cherche le bien dans les personnes et les choses, partout où il se présente, et sans se laisser distraire par aucun préjugé ». « Impossibles citoyens », les juifs purent espérer une amélioration de leur statut avec la Déclaration des droits de l'homme, comme cela s'est passé avec la Révolution française. En Suisse, les 160 familles israélites peuvent s'établir dans le district de Baden, où elles sont tolérées avec droit de protection mais non-accès à la propriété et où elles ne sont pas à l'abri des expulsions. Les arguments antisémites d'une majorité de politiciens et le concept de jus soli (droit du sol) font que nos juifs ne seront émancipés qu'en 1874.

La situation politique des femmes ne sera guère meilleure. Avec les Lumières, la sûreté devient la base du bien public, au terme de la Constitution de 1798. Une citation révélatrice en montre bien les ambiguïtés dans ces années de troubles. Un commissaire civil français du nom de Rapinat a osé écrire : « Considérant... que la Suisse est? la conquête de l'armée française? c'est aux agents du gouvernement français à diriger toutes les opérations civiles, politiques et de finance qui peuvent avoir lieu en Helvétie. Tous ceux qui tenteraient d'entraver les mesures qu'il a plu au gouvernement français de déployer en Suisse sont nécessairement les ennemis déclarés de cette même nation et de l'armée qui leur en ont fait don, qu'ils ne peuvent être envisagés que comme des valets soudoyés par le cabinet britannique. » La peine de mort est prévue pour ceux qui refusent d'être intégrés dans le Corps d'élite.

Défrichement

Fruit d'une thèse saluée à l'Université de Fribourg, l'ouvrage, au contenu parfois ardu, est un travail salutaire sur une période mal étudiée - nous dirions non pas méprisée mais délaissée - de l'histoire helvétique. Elle défriche judicieusement un terrain qui mérite d'être approfondi. Un regret toutefois : si la complexité des relations avec les juifs est étudiée, peu, si ce n'est pas du tout, de place n'est accordée à certaines minorités séculairement malmenées par notre pays, comme les Tsiganes.

Autre remarque, le manque de références directes au rôle de Bonaparte qui, convoquant les représentants des cantons, leur imposa l'Acte de médiation du 19 février 1803. Autres thèmes traités dans la recherche : la naturalisation, les enfants illégitimes, le séjour des étrangers, la liberté de commerce, la naissance des « passe-ports », le colportage et les amalgames des termes de « délinquants », « étrangers » et « vagabonds ».

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