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mercredi, 12 août 2015 02:00

Catholiques à Tel Aviv

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Israël cultive le paradoxe d'être le seul pays du Proche-Orient où le nombre de chrétiens augmente constamment du fait de l'immigration. Venus en majorité d'Asie, ces migrants occupent une place à part dans le pays. Une délégation de l'Aide à l'Eglise en détresse (AED) est allée à leur rencontre. Visite d'une communauté de Tel Aviv, dirigée par le Père jésuite David Neuhaus.

Ouvert depuis quelques mois dans un quartier populaire de Tel Aviv, le Centre Notre-Dame Femme de Valeur est devenu un point de ralliement pour les nombreux immigrants catholiques de la métropole israélienne. Le Père Neuhaus, d'origine juive allemande et converti au catholicisme, en est la cheville ouvrière. Il est depuis 2009 vicaire du Patriarcat latin pour les catholiques d'ex pression hébraïque d'Israël[1] et responsable de la coordination de la pastorale des migrants.
Dans la cour de gravier récemment amé - nagée derrière la maison, le Père Neuhaus ouvre le cadenas d'une armoire métallique fixée contre la façade. A l'intérieur, les statues de saint Antoine de Padoue, du Sacré-Cœur et de la Vierge de Fatima. « Après la messe, les fidèles aiment se recueillir un moment devant cet autel "domestique" », explique le jésuite. Si les saints sont enfermés dans cette armoire, c'est pour les protéger du vol ou du vandalisme, mais aussi par un souci de discrétion. Dans ce quartier populaire juif de Tel Aviv, les chrétiens sont tolérés, mais pas question pour eux d'afficher explicitement leur présence. Ni croix, ni clocher, ni même une pancarte ne révèlent l'existence du Centre.
La chapelle aménagée dans ce qui devait être un garage sent encore la peinture fraîche. Une couche de dispersion blanche, un podium recouvert de moquette, une croix de bois, une icône de la Vierge, un autel en planches et des chaises en plastique : l'installation accueille des centaines de personnes lors des cinq messes célébrées chaque week-end en anglais, en tagalog (une langue des Philippines) et en hébreu.

Asiatiques et Africains
Jusque dans les années 90, à part une petite minorité de catholiques d'origine juive européenne, l'Eglise catholique en Terre Sainte ne comptait pratiquement que des fidèles de langue arabe, Palestiniens ou Israéliens. Depuis, les migrants chrétiens, essentiellement d'Asie, ont afflué en Israël pour chercher du travail. Dans les années 90, après la fermeture des territoires palestiniens, Israël, en effet, avait besoin de nouveaux travailleurs ; ils sont venus en particulier des Philippines, d'Inde et du Sri-Lanka. S'y sont ajoutés des chrétiens clandestins sans statut, en provenance surtout d'Erythrée et de Somalie. (Lorsqu'ils sont arrêtés par la police, l'Etat d'Israël, qui ne connaît pas le statut de réfugié, les parque dans des camps du désert du Néguev, à plusieurs dizaines de kilomètres de la première ville.)
C'est ainsi que quelque 70 000 migrants chrétiens vivent aujourd'hui en Israël. La majorité d'entre eux bénéficient d'un permis d'établissement, se sont intégrés à la société israélienne et parlent même hébreu.
« Les Eglises chrétiennes traditionnelles, et singulièrement le Patriarcat latin de Jérusalem, n'étaient pas prêtes à accueillir ces fidèles venant de cultures si différentes. Centrées depuis des décennies ou même des siècles sur la défense de leurs traditions et de leur patrimoine, elles ont dû accomplir un gros effort d'ouverture », commente le Père Neuhaus.
Tel Aviv, où se concentre la majorité des migrants, ne comptait pas d'église catholique. Pour se rendre à la messe, les chrétiens devaient aller à Jaffa ou à Haïfa, dans les églises arabes, ce qui était long et coûteux. En 2011, le Patriarcat latin a donc pris la décision d'installer un centre et une chapelle dans la capitale.

Une question d'identité
L'intégration dans la société juive sécularisée représente le risque de perdre son identité chrétienne. D'où l'importance accordée à la pastorale de la jeunesse. « Plus de cent enfants sont inscrits au catéchisme », se réjouit le jésuite. Comme ils suivent leur scolarité dans les écoles israéliennes, ils ne parlent plus forcément la langue de leurs parents. L'instruction religieuse se fait donc en hébreu.
Un autre élément de l'activité du Père Neuhaus est la publication de livres de formation et de catéchèse en hébreu. La chose n'est pas si simple car l'hébreu biblique n'est pas l'hébreu moderne, les termes et la syntaxe ont évolué : « Le terme littéral pour le mot vierge, par exemple, a acquis en hébreu moderne une connotation nettement vulgaire. Nous avons donc dû trouver un autre mot pour désigner la Vierge Marie. Si pour l'Ancien Testament nous conservons l'hébreu biblique, pour le Nouveau nous avons une version en langue moderne. Je pousse aussi les religieuses et les prêtres étrangers à apprendre l'hébreu pour pouvoir sortir de leur communauté d'origine. »
La question des mariages, en particulier mixtes, est un autre point d'attention. Le mariage civil n'existe pas en Israël. Pour se marier, il faut passer, selon son appartenance religieuse, devant un rabbin, un imam ou un prêtre. Ceux qui ne veulent pas de mariage religieux doivent se marier à l'étranger, ce qui n'est pas à la portée de toutes les bourses. « Nous avons ainsi une cinquantaine de chrétiennes des Philippines qui vivent avec un juif et deux avec un musulman. Nous leur avons offert une formation et un soutien pour la préparation au mariage. Ces unions pourront être célébrées prochainement. C'est important si nous voulons suivre les enfants issus de ces mariages mixtes. »

[1] • Ce vicariat a été fondé sous l'égide du Patriarcat latin de Jérusalem, en 1955, pour répondre à l'immigration en Terre Sainte des juifs convertis, des conjoints catholiques de juifs ou encore des catholiques immigrés venus travailler en Israël. Ces catholiques ne pouvaient pas être intégrés dans les communautés arabes dont ils ne connaissaient pas la langue et ne partageaient pas les traditions. Aujourd'hui, cette communauté catholique d'origine juive s'est passablement réduite (environ 2000 personnes).

Pour avoir un autre écho sur l'Oeuvre de Saint-Jacques, qui a pour but de travailler à la pleine intégration dans l'Eglise et dans la société israélienne des juifs devenus catholiques, et du travail du Père jésuite David Neuhaus, lire ici l'article publié par Radio Vatican en août 2015.

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