vendredi, 04 novembre 2022 10:00

Le discernement pour vocation

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CouvsRoses choisirENDQuelques mois après que le pape Jean XXIII eut surpris le monde par l’annonce du concile Vatican II, au moment même où l’Église se lançait dans la grande entreprise de discernement qui allait l’introduire dans la post-modernité, les jésuites de Suisse romande, entraînés par leur Provincial de Suisse et stimulés par l’exemple de leurs confrères de Suisse alémanique, décidaient de fonder la revue choisir. Intéressé par le projet, Mgr Charrière, l’évêque de Fribourg, le soutenait.

Appuyés sur la longue tradition ignatienne, désireux d’apporter leur part au vaste mouvement de réforme amorcé par le Concile, le groupe des fondateurs voulait offrir aux catholiques romands un instrument de discernement. Leur désir était clair et leur projet bien défini. Le premier éditorial annonçait la couleur. Face à un certain marasme intellectuel et artistique de la Suisse romande, les rédacteurs de choisir affichaient leur ambition «à ouvrir nos fenêtres et nos cœurs, à sortir de nos particularismes sans rien perdre de notre richesse, à accueillir toute valeur spirituelle authentique dans la fidélité à notre foi, à comprendre les peuples du monde entier pour les aider à trouver leur route et recevoir d’eux ce supplément d’âme qui nous fera plus homme et plus chrétien». Vaste programme auquel furent associés des écrivains et des artistes, des théologiens et des philosophes, des intellectuels et des militants, suisses ou étrangers venus d’horizons culturels et idéologiques divers.

La revue n’avait pas l’ambition de populariser une ligne théologique ou philosophique. D’autres périodiques existaient déjà qui faisaient du bon travail dans le cadre très classique de l’enseignement traditionnel. En se gardant bien de tout raidissement dogmatique, sans prendre parti pour une école ou une autre, les fondateurs de choisir voulaient aider leurs lecteurs à scruter plus largement l’inextricable foisonnement des débats en cours pour faire des choix en accord avec leur foi. D’où le titre choisir.

Parce qu’elle est née peu de mois après l’annonce du Concile, alors que pointaient au lointain les signes avant-coureurs de mai 68, sa carrière n’a pas été sans heurts. Bien des turbulences ont agité le parcours de choisir, parfois même au risque du naufrage. La radicalité des remises en question, l’effervescence des idées nouvelles, la brusque libération de la parole et les projets en tous genres offraient un terrain propice à l’émergence de fantasmes. Le magistère tentait en vain de corseter la nouvelle théologie, de faire taire les plus clairvoyants, d’étouffer des initiatives pastorales, liturgiques ou bibliques. En dépit de ces raidissements, l’urgence d’une vaste révision et d’une adaptation du message et de la vie de l’Église faisait comprendre que le temps n’était plus aux interdits, mais à l’écoute et au discernement. Les vieilles outres qui, en 1950 encore, semblaient pouvoir contenir le vin nouveau éclataient. choisir découvrait sa vocation: ouvrir les fenêtres, se mettre à l’écoute du monde, tout en portant un regard critique sur l’immense dé­bor­dement des idées et des mouvements, pour y repérer les germes prometteurs d’un avenir plus con­forme aux aspirations de la société et de l’Église.

L'art de la mobilité

Écouter, s’informer, analyser, réfléchir, interroger la révélation, confronter la diversité des opinions à l’enseignement du Christ, l’art du discernement bannit tout réflexe partisan; il exige une bonne dose de liberté et de mobilité, d’«indifférence» dira Ignace de Loyola en évoquant l’équilibre de la balance bien réglée, dont le fléau ne penche ni à droite ni à gauche.

Cette attitude n’a pas toujours été bien comprise par les gardiens de l’institution qui attendaient de choisir qu’elle soit la voix de son maître. Alors qu’ils comptaient sur un enseignement clair, bien enchâssé dans la tradition philosophico-théologique en honneur à Fribourg, voilà que les bons Pères, à l’écoute d’un monde en mutation, proposaient un kaléidoscope d’opinions et de mouvements déconcertant de nouveauté. Décevant, l’engagement des jésuites en est devenu suspect. Ce fut le temps de l’incompréhension et du soupçon. Priés par les autorités ecclésiastiques de quitter les bords de la Sarine, les jésuites déménagèrent à Genève dont les ouvertures œcuméniques cadraient mieux avec leur projet. Mais pour sauver les vieilles outres, un brave censeur était chargé de passer au crible de la théologie officielle et du Droit canon le con­tenu de chaque numéro de la revue. O tempora, o mores!

Qui cherche à discerner se trouve nécessairement en première ligne, sur un terrain incertain, tâtonnant à la recherche d’une voie. Le grand élan de révision lancé par le Concile remettait en cause un enseignement jusque-là réputé intangible. Parce que l’histoire de choisir court en parallèle avec celle de l’Église et de la société en général, les grandes interrogations n’ont pas épargné la revue. La liberté religieuse, le rôle du sacerdoce, les avancées de l’œcuménisme, les mariages mixtes, le dia­logue interreligieux, la morale sexuelle, l’avortement, l’homosexualité, la promotion de la femme, l’injustice sociale, l’analyse marxiste et le capitalisme ont nourri des débats passionnés et alimenté des pages provocatrices. Le fléau de la balance inclinait à droite ou à gauche au gré de la sensibilité des rédacteurs et de leur conseil. Le bel équilibre préalable à tout discernement hésitait, au risque de pencher en faveur d’opinions généreuses plus émotionnelles que réalistes. La militance l’emportait parfois sur la retenue exigée par l’art du discernement, d’où des situations de crises, le mécontentement des lecteurs et la chute des abonnements.

Les premiers rédacteurs n’étaient pas des professionnels de la presse; ils s’étaient retrouvés propulsés à la tête d’une revue par la grâce des supérieurs. Forts d’une sérieuse formation, attentifs à tout ce qui germait dans le monde culturel et religieux de leur époque, ils restaient engagés dans d’autres tâches pastorales ou dans la recherche académique, d’où des tensions internes et la valse des changements dans la composition du conseil de rédaction, jusqu’au moment où une équipe de jeunes confrères journalistes professionnels a pris le relais.

Un pôle de réflexion

Si la vie de la revue n’a pas toujours suivi le cours d’un fleuve tranquille, le désir de servir a été plus fort que toutes les crises. Le retour aux racines ignatiennes a rafraîchi le projet des origines et permis de s’affranchir des querelles d’écoles. Membre du réseau européen des revues de la Compagnie de Jésus, choisir a gagné en audience internationale. Une collaboration suivie avec des facultés de la Compagnie offrait aux jésuites suisses, privés d’écoles et de centres d’enseignement, un instrument de formation auquel ont collaboré des professeurs, des chercheurs et des artistes de tous horizons. Une riche bibliothèque et un Centre de formation et de documentation religieuse (CEDOFOR) ont complété l’offre de la revue pour en faire un pôle œcuménique. Au fil du temps les points d’attention ont évolué. L’écologie, la bioéthique, la justice sociale, le développement Nord-Sud, l’assistance au suicide, la famine dans le monde, les mouvements migratoires, l’asile, la mauvaise répartition des richesses ou les défis de la recherche scientifique ont invité les lecteurs à regarder plus largement au-delà des frontières institutionnelles.

À la rédaction de la revue, des laïcs journalistes professionnels ont peu à peu assumé une part importante du travail. Avec la diffusion en librai­rie et une présence régulière sur les réseaux sociaux, choisir a gagné en visibilité. En dépit de ses petits moyens, grâce à la fidélité de ses abonnés, à la générosité de bienfaiteurs et aux compétences professionnelles de ses collaborateurs et collaboratrices, choisir a pu relever, jusqu’à aujourd’hui, le pari des fondateurs. Avec le temps les habitudes culturelles ont changé. Les nouvelles générations semblent plus intéressées par l’échange d’information que par l’écriture; d’autres supports d’information et de formation se sont imposés. L’érosion du nombre des abonnés, l’augmentation des frais et le manque de relève ont contraint les instances de la Compagnie  à mettre un terme à la publication de la revue.

Avec nostalgie nous mettons fin à un service qui nous est cher. En prenant congé de nos lecteurs, nous leur souhaitons que l’écoute de l’Évangile, l’ouverture d’esprit, le dialogue et la liberté guident toujours leurs choix. 

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