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lundi, 03 juillet 2017 14:08

Kurdistan irakien: le combat des Yézidis

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Militaire webIrak - Un jeune combattant yézidi s'octroie une cigrette devant sa position d'observation. © Giacomo SiniUne longue colonne de véhicules militaires de l’armée turque avance sur une route sinueuse de la région de Duhok, dans le Kurdistan irakien. «Ils pourraient bien annoncer l’invasion des terres du Shingal (Sinjar), là où je vivais avec ma famille.» Ces mots d’Ibrahim, un Yézidi, sont comme un prélude à une réalité qui terrifie la population yézidie du nord de l’Irak. Ici commence le voyage vers le Sinjar, territoire de ce peuple. Ce sont des terres ravagées par des conflits millénaires, et en dernier lieu par la fureur de l’État islamique, traversées par des milliers de gens fuyant la violence des djihadistes.

Les Yézidis sont un groupe religieux comptant près d’un demi-million d’adhérents, originaires de la province irakienne de Ninive, qui parlent la même langue que les Kurdes de Turquie et de Syrie et dont la culture est en majeure partie semblable. C’est en raison de leur appartenance à une religion gnostique préislamique qu’ils ont été, avec les chrétiens et les musulmans chiites, la cible principale du nettoyage ethnique perpétré ces dernières années par l’État islamique dans cette région.

Ibrahim est aujourd’hui chauffeur de taxi et il est l’un de ceux qui ont réussi à s’échapper quelques heures avant que l’EI n’encercle la région, en août 2014. Mais le territoire, où sont restés beaucoup de ses amis, est encore aux mains des persécuteurs, et Ibrahim a perdu le contact avec eux depuis des années. La plupart d’entre eux sont portés disparus, les hommes et les enfants qui ont été capturés et ont refusé de se convertir à l’islam ont été tués, les femmes enlevées pour être vendues comme esclaves ou livrées à la prostitution. Durant ces temps terribles, des milliers de personnes se sont réfugiées dans la montagne de Sinjar où, encerclés par les miliciens de l’EI, ils sont restés sept jours sans nourriture, constamment entre la vie et la mort. Ils ont dû leur salut aux militants des Unités de protection du peuple (YPG/YPJ) et du PKK qui ont ouvert deux corridors humanitaires vers la région majoritairement kurde de Rojava (Syrie du Nord) et sauvé tout d’abord les femmes et les enfants, puis fourni des armes aux hommes prêts à combattre avec eux.

On trouve aussi dans la région, outre la présence massive des Peshmerga liés au gouvernement du Kurdistan irakien, les Unités de la résistance du Shingal (YBŞ) et les Ezidxan Women's Units (YJE) rattachées à l’Union des communautés kurdes (KCK), organisation faîtière de tous les groupes s’inspirant d’Abdullah Ocalan, dirigeant du PKK.

Filles webShingali - Deux jeunes femmes du YJE (Ezidis Women Units), une milice alliée du PKK © Giacomo SiniLe village de Khana Sor, situé près des montagnes du Sinjar, revêt une importance majeure. C’est là qu’en mars des affrontements se sont produits entre Roj Peshmerga, des soldats kurdes de Rojava payés par le ministre de l’Intérieur du Kurdistan irakien, et les YBŞ. Peu après la population locale ainsi que des Yézidis du camp de réfugiés de Rojava ont organisé un rassemblement pour protester contre les incursions de soldats de Rojava. Durant cette manifestation pacifique, les forces de sécurité du Kurdistan irakien ont tiré sur les manifestants, blessant quelques civils et tuant un journaliste local.

Selon Sinun, le père de ce journaliste, cet acte semble avoir été dicté par la volonté des autorités du Kurdistan irakien de faire obstacle aux tentatives des Yézidis de former leur propre gouvernement, sur le modèle de la Confédération de Rojava qui est voisine. Au camp des YBŞ, dans le village, on est accueilli chaleureusement, avec le thé traditionnel. Le commandant de région Saeed Shingali (nom fictif) nous rejoint, malgré sa fatigue et les tours de veille de la nuit passée. Il raconte, sobrement, le sauvetage de milliers de Yézidis en août 2014: «Ils arrivaient de tous les côtés, nous étions une cible facile et la marge de manœuvre était minimale. Nous avons essuyé de lourdes pertes, mais grâce à d’immenses efforts, nous sommes arrivés à faire une brèche dans les lignes ennemies, permettant ainsi à des milliers de gens de se sauver», dit-il, la voix chargée d’émotion.
C’est lui qui, après une nuit de repos bien méritée, nous conduira le long de ce qui est encore le front du sud-ouest du Sinjar face à l’EI.

Un champ de coquelicots s’étend dans la plaine verdoyante et à l’horizon, la chaîne des monts Shingal se détache sur le ciel de printemps. «Arrêtons-nous pour prendre une photo», dit le capitaine. «Admirez la beauté de ce paysage.» Si l’EI n’était pas à quelques minutes de là, dans l’un des petits villages plus au sud, ce matin paisible inviterait à la détente dans une nature sauvage et non polluée. Dans cette sérénité apparente, des ponts détruits, des carcasses de voitures explosées et des murs improvisés en béton marquent la ligne de front.

Peu après, nous voici au cœur du haut pays, dans une immense vallée entourée de montagnes, où nous découvrons des tentes et de petites cabanes de torchis s’étendant à perte de vue.

Ce sont les habitations de près de 35'000 Yézidis des terres avoisinantes et qui, après avoir échappé aux harcèlements de l’État islamique en 2014, ont décidé de demeurer dans les montagnes «pour défendre leur identité sacrée.» Nous faisons halte près d’un groupe de tentes et un homme d’une cinquantaine d’années apparaît à la porte d’une masure couverte de bâches du HCR. Il s’appelle Şerwan et il a construit ce modeste abri de ses propres mains, avec l’aide d’amis du voisinage. C’est là qu’il vit avec sa femme et quelques-unes de leurs filles les plus jeunes. Sa voix est ferme, et il parle un anglais incertain, mais il a beaucoup oublié après le génocide, une des conséquences des traumatismes qu’il a subis. Il est bouleversé parce qu’il n’a pas pu protéger l’ensemble de sa famille durant les jours de terreur. Ses filles aînées sont encore aux mains des djihadistes. Au cours de la conversation, il explose: «Pourquoi la communauté internationale ne s’intéresse-t-elle pas aux femmes qui sont enlevées et vendues comme esclaves sexuelles? Et à nos enfants à qui on apprend à se transformer en bombes humaines? Où est le droit dans tout cela?»
Serwan webSerwan vit avec sa femme et ses plus jeunes enfants dans une petite maison qu'il a construite avec l'aide d'amis du voisinage. D'autres membres de sa famille sont toujours détenus par les miliciens de l'EI. © Giacomo SiniDepuis janvier 2015, la population de la montagne s’est mise à administrer le territoire au travers d’une organisation autonome, un conseil élu par des représentants des différentes régions.

C’est le soir et la température chute fortement; il fait très froid, le vent souffle de l’est. Hassan Ezidi (nom fictif), l’un des porte-parole du Mouvement démocratique Yézidi et membre du Conseil de la montagne, nous invite à entrer dans une tente qui sert de lieu de réunion. Au cours d’un repas frugal, il s’exprime avec fermeté: «La population de la montagne, c’est-à-dire Shingal, est prête pour un gouvernement autonome, mais les autorités du Kurdistan irakien y sont apparemment tout à fait opposées». La réalité concrète que décrit le porte-parole se reconnaît au fait que le gouvernement autonome a isolé cette région et l’a privée de tout contact avec l’extérieur. Durant les derniers jours de juin 2017, elles ont décrété qu’aucun nouveau parti politique lié au PKK ne serait plus autorisé.
Leader webL’un des porte-parole du Mouvement démocratique Yézidi et membre du Conseil de la montagne dans une tente utilisée comme point de rencontre. © Giacomo SiniC’est pourquoi le PADE, nouveau parti fondé en mai 2017 par le «Mouvement démocratique Yézidi», ne sera pas reconnu par le Kurdistan irakien, ce qui rend encore plus improbable la possibilité d’une reconnaissance de ce parti par les autorités de Bagdad.

«La situation est encore plus difficile pour les civils qui ont résisté sur leurs terres depuis des années». Indiquant le sud, il ajoute: «Là-bas, c’est l’État islamique, au nord et à l’est, les autorités du Kurdistan ont fermé les frontières vers Rojava, qui est aussi isolée au plan international par un embargo, et à l’ouest, il y a un point de contrôle sur la route menant à la province de Duhok, que la plupart des gens ne peuvent pas passer. La seule aide que nous recevons vient de Rojava, mais en raison de la fermeture de la frontière, elle n’arrive pas régulièrement.»

Nous arrivons au crépuscule à la ville de Sinjar, située au pied du versant sud-est de la montagne. La route en lacets qui y mène est un cimetière de voitures calcinées, abandonnées par l’EI, dernières traces des possessions des civils qui ont fui il y a trois ans.

Cette nuit, nous serons reçus dans l’une des cent-cinquante familles qui ont eu le courage de retourner dans la ville après la libération et le départ de l’État islamique. Agid, sa femme et ses deux enfants les plus jeunes nous racontent que la famille a été dispersée après les massacres. Après la fuite une partie de ses membres a réussi à gagner l’Allemagne, quelques autres, par la suite, les États-Unis.

Des insultes, des slogans et le drapeau de l’EI avaient été peints sur les murs de la maison par des miliciens. «Pendant près d’un an, ce lieu a été le quartier général de l’État islamique dans la région. Nous ne voulons même pas savoir ce qui s’est passé dans notre maison.» C’est la dernière chose que la femme d’Agid nous dit avant d’aller se coucher et d’arrêter le générateur qui fournit l’électricité à toute la maison.

Nous nous réveillons tôt le lendemain. La ville offre un paysage de désolation. Dans l’air frais du matin un silence surréaliste nous entoure alors que nous nous dirigeons vers le centre. Le quartier historique et le vieux bazar sont réduits à des tas de gravats. L’occupation de l’EI a duré moins d’un an, jusqu’en novembre 2015, mais l’ombre de sa présence hante les rues du centre-ville, en particulier les alentours de ce qui fut l’hôpital central. C’est là que, pendant l’occupation, la femme d’un médecin avait pour tâche de faire la liste détaillée des femmes qui avaient été enlevées par l’EI, qui les offrait ensuite sur le marché du sexe des villes occupées. À l’intérieur de l’hôpital à moitié détruit, des empreintes de mains, celles de ceux qui cherchaient à fuir, sont encore visibles sur les murs, comme un souvenir indélébile.

Ruines webDodo, un homme Ezidi qui vivait autrefois dans la région de Shingal et a échappé à l'EI en 2014, s'assoit parmi les débris de constructions, détruites par plusieurs mois de combats entre l'EI et les milices kurdes-yézidis. © Giacomo SiniIl est temps pour nous de partir. Nous emportons avec nous les récits des gens que nous avons laissés derrière nous, ainsi que ce que nous a dit Agid la veille au soir. Rentré en Italie, je reçois un message: «La zone de la montagne de Sinjar a été bombardée par l’aviation turque. Le cimetière monumental n’existe plus, la population locale est terrifiée.» Les 17 et 18 juin 2017, la Turquie a encore bombardé quelques villages à la frontière qui sépare son territoire du Kurdistan irakien, visant des positions du PKK et «violant» cette frontière par des incursions de troupes terrestres. Les zones touchées s’étendent entre Amedi, dans la province de de Duhok, et Zakho, au nord-ouest d’Erbil. Alors me revient en mémoire ce que me disait Ibrahim, le chauffeur de taxi de Duhok. Ce qu’il craignait est devenu aujourd’hui la triste réalité et une menace concrète pour la vie des Yézidis.

 

Giacomo Sini est un jeune photographe indépendant italien diplômé en sciences sociales de l'Université de Pise. Parallèlement à ses études, il a passé les huit dernières années de sa vie à voyager entre l'Europe, l'Asie centrale, le Moyen-Orient, le Proche-Orient, Les Balkans, l'Afrique du Nord et le Caucase, jouxtant certaines zones traversées aujourd'hui comme par le passé, par de nombreux conflits. Il a photographié à plusieurs reprises la réalité des conflits au Liban et au Kurdistan, en se concentrant principalement sur les luttes de la population kurde dans les territoires où elle s'est établie. Plus d'information sur son site: www.giacomosini.com/

Bon à savoir: En octobre 2017, la revue choisir publiera un porte-folio des photographies de Giacomo Sini sur les Yezidis d'Irak. Vous pouvez le précommander à ou au +41 22 808 04 19.

Mais encore: Babel vient de proposer en rediffusion une émission réalisée en décembre 2016 avec le prêtre catholique Patrick Desbois qui a recueilli les témoignages de Yézidis, un des plus anciens peuple de Mésopotamie soumis aux atrocités de lʹÉtat islamique (EI).

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