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lundi, 28 novembre 2016 17:21

Le Jour du Seigneur

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5 Octobre 2013 : Nuit Blanche. "Fog Square" installation de l'artiste japonais Fujiko NAKAYA, Place de la République. Paris (75) France.October 5th, 2013: "Fog Square" Installation by the japonese artist Fujiko NAKAYA for the White Night Festival. Place de la Répbublique. Paris (75) France.De la nuit première de la création, au jour dernier de l’Apocalypse, toute la Bible est construite sur l’alternance nuit/jour. Les yeux encore voilés par le sommeil dont Dieu nous tire, nous sommes invités à ouvrir les yeux sur la clarté de la Lumière.

Depuis plus de 35 ans, le Père Livio conduit des groupes en Terre sainte et propose des Vendredis bibliques. Ces rencontres ne sont ni un enseignement académique, ni une prédication, mais une réflexion en prise avec l’actualité, s’articulant autour de thématiques bibliques.

«Au lit! c’est l’heure!» Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette injonction? Expérience fondamentale de notre rythme biologique. Enfants, une fois le soir tombé, la réalité du quotidien laissait place à l’imaginaire : on nous racontait alors des contes merveilleux pour nous calmer des vicissitudes et des ennuis du quotidien et pour nous endormir. Ainsi tombait progressivement toute anxiété, et nous entrions dans cet espace insaisissable du lâcher prise. Le tangible s’évanouissait et les rêves surgissaient. Parmi ces histoires inlassablement racontées, celles de la Bible nous laissaient parfois pantois d’admiration et de questionnement. En particulier celle de la création du monde. Tout se déroulait, selon la Bible, comme un long fleuve tranquille, sans que nous n’ayons rien à «faire». Jour 1, jour 2 ... Contrairement à ce que les adultes attendaient de nous à l’école, dans le récit biblique, c’est Dieu qui créait et fabriquait tout notre environnement, pour que nous en jouissions durant chacune de nos journées.

Retourner la logique

Reprenant le texte de la Genèse, les spécialistes des contes ont découvert qu’il était construit selon une structure universelle propre aux ritournelles, de quelque culture que ce soit : avec un refrain qui se répète et qui est repris en chœur, et des couplets qui déroulent l’histoire au gré du génie du conteur (et donc des strophes qui peuvent être rajoutées sans fin). On trouve cela encore dans bon nombre de tribus, y compris chez nous, lors de feux de camps scouts ou de fêtes amicales.
Or, est-il nécessaire de le rappeler, le refrain du récit biblique est clair: «Il y eut un soir, il y eut un matin» ... au premier, deuxième, troisième jour ... Pourquoi notre civilisation moderne a-t-elle alors placé la nuit après le jour? Certes, viendra bien le jour J du dernier repos, dont on ne se relèvera pas : enfermé dans la tombe, il y fera alors vraiment nuit ! Mais une telle façon d’appréhender notre rythme de vie ne peut que nous mener à donner à la nuit une con-notation négative. Associée au manque de clarté, la nuit devient un espace plein de ténèbres, de troubles, de phantasmes et de peurs. Le temps où l’on n’y voit plus rien!
Et si, à l’invitation de la Bible, on essayait de retourner cette logique et de lire notre réalité en plaçant la nuit avant le jour. En naissant, ne sommes-nous pas sortis de la nuit, celle du ventre de notre mère? Et après avoir été surpris par l’éclat du jour, n’avons-nous pas découvert un monde à appréhender ... puis à créer à notre tour? Il est évident que c’est ce que la Bible tente de nous enseigner (depuis la nuit des temps !) avec ce rythme nouveau : nos ténèbres débouchent immanquablement sur la lumière.
Ainsi, tout le long des livres de la Bible, du premier chapitre de la Genèse au dernier chapitre de l’Apocalypse, il est question de ténèbre et de lumière, de nuit et de jour: «Dieu sépara la lumière de la ténèbre. Dieu appela la lumière jour et la ténèbre nuit», «Dieu vit que cela était bon» (Genèse 1). L’emploi du mot nuit (plus de 220 fois dans l’Ancien testament) est régulièrement associé au mot jour, parfois simplement pour exprimer le déroulement du temps, mais toujours dans cet ordre nuit/jour.
Il y a là bien plus qu’une précision chronologique. Nous sommes progressivement aspirés à en saisir le sens profond, théologique: le plus ancien, le plus primitif, le moins décoffré, c’est la nuit; le plus actuel, le plus parfait, le plus divin, c’est la lumière. Ainsi l’antithèse jour /nuit existe bien, et les ténèbres sont partout présentes dans le langage biblique, mais elles appartiennent au domaine d’en bas, à celui de l’humain, voire du pré-humain : avant la lumière, nous étions dans les ténèbres.
Gardons-nous cependant de tirer la conclusion que Dieu voit la nuit comme mauvaise. Pour le texte biblique, désormais, la nuit est; elle est création de Dieu, nommée par Dieu; elle fait partie du plan du Créateur dès le commencement. Ce n’est qu’au quatrième jour de la création que Dieu place le soleil, la lune et les étoiles, organisant l’espace-temps de ce monde dans lequel l’homme pourra vivre.
Il est vrai qu’alors que disparaît la lumière du jour, surviennent les bêtes malfaisantes (Ps 104,20) et les hommes qui haïssent la lumière, les assassins et les voleurs (Job 24,13-17). La Bible nous invite alors à prier le Créateur de protéger les humains contre les terreurs nocturnes, afin que, lorsque la nuit cèdera enfin sa place, vienne le jour. Le fidèle qui espère son Seigneur est  comme un veilleur qui attend l’aurore» (Ps 130,6).
La nuit biblique est une invitation à trouver la Lumière, même au plus profond du tunnel. Car toute nuit débouche sur le matin. Nous pouvons ouvrir les yeux. Le temps de l’homme biblique commence par la nuit pour finir au grand jour. Et ce jusqu’au dernier jour! L’Apocalypse va conclure sur cette création nouvelle où «il n’y aura plus de nuit, nul n’aura besoin de la lumière du flambeau, ni de la lumière du soleil, car le Seigneur répandra sur eux sa Lumière» (Ap 22,5).

La délivrance

En parcourant les diverses traditions de l’Exode, on lit que c’est vers le milieu de la nuit que le Seigneur YHWH mit à exécution son projet de libérer son peuple de l’esclavage (Ex 11 et 12): passage mémorable, commémoré chaque année dans la liturgie pascale par «une nuit de veille pour le Seigneur quand il les fit sortir du pays d’Égypte; cette nuit-là appartient au Seigneur, c’est une veille pour tous les fils d’Israël, d’âge en âge» (Ex 12,42). À dessein, le récit maintient l’ambivalence de la nuit, car pour les Égyptiens, c’est-à-dire ceux qui empêchent le croyant de vivre la libération promise, la nuée se fit épaisse et la nuit s’abattit sur «pharaon, ses chars et ses armées », tandis que la lumière éclairait les Hébreux (Ex 10,21-23). La nuit reste certes un temps d’épreuve, mais dont il nous est annoncé que nous en sortirons.
Sans cesse le peuple de la Bible, comme le croyant d’aujourd’hui, rêve du jour où YHWH le délivrera de l’oppression dans laquelle il se trouve. La Bible ne prédit rien d’autre. Cette espérance est légitime, mais à chacun de veiller à ce que l’attente ne provoque pas lassitude et infidélité. Comme le rappelle dans son langage virulent le prophète Amos: «Malheur à ceux qui soupirent après le Jour du Seigneur! Que sera-t-il pour eux? Ténèbres et non lumière» (Am 5,18). L’écho de cette prophétie se retrouve dans la messe de Requiem -Dies illa, dies iræ (Ce jour-là sera un jour de colère)- inspirée par le livre du prophète Sophonie (1,15). La route est balisée : l’histoire humaine débouche théologiquement sur ce Jour du Seigneur: «Pour les uns ce sera une nuit; mais pour ceux qui espèrent, même en marchant encore à tâtons dans les ténèbres, ce sera une lumière éclatante» (Is 8-9).
Cette quête de sens entraîne Jacob dans un mystérieux combat «de nuit» avec «quelqu’un» (Gn 32), extraordinaire discrétion du narrateur biblique pour désigner Dieu. Discrétion encore, voire extrême pudeur, qui entoure la bien-aimée du Cantique des Cantiques courant «dans la nuit, à travers la ville» à la recherche de celui qu’elle aime passionnément.

Dans le Nouveau testament

«La ténèbre n’est pas ténèbre devant Toi» (Ps 139): avec assurance, le psalmiste annonce ainsi la venue du messie. Toute la vie de Jésus, le Christ, se résume à ce passage de la nuit vers la Lumière. La résurrection n’est-elle pas ce Jour qui jaillit de la nuit? Les récits s’enchaînent dans la Bible pour nous y préparer et ces histoires d’il y a deux mille ans deviennent ainsi nos histoires de vie.
Dès la naissance, «dans les veilles de la nuit», les anges annoncent la Bonne Nouvelle d’un nouveau-né qui sera Seigneur et Sauveur, «lumière qui jaillit dans les ténèbres». Retenons ces moments d’intimité, où l’Évangile rappelle que Jésus priait son Père «seul dans la nuit», et plus spécialement avant de prendre de grandes décisions, comme lorsqu’il choisit les douze (Lc 6,12) ou lorsqu’il marche sur les eaux, «à la quatrième veille de la nuit », pour rejoindre la barque des disciples prise dans la tempête (Mt 14,22-33 et chez Marc et Jean).
C’est encore «le soir venu», donc dans la nuit, que Jésus institue la Cène comme un mémorial qui reste ouvert sur l’à-venir. C’est également de nuit qu’il entraîne ses disciples au jardin de Gethsémani:  cette nuit même, vous allez tous tomber à cause de moi» (Mt 26). Et la mort de Jésus sur la Croix est accompagnée de «ténèbres sur toute la terre», comme le mentionnent Matthieu, Marc et Luc, alors même qu’ils précisent que l’événement se passait entre midi et trois heures.
Quant aux quatre récits de la Résurrection, ils insistent sur le fait que la découverte du tombeau vide surgit «au matin de Pâques alors qu’il fait à peine jour ...» Comme si nous avions de la peine à ouvrir les yeux sur cet événement. L’enfant qui naît, lui aussi, est ébloui par la lumière qui l’aveugle et à laquelle il devra s’habituer pour vivre.
D’autres épisodes bibliques nous préparent à ce combat d’une humanité en quête de vérité, entre ténèbres et lumière. Ainsi de cet avertissement à peine masqué avec l’histoire des dix vierges qui attendent l’époux «dans la nuit» (Mt 25): «tenez votre lampe allumée»! Significative également la recherche du sens à donner à sa vie qui incite Nicodème à venir «de nuit» trouver Jésus (Jn 3).
Une quête que Charles-F. Ramuz a merveilleusement mise en scène dans son roman, Si le soleil ne revenait pas, écrit en 1937, qui a pour cadre un village de montagne privé de soleil durant l’hiver. Alors, puisque ce matin encore le jour s’est levé pour nous, puisque nous respirons, que nous vivons, répétons ce petit refrain: Il y eut un soir, il y eut un matin.» Peut-être verrions-nous alors davantage le monde, ses couleurs et sa lumière qui mettent du relief dans les nuits de désespérance.

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CouvLivreChoisir

Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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