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jeudi, 27 septembre 2018 10:47

Des femmes et de l'accompagnement spirituel

Écrit par

p2 FuglistallerBruno Fuglistaller sj © jesuites.chBruno Fuglistaller sj est supérieur de la Communauté jésuite de Genève. C’est aussi un prêtre engagé au Service de la formation de l’Église locale, un membre du conseil de rédaction de choisir et un accompagnateur expérimenté des Exercices spirituels. Peut-il imaginer un éventuel accueil de femmes dans la Compagnie de Jésus? Et comment voit-il l’évolution de l’accompagnement spirituel? Une interview qui prolonge nos deux dossiers de cet automne (choisir n° 689) et qui a été éditée en partie dans Échos des jésuites de Suisse, le supplément de notre revue.

Dans quelle mesure votre communauté est-elle touchée par la crise des vocations?

«Il y a moins de gens qui veulent entrer dans la vie religieuse, et ceux qui la choisissent le font de plus en plus tard, vers la trentaine. En comptant les deux ans de noviciat et les cinq à six ans d’études, ils sont opérationnels autour de quarante ans seulement.

Il faut reconnaître que le chemin est de plus en plus ardu pour les prêtres. Avec toutes les affaires de pédophilie qui explosent partout, notre statut est connoté négativement. Une personne va réfléchir à deux fois avant de choisir cette voie, car elle sait que c’est s’exposer au soupçon d’être un pédophile. La méfiance est même au cœur de l’Église. Je ne connais pas beaucoup de parents qui se réjouissent aujourd’hui de ce que leur fils veuille devenir prêtre.

Tout ceci nous affecte bien sûr. Nos structures datent de l’époque où l’Ordre était interdit par les articles d’exception du Sonderbund (levés en 1973). Les apostolats jésuites en Suisse ont donc été constitués sur le mode associatif, qui demande un certain soin. Nous étions alors deux fois plus nombreux à Genève, et bien plus jeunes. La responsabilité de ces activités repose aujourd’hui sur peu de jésuites, qui se font aider par les laïcs. Au Service de la formation de l’ECR, nous étions deux auparavant ; à présent je suis seul. À choisir, il y avait toujours un jésuite engagé à plein temps, mais depuis quelques années ce n’est plus le cas. Idem pour le Foyer Saint-Boniface et l’aumônerie de l’Université.»

Ces difficultés n’argumentent-elles pas en faveur d’une ouverture de la Compagnie aux femmes?

«Ignace de Loyola a bien intégré une ou deux femmes, mais cela ne s’est pas bien passé. Il y a eu ensuite régulièrement des femmes attirées par notre mode de vie religieuse, qui ont créé des communautés inspirées par nos Constitutions (les textes fondateurs de l’Ordre) mais qui ne dépendent pas du Général des jésuites, comme les xavières ou les ursulines. Il y a eu aussi des expériences d’associations de communautés avec des femmes, mais cela n’a pas abouti sur de grands résultats. Les jésuites préfèrent s’en tenir à ce qu’Ignace a fondé.»

N’est-ce pas une attitude paradoxale pour un Ordre réputé pour sa capacité à s’adapter aux changements de mentalité et aux différentes cultures de s’en tenir à ce qui a été établi en un temps donné, celui du XVIe siècle? Un temps où les femmes ne bénéficiaient pas de la liberté de mouvement nécessaire pour partir en mission, ni de grandes opportunités éducatives?

«On peur le voir comme ça. Mais on peut aussi se demander si c’est vraiment dans l’ère du temps qu’un Ordre qui a été masculin dès son origine s’ouvre aux femmes. Celles-ci ne sont-elles pas assez libres pour créer leurs propres Ordres ? C’est d’ailleurs ce qu’elles ont fait indépendamment du bon vouloir des jésuites. Il ne s’agit ici que de questions de disciplines. Ce n’est pas comme pour l’ordination des femmes, qui touche au sacrement et donc à la théologie. Alors le jeu en vaut-il la chandelle ? Devons-nous nous éloigner des fondements instaurés par Ignace de Loyola ? Je n’en suis pas sûr quand on sait que notre Ordre suscite toujours la méfiance, à cause de son ouverture justement, et que certains nous considèrent déjà comme des déviants.»

Les jésuites travaillent pleinement aujourd’hui avec des laïcs. Ne pourrait-on pas imaginer que ceux-ci puissent aussi se charger d’accompagnement spirituel afin de pallier à la pénurie de prêtres formés à ce faire? D’ailleurs les offres de formation à l’accompagnement spirituel à destination des laïcs sont en progression.

Effectivement, il y a des accompagnateurs spirituels qui sont des laïcs. Il existe d’ailleurs des lieux, comme le Chatelard, un centre spirituel jésuite vers Lyon, qui proposent des formations à l’accompagnement assez exigeantes. En Suisse romande, des confrères jésuites et moi-même avons formé des personnes à mieux connaître les Exercices spirituels, avec, pour certaines, l’objectif de leur permettre d’accompagner des retraites limitées dans le temps. Nous leurs avons délivré des attestations, mais celles-ci ne sont en rien des diplômes; elles ne font pas d’eux des accompagnateurs, un titre du reste qui n’est pas protégé.

Les techniques peuvent s’enseigner et s’acquérir, mais l’accompagnement est de l’ordre du charisme. Par exemple, pour utiliser un mot très à la mode, il s’agit d’avoir de la compassion, c’est-à-dire être avec sans être dedans. Il faut aussi savoir éviter certains écueils, de l’ordre du transfert et contre-transfert par exemple, qui surgissent lors d’accompagnements sur le long terme. Ce n’est pas la même chose lors d’un accompagnement limité dans le temps, comme lors d’une retraite.

L’accompagnement spirituel devrait dont rester plutôt de l’apanage des hommes et femmes d’Églises?

Pas forcément, tout dépend de l’attente de l’accompagné(e). Il ne faut pas perdre de vue que celui (ou celle) qui s’adresse à l’Église catholique a souvent une attente très précise. Il désire être accompagné par un ministre, car il associe sa démarche au sacrement de la réconciliation. Je suis intimement convaincu que les gens viennent vers moi parce que je suis jésuite et prêtre. Si je quittais cet état, ils ne le feraient plus.

Il y a bien sûr des personnes qui acceptent d’être spirituellement accompagnées par des non prêtres ou des non religieux ou religieuses. Mais d’après mon expérience, parler de sa relation à Dieu avec un ministre, prêtre ou pasteur, qui a une affiliation explicite à une institution, signifie que cette dernière se porte garante de la qualité et de la compétence de l’accompagnateur. Dans mon cas, c’est mon Ordre -mon provincial et mes confrères en l’occurrence- qui m’a autorisé à accomplir ce ministère.

Enfin, je vois un autre risque dans la «professionnalisation» de l’accompagnement spirituel. Certains espèrent pouvoir en vivre. C’est naturel, mais il y a là pour moi une ambiguïté dans cette évolution. Nous autres religieux sommes soutenus financièrement par nos communautés qui nous octroient du temps pour ce faire. L’accompagnement spirituel reste pour moi de l’ordre du service du Royaume.

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