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vendredi, 06 mai 2016 11:40

Reportage dans les cliniques clandestines pour djiihadistes en Turquie

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cliniqueEntrée de la cliniqueLes cliniques clandestines pour combattants djihadistes blessés du front syrien sont nombreuses en Turquie. Si elles ne sont pas officiellement reconnues par le gouvernement turc, elles travaillent la main dans la main avec les hôpitaux du pays. Ce travail médical et humanitaire sert aussi de couverture au trafic d’armes. Un reportage édifiant.

Une flopée d’hommes discute à voix basse devant l’entrée d’un garage d’un banal immeuble gris à trois étages. Ce ne sont pas des mécaniciens. De longues barbes mangent leurs visages durs et méfiants, marqués de cicatrices. Certains sont mutilés, d’autres sont assis sur des fauteuils roulants. Nous sommes dans une clinique clandestine de combattants djihadistes, à Reyhanli, dans la province turque d’Hatay, près de la frontière syrienne. Les factions rebelles islamistes de Syrie y envoient leurs blessés se faire soigner avant de les réexpédier au front.


Je suis attendue. Un homme sur le toit de l’immeuble me fait signe d’entrer par la porte latérale. Fateh al H., le directeur de la clinique, a établi ce centre il y a deux ans, sans autorisation officielle du gouvernement turque. Il affirme cependant : «Les autorités turques connaissent l’existence de la clinique et ne nous ont jamais posé de problèmes.» Les chambres du centre sont impeccables. Chacune est équipée d’une télévision à écran plasma et héberge trois patients - majoritairement des hommes - âgés entre 20 et 40 ans. Une forte odeur de désinfectant imprègne les lieux, où des garçons robustes clopinent, des broches métalliques clouées aux jambes et aux bras. La clinique gère en permanence une trentaine de cas lourds. « Il y a des blessures par balles ou par mortiers, des cas de paralysie, de tétraplégie et des amputations multiples », énumère le directeur.
Tous les patients sont originaires des villes syriennes de Idlib, Hama et Alep, des zones actuellement contrôlées par Jaish al-Fatah, une alliance islamiste qui compte parmi ses membres le Front al-Nosra et Ahrar al-Sham, le groupe d’insurgés islamistes syriens le plus puissant du nord de la Syrie. La clinique visitée soigne en majorité des combattants blessés affiliés à Ahrar al-Sham et les prend en charge durant leur convalescence. Du fait, chaque grande faction rebelle aurait sa propre clinique.
«J’étais au quartier général de Ahrar à Idlib lorsque des camarades m’ont prévenu par talkie-walkie que les avions russes survolaient ma maison», raconte Jabal Ezzawie, un combattant, sa fille de 3 ans dans les bras. Il a couru chez lui et est arrivé au moment où sa maison s’effondrait, avec sa fille à l’intérieur. «Elle était blessée, alors j’ai sauté dans une voiture et mes camarades nous ont ouvert la voie vers la frontière de Bab el-Hawa et m’ont ensuite confié à cette clinique.» La petite a subi une intervention chirurgicale d’urgence et semble se remettre rapidement.
Dans une autre chambre, un jeune barbu de 30 ans, Gazwan Darwisa, témoigne: «Je suis arrivé dans cette clinique après avoir subi une amputation de la jambe gauche dans l’hôpital public de la ville turque d’Antakya.» Il a commencé sa rééducation et attend à présent une prothèse. «Prenez toutes les photos que vous voulez. Ça m’est égal, je suis déjà sur la liste noire du régime», ajoute-t-il en riant.

Officiels et moins officiels
«Avant de venir ici, la majorité de ces hommes passe d’abord par les hôpitaux turcs», le coupe brutalement le docteur Hazem, le seul médecin de la clinique. Fort d’une vingtaine d’années et de quatre ans d’études seulement, il explique qu’aux postes frontières de Bab el Hawa et de Bab el Salama, des équipes médicales signent des laissez-passer pour les blessés graves, qui sont en suite transportés d’urgence dans des hôpitaux turcs par des ambulances du Croissant Rouge. La procédure est confirmée par le docteur Salah, responsable de l’hôpital frontalier de Bab el Salama, qui ajoute que les cas les plus urgents sont transportés de suite dans les hôpitaux turcs de Antakya, Gaziantep et Alexandrette. «Ensuite, après avoir été opérés, les patients sont renvoyés dans l’une des vingt-et-une cliniques non officielles de la province de Hatay ou sont hébergés chez des privées.»
Hassan, un Syrien blond de 26 ans, aux multiples fractures, est conduit deux fois par semaine dans le plus grand et le mieux équipé centre de réhabilitation de Reyhanli, l’Hôpital Bleu. L’établissement n’est pas légalement enregistré par le gouvernement turc, mais il opère sous l’abri d’un autre hôpital, tout ce qu’il y a de plus officiel, lui, le Amal.
Depuis le début du conflit syrien, la Turquie a ainsi facilité l’entrée sur son territoire des rebelles blessés de guerre et les soigne gratuitement : un engagement «humanitaire» non désintéressé. Somar, 23 ans, originaire de Hama, et Abdel Ghani, 18 ans, d’Idlib, se sentent chanceux : «Dès que nous serons guéris, nous retournerons nous battre encore une fois !» clament-ils. «Je suis sorti du coma à l’hôpital de Gaziantep, après qu’un sniper m’ait tiré dessus en plein cœur pendant que je me battais à Alep», confie pour sa part Shadi Shekri, ex-combattant de la 16e Division de la Brigade Salaheddine. «A l’hôpital ils m’ont trouvé une fausse pièce d’identité, m’ont donné une kimlik (carte de séjour turque) et m’ont indiqué vers quelle clinique me diriger.»
Le stratagème est confirmé par le gérant d’une autre clinique clandestine, à quelques kilomètres de la frontière de Bab el Salama. Installée dans un bâtiment récent au bout d’une ruelle de la ville de Kilis, la clinique prospère. Ses chambres débordent d’hommes d’Ahrar al-Sham et de l’Armée libre syrienne, tous habillés de chandails portant le logo de l’Arabie Saoudite. Presque tous ont été envoyés dans cette clinique depuis les hôpitaux turcs de Kilis ou Gaziantep.

ONG et trafic d’armes
L’ONG islamique turque IHH (Insani Yardim Vakfi) soutient les deux cliniques visitées, ainsi que l’Hôpital Bleu, et travaille main dans la main avec le gouvernement turc. «Toutes les ONG qui opèrent à distance dépendent de l’autorisation de l’IHH ainsi que des convois de celle-ci pour le transport d’aide humanitaire en Syrie», raconte Omar Aswad, membre de l’ONG de docteurs syriens SEMA. «IHH est l’ONG la plus puissante en Turquie et apporte son soutien à la majorité des cliniques informelles de Kilis et de Reyhanli», ajoute-t-il.
Rami Jarrah, journaliste à ANA Press (média syrien), explique: «IHH travaille en étroite collaboration avec Ahrar al-Sham. Elle lui apporte son aide dans les territoires que la brigade contrôle au nord de la Syrie. L’ONG y construit des hôpitaux de campagne, des réservoirs d'eau et distribue des denrées alimentaires.» Le journal turc Radikal a cependant accusé IHH d’être impliquée dans le trafic d’armes entre la Syrie et la Turquie, piloté par le Mit, les services de renseignements turcs. Les convois humanitaires de l’ONG auraient été utilisés pour y cacher les armes qui sont ensuite distribuées à des groupes islamistes proches du gouvernement turc. Le 1er janvier 2014, un camion a été arrêté par les forces de sécurité turques sur la route Kirikhan-Reyhanli, à Hatay. A l’intérieur il y avait le coordinateur général de l’IHH et un agent du Mit ; les forces de sécurité n’ont pas pu inspecter la charge en raison d’une interdiction venue d’en haut. Le camion a disparu et les magistrats qui suivaient l’affaire ont été menacés et ont du abandonner l’enquête.
Le journaliste Rami Jarrah raconte encore avoir été témoin d’une scène étrange au post frontalier de Bab el Hawa. Les gardes-frontière ont quitté leur poste sur ordre de civils, qui ont pris leur place pendant dix minutes, le temps de contrôler et de laisser passer des chargements avec des cargaisons spéciales pour la Syrie.
Des allégations que les autorités turques continent bien sûr à nier.

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