jeudi, 23 mars 2017 16:09

Les mêmes mais différents

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Emin et Merhawi © Anne Kearneyp39Fossati 2 MerhawiIls s’appellent Mahdi, Emin, Asmoro, Jawad, Merhawi... Ce ne sont pas eux. Ce sont Mahdi, Emin, Asmoro, Jawad, Merhawi qui ont été placés dans un abri PC d’un village vaudois. Des trajectoires que la photographe suisse Anne Kearney présente en une galerie de quatorze portraits bruts, dans leur plus simple humanité, accompagnés chacun d’un texte biographique.

Anne Kearney est photographe à la RTS depuis une quinzaine d’années. Elle fait partie du GAC, une association qui vise à améliorer les conditions de vie des migrants hébergés à Crans-près-Céligny.

« Il fallait leur donner la parole ! » C’est du moins ce qu’a ressenti la jeune maman qui n’en pouvait plus d’entendre les réflexions pincées de concitoyens qui ne connaissaient les requérants que par médias interposés. Réseaux sociaux, commentaires d’articles, débats télévisés, il faut bien avouer que les phrases lapidaires vont bon train. Alors oui, ils font parfois peur, ces hommes seuls qui débarquent sans frapper dans nos villes et que l’on accueille tant bien que mal. Au point de faire dire à Yves Nidegger, avocat genevois et conseiller national de l’UDC : « On vient d’importer en Europe un million de paires de couilles plei-nes et frustrées, on a prévu quoi pour ça ? »[1] Une phrase pareille, cela ne s’oublie pas...

Genèse d’un engagement

L’engagement de la photographe auprès des requérants débute simplement, sur le canapé de son salon. Anne Kearney regarde le journal télévisé. Un reportage relate le nouveau naufrage d’un bateau de migrants au large de Lampedusa. « Ces images répétitives, jour après jour, me traumatisaient. Et je ne pouvais m’imaginer répondre dans quinze ou vingt ans à mes deux enfants qui me demanderaient ce que nous avions fait face à ces tragédies humaines : rien ! »

L’image froide d’un père de famille échoué sur une plage grecque, ses deux enfants sous le bras, finit de l’ébranler. Elle décide d’agir. Non loin de chez elle, un abri de la protection civile vient d’être mis à disposition de l’EVAM (établissement vaudois d’accueil des migrants). Elle prend contact avec le Groupe d’accueil de Crans (GAC) et commence par recevoir chez elle, une fois par semaine à midi, un petit nombre de requérants. « Il faut savoir que ceux-ci, été comme hiver, doivent quitter l’abri à 9 heures et ne peuvent y retourner qu’à 18 heures. On leur distribue un sandwich et des fruits pour midi. Bénéficier de temps en temps d’un havre de paix pour manger est bienvenu. »

C’est le début d’un engagement qui prend une place considérable dans sa vie et celle de ses proches. Une action qui importe bien plus qu’on ne l’imagine : « Notre présence dans l’abri compte. Le fait qu’on se préoccupe d’eux compte. L’un d’entre eux m’a écrit récemment : ‹ Quand je suis arrivé, je pleurais tout le temps. Je pensais sans arrêt à ma maman. Depuis que je te connais, je me sens moins seul. Merci. › D’autres me passent leur mère au téléphone. Il y a quelques jours, Jutyar, qui vit chez nous depuis mars, me dit : ‹ Ma maman a acheté des cadeaux pour tes enfants car ils sont comme ses enfants ! » Anne Kearney se sent obligée de se justifier : « Les héberger, même pour une simple nuit, les sortir de cet abri où ils sont quinze par chambre, où quand l’un se retourne tous se réveillent, où certains parlent jusqu’au petit matin, d’autres font des cauchemars répétitifs, d’autres encore ne peuvent se résigner à dormir dans le noir ... ce n’est pas un détail. » Elle poursuit : « On croise ces vies, on fait un petit bout de chemin ensemble, on s’attache aussi souvent à ces jeunes garçons dont on s’occupe momentanément, on les suit... et ils nous font sentir que c’est très important pour eux. Leur gentillesse, leur reconnaissance est parfois si gênante. »

Juste une simple photo

Plus elle s’investit, plus l’image d’une masse de migrants profiteurs lui semble éloignée de la réalité. « Ils sont si jeunes... La plupart ont entre 18 et 25 ans. Ils sont comme nos enfants, avec des nuances, certes, mais ils se posent les mêmes questions que nos jeunes adultes ; ils n’ont juste pas eu de bol dans la vie. Et lire ces phrases de haine qui déferlent sur les réseaux sociaux à propos de ces hommes qui seraient venus nous voler nos terres, notre travail, nos filles et profiter du système alors qu’ils remercient mille fois pour ce que la Suisse fait pour eux... » Il fallait que cela se sache !

Elle poursuit : « Je suis une femme révoltée, mais pas hyper-courageuse. Si je réfléchis trop à la complexité de la situation des migrants, je me fige. Je m’enferme dans ma chambre et je ne fais plus rien. Alors je reste axée sur mon expérience, sur ces hommes de cet abri PC de Crans, des proches avec qui je peux interagir. » 

Anne Kearney est photographe, elle utilisera donc ce média pour révéler leur réalité. « Certains récits qui accompagnent les portraits sont très courts. Leur histoire est parfois si dure, si cruelle qu’ils l’assument mal. Ils n’aiment pas se faire plaindre, ils ne veulent pas qu’on les regarde avec condescendance. Ils disent : « Tu sais, ma vie elle est comme ça, c’est tout. »

C’est ainsi qu'en décembre 2016, une première exposition est organisée à l’Espace de la Grenette à Nyon. Un site Internet et une page Facebook sont lancés. Quatorze visages d’Afghans, d’Irakiens, de Syriens, d’Érythréens, de Kurdes et d’Éthiopiens sont accrochés. Ils sont là, au vernissage de leur exposition, impressionnés mais contents. « Une belle soirée!»

L'exposition Same but different, est au Temple de Crans, jusqu'à juin 2017.
Elle devrait être montée ensuite dans une autre ville romande. https://samebutdifferent.ch

À voir sur www.choisir.ch:
le témoignage vidéo de l’un des migrants photographiés.

Anne Kearney est photographe à la RTS depuis une quinzaine d’années. Elle fait partie du GAC, une association qui vise à améliorer les conditions de vie des migrants hébergés à Crans-près-Céligny.

[1] In Genève à Chaud, Léman Bleu Télévision, présenté par Pascal Décaillet, mardi 2 février 2016. Le débat traitait de l’initiative dite de mise en œuvre « Pour le renvoi effectif des étrangers criminels ».

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