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lundi, 10 septembre 2018 11:22

Sous le soleil iranien

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Sini p3 basLes Bambassi, © Giacomo SiniDans la ville de Bushehr, au bord du Golf persique, la vie s’écoule sans heurts et le passé esclavagiste de la région ne fait pas plus de vagues. Ce dernier a teinté durablement la culture locale, ses traditions musicales comme ses danses folkloriques, voire les visages des habitants. Les photographies qui suivent cette esquisse d’un moment de vie sont du reporter italien Giacomo Sini, qui a déjà publié un portfolio dans choisir sur les Yézidis du Kurdistan irakien.

Monir Ghaedi, journaliste

«Mon arrière-grand-père était un marchand connu. Il se rendait souvent à Zanzibar pour chercher des esclaves. Ses hommes d’équipage enlevaient des enfants. Ils ne pouvaient pas se permettre de capturer des adultes… Finalement, des habitants les ont repérés et un jour, ils les ont abattus et ont coupé leurs corps en morceaux.»

Voilà tout ce qu’Ali, un citoyen de Bushehr de 53 ans, connaît de l’histoire de sa famille. Dans ce port du Golfe persique, en hiver, le temps est assez doux pour qu’il puisse s’installer devant sa maison, proche du bord de mer, et jouir de la brise de février. Par une fenêtre à l’arrière de sa maison, on peut voir de vieilles demeures décrépites, massées autour d’un labyrinthe de ruelles étroites. Grâce à ses ressources naturelles, Bushehr a pris de l’extension dès le milieu du XXe siècle. Derrière l’aspect moderne de la ville avec ses banlieues habitées par la classe moyenne, ses centres commerciaux et ses gratte-ciel inachevés, on trouve néanmoins encore des traces du passé.Sini p2 haut © Giacomo Sini

Les Bambassi

Ali vit à Behbahani, un quartier situé sur la ligne de faille entre le passé et le présent de la ville. Calme, il est habité de nos jours par une population multiethnique, rappelant l’un des chapitres souvent oublié, ou peut-être même volontairement ignoré, de l’histoire du Golfe: «La plupart des habitants, en particulier les jeunes, seraient bien étonnés d’apprendre que leurs voisins, leur parenté ou qu’eux-mêmes sont les descendants d’esclaves amenés dans la région au XIXe siècle», dit-il.

La loi iranienne de 1926 sur l’abolition de l’esclavage n’a jamais été considérée comme un évènement important du passé national. En 1902, l’auteur britannique Sir Percy Sykes notait, dans son ouvrage intitulé Ten Thousand Miles in Persia (Dix mille kilomètres en Perse), que l’esclavage existait à l’époque, mais qu’il n’était pas très fréquent. En général, les historiens contemporains n’en parlent pas. Ce qui semble avéré, c’est que la communauté africaine n’a jamais eu de grande visibilité en Iran, contrairement à d’autres ethnies. C’est peut-être la raison qui fait que les habitants de Behbahani sont fiers de leur héritage et en parlent volontiers: «Nos rythmes et nos danses viennent d’Afrique, c’est pourquoi ils sont si spectaculaires», souligne Ali. Depuis deux ans, il s’occupe d’un groupe folklorique formé d’écoliers. Le groupe a déjà connu un succès remarquable et a été invité à se produire dans des festivals au niveau national, faisant même la Une de certains journaux. Ali estime que ses élèves ont la musique dans le sang, ce qui est évident: tous les deux jours, ils répètent dans un petit entrepôt, se succèdent aux instruments ou exécutent des pas de danse à la fois énergiques et envoûtants.

Adham a 17 ans et passe pour être le meilleur danseur du groupe. Il prend une courte pause et me dit: «Nous sommes les premiers à mettre en valeur l’héritage africain. Nous avons appelé notre groupe les Bambassi; c’est le nom qu’on donnait autrefois aux Africains à Bushehr.» Et Kuka, jeune percussionniste de 12 ans, ajoute timidement: «C’est dans le quartier de Behbahani que vivent les meilleurs musiciens folkloriques de la région, et la plupart d’entre eux sont d’origine africaine.»

Des allures de fête

Chaque soir, les habitants du quartier se rassemblent sur la place principale de Behbahani, à côté du terrain de football. Ce soir, un groupe d’enfants, dont certains font partie du groupe d’Ali, s’entraînent avec leur coach. Assis sur un banc non loin de là, trois citoyens d’un certain âge racontent; leurs propos sont à peine audibles dans le vacarme du jeu: «L’islam chiite est connu pour ses rites de deuil, mais ici, à Bushehr, nous les célébrons en musique et avec des spectacles.» À Bushehr, l’Ashura (date à laquelle les musulmans commémorent le martyre de Hussein, petit-fils du prophète Mohammed) prend des allures de fête et de grands groupes de musiciens se produisent devant des foules enthousiastes.

Sini p3 haut1 © Giacomo SiniDes instruments à percussion comme le dammam ou le bugh (une grande trompe faite d’une corne d’antilope), viennent directement du continent africain. «Cet homme tranquille que vous voyez ici est un maître de dammam reconnu», dit un vieil homme en désignant son compagnon, Seyed Abdi, un Afro-Iranien à la longue barbe soignée, un chapelet entre les mains, signe de piété traditionnel en islam. La virtuosité de Seyed Abdi sur son instrument a suscité l’intérêt de plusieurs musicologues, de journalistes et de producteurs de films documentaires. Mais chez lui, on ne trouve pas un seul dammam. En effet, à Behbahani, les instruments de musique sont considérés comme un bien commun et ils sont conservés dans les mosquées.

Cette pratique a de quoi choquer profondément des musulmans conservateurs, mais ici la mosquée échappe aux rigueurs de l’orthodoxie. Au contraire, c’est un lieu détendu où les passants peuvent venir s’abriter pendant les après-midi torrides d’une région où l’été dure neuf mois, boire du thé, bavarder, ou simplement s’étendre dans un coin pour faire la sieste. Les femmes, souvent tenues à l’écart dans les mosquées iraniennes, se sentent à l’aise ici. Elles pratiquent leurs propres rituels, dont certains comportent des chants, et la prière est souvent dirigée par des femmes d’origine africaine.

Cependant, les temps changent en Iran. Un nombre croissant de jeunes Iraniens ne sont plus aussi pieux que leurs aînés. Aujourd’hui, les jeunes habitants de Behahani se rencontrent à la maison de thé plutôt qu’à la mosquée. À côté de cette maison, l’atelier de menuiserie de Mohammad est un autre lieu de rencontre. Il est ouvert jusque tard dans la nuit, parce qu'à Bushehr la fraîcheur des heures nocturnes est propice au travail. Les amis de Mohammad se retrouvent là, jouent au tric trac et discutent pendant qu’il travaille. L’artisan fabrique des cadres de fenêtres à l’ancienne, qui seront garnis de motifs de verre coloré. «Ces fenêtres sont devenues à la mode il y a près de 100 ans, du temps de la prospérité de Bushehr, avant la découverte du pétrole!» Il fait référence à l’époque où le commerce des perles et des dattes exigeait de la main-d’œuvre bon marché et attirait les marchands d’esclaves. «…et maintenant ils extraient le pétrole et le gaz au-dessous de nos maisons», dit Adel, un Afro-Iranien assis sur un tabouret.

Il ajoute: «Je suis pêcheur, comme mon père. Je travaille avec le même bateau que lui. Mais je dois aller aussi loin que possible, à cause de ces énormes chalutiers.» À chaque sortie, il risque d’être pris dans un ouragan ou de dépasser la limite des eaux territoriales sans s’en apercevoir. «Beaucoup de pêcheurs comme moi sont dans les prisons d’États voisins à cause de ça.» Il finit son thé et se prépare à partir. Il veut emmener sa femme et son enfant au cinéma, parce que demain, il s’en ira sur sa barque et ne rentrera pas avant cinq jours au moins. Ses amis lui rappellent que demain sera nuageux, mais il n’a pas le choix. Il prend le chemin de la maison par le labyrinthe des innombrables ruelles sans nom de Behbahani, en saluant tous les passants.Sini p1 bas © Giacomo Sini

Homa est du nombre, une Afro-Iranienne dans la soixantaine que tout le monde appelle tante Homa et que l’on admire pour sa voix exceptionnelle. Elle est la personne la plus sociable du quartier, assiste à toutes les cérémonies, où elle se produit. «Pour une femme de mon âge qui vit seule, la meilleure manière de passer le temps est d’aller voir mes amies», dit-elle. Celles-ci sont des mères de famille afro-iraniennes, des femmes de tous âges qui passent leurs journées dans de vastes maisons. Le temps a fait son œuvre et ces demeures de Behbahani autrefois luxueuses sont aujourd’hui couvertes de rouille et de poussière. Elles appartenaient voici longtemps à l’élite florissante de la ville. Aujourd’hui, chacune d’elles abrite plusieurs familles, dont les ancêtres étaient esclaves, fermiers ou propriétaires. L’industrie du pétrole et du gaz a radicalement transformé la région et l’a coupée de son passé. Les récits des marins, des marchands et des voyageurs d’autrefois font figure de contes que plus personne n’a le temps d’écouter.

Entre mémoire et oubli

Comme dans toutes les autres villes riches en ressources naturelles, les habitants de Bushehr se débattent dans la pauvreté depuis que la richesse de la région s’en va vers des lieux dont le citoyen ordinaire n’a aucune idée. Il n’est donc pas surprenant que ses habitants ne se soucient guère de connaître le passé de la ville ou d’en parler. Mais Ali estime que l’héritage africain est omniprésent dans la culture régionale, même si une grande partie de cette histoire est définitivement tombée dans l’oubli: «Les Africains ont apporté leur musique et leurs rituels au sein d’un milieu d’abord peu accueillant. Ceux-ci ont pris racine dans l’environnement favorable du folklore de la ville, et ils sont maintenant indissociables de notre identité.»

À quelques centaines de mètres de là, un Afro-Iranien de 67 ans est d’un autre avis. Marchand ambulant, il gagne la vie de sa famille en vendant des sucreries, des cigarettes et des boissons. Il est 10 heures du soir, et il rentre chez lui en poussant sa vieille charrette. «Qui se soucie de savoir de qui le père était esclave ou patron? Maintenant, tous à la même enseigne, nous peinons pour gagner notre vie.»

(traduction Claire Chimelli)

 

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