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mardi, 01 septembre 2020 10:37

Un temps de présence

L’isolement et le changement de rythme imposés par le confinement ont amené chacun à se poser des questions essentielles, tout en faisant corps avec les autres autour d’un projet commun: le soutien aux plus vulnérables. Une expérience sociétale et d’Église qui fait écho à la mission du Christ, accomplie à Pâques.

Étienne Grieu sj est géographe et recteur du Centre Sèvres (Paris), où il enseigne la théologie. Depuis quelques années, avec une équipe, il travaille à revisiter certaines questions théologiques classiques, comme la diaconie, à partir de ce que disent des personnes en situation précaire.

Avec le confinement, nous avons été amenés, en quelques jours, à changer profondément de mode de vie, et cela sans préparation aucune. Beaucoup sont ainsi passés d’un agenda surchargé à de longues plages de temps libre, d’une existence multipolaire à un «sur-place» intraitable, d’un réseau relationnel très riche à un tête-à-tête avec soi-même ou quelques personnes. En même temps, le réseau des choses à faire s’est desserré, le stress de la to-do-list s’est éloigné et un espace pour vivre d’autres expériences s’est ouvert.

Pour certains, ce fut l’occasion de faire connaissance avec les voisins, jusqu’à présent simplement croisés dans l’escalier, pour d’autres, c’était découvrir avec des yeux neufs les rues du quartier, pour d’autres encore, écouter le silence d’une ville qui retient son souffle ou bien le chant des oiseaux auparavant étouffé par le bruit. Quelques-uns se sont aventurés sur des terrains nouveaux: se mettre à la cuisine, lire des grands classiques, se plonger dans la Bible, bricoler, faire un grand rangement, que sais-je?

Le temps d’un suspens

Ces semaines, en tout cas, nous ont mis dans un grand suspens: d’abord parce que la plupart de nos activités habituelles n'étaient plus à l'ordre du jour, et puis parce que nous ignorions ce qui se passerait au-delà des deux semaines à venir. Cela a été l’occasion de retrouver les questions qui nous travaillent en profondeur mais sont rarement invitées à monter à la surface. Nos cadres familiers étant levés, place a été faite pour quelque chose d’autre, à la fois tout proche et inconnu. N’est-ce pas exactement ce que permet le silence dans un temps de retraite ou de prière encore?

En quelques semaines, l’économie mondiale elle-même s’est mise au ralenti: qu’importaient les affaires, la production, les flux et les stocks? Quelque chose de plus important s'est imposé: il s’agissait de tout faire pour que les plus fragiles soient épargnés par le virus qui pouvait les emporter.

Étonnant! Nous nous pensions inféodés aux lois du marché, à la finance et aux exigences de compétitivité, et voilà qu’une tout autre priorité est passée au premier plan sans coup férir; et cela, en faveur de personnes qui, pour la plupart, ne contribuent pas à faire tourner la machine. Nous sommes donc bel et bien capables (et pas seulement les grands décideurs qui doivent rendre des comptes, mais chacun d’entre nous) de retrouver une liberté par rapport aux lois de l’économie et du marché! Nous nous pensions inféodés aux lois du marché, à la finance et aux exigences de compétitivité, et voilà qu’une tout autre priorité est passée au premier plan sans coup férir. Des décisions qui semblaient totalement inenvisageables -débloquer des milliards pour relancer l’économie- ont été prises facilement. Comme si d’un seul coup nous nous découvrions beaucoup plus de latitude que nous n’osions l’imaginer.

Cette bonté qui nous habite

Cette pandémie, finalement, a révélé le fond de bonté qui continue d’habiter l’humanité. Nous nous sommes découverts beaucoup plus sensibles aux souffrants que nous ne l’imaginions, beaucoup plus proches aussi des soignants dans nos fibres profondes, même s’il était frustrant de ne pouvoir rien faire d’autre qu’applaudir le soir à 20h pour soutenir ceux qui étaient sur le front.

Bien sûr, il ne faut pas idéaliser. Parmi les ressorts qui ont amené au confinement, il y a eu, à coup sûr, la peur (ces peurs archaïques de la maladie et de ce qui contamine), de même qu’une part de calcul de la part des décideurs, soucieux de ne pas être mis en accusation pour leur mauvaise gestion. Malgré tout, ce temps a montré -et même démontré- ce dont nous sommes capables en matière de compassion et de solidarité: nous pouvons orienter autrement nos forces et nos efforts pour prendre soin des plus vulnérables, pour peu que nous ayions en face de nous un défi clair à relever, impossible à ignorer.

Comment faire pour que cet effet d’ouverture ne se referme pas aussitôt la crise terminée? Sans doute serons-nous aidés par une relecture de ce qui s’est passé à l’intime de nous-même, là où l’on peut parler d’expérience spirituelle. Ne prétendant pas parler au nom des autres, je vais m’exprimer à partir de ce que j’ai moi-même ressenti, en espérant que cela fasse écho et que chacun soit ainsi encouragé à s’interroger sur ce qu’il/elle a vécu à cette occasion.

Que s’est-il passé en nous?

Je crois que nous avons été reconduits vers des choses essentielles, ne serait-ce que pour en avoir été privés. Séparés de beaucoup d’amis, de collègues et de proches, nous avons ressenti, presque physiquement, l’importance d’une simple présence, précisément parce que nous ne pouvions plus être les uns à côté des autres «pour de vrai» comme disent les enfants. Surtout si ce proche allait mal et que nous aurions eu tant besoin de le prendre dans nos bras ou de sentir sa main dans la nôtre.

Nous avons ainsi redécouvert que ce sont ces proches qui nous appellent à vivre, même quand ils sont en souffrance. Chaque jour, par des signes microscopiques, ils disent qu’ils tiennent à nous, qu’ils nous attendent, nous espèrent. Et cela du seul fait de leur présence, de leur respiration, de leurs gestes, de leurs visages, de leurs regards, sans que nous nous en rendions compte… sauf lorsqu’ils ne peuvent plus faire signe. Ils nous laissent alors désemparés, en proie à la tristesse ou l’angoisse.

Du jeûne à la communion

Quand on réfléchit sur l’eucharistie -dont beaucoup ont été privé durant ces semaines- on parle de «présence réelle». Eh bien, durant ce temps de confinement, n’avons-nous pas découvert, en creux, que cette «présence réelle», c’est tout simplement ce qui fait vivre ? Présence des uns aux autres, mais qui n’est en rien différente de celle que Dieu a pour toutes ses créatures: une présence qui appelle silencieusement, du simple fait qu’un être est là et se tourne vers nous, adresse qui laisse libre de l’entendre ou pas, d’y faire réponse ou pas, mais qui est tellement précieuse!

Durant ce temps de confinement, n’avons nous pas découvert, en creux, que cette «présence réelle», c’est tout simplement ce qui fait vivre?

Les chrétiens ont de plus été privés de liturgie durant les semaines de confinement: ils n’ont pratiquement pu participer à aucun sacrement -sauf les clercs, dont je fais partie. Certains ont inventé des manières de prier et de célébrer à la maison, renouant avec l’appel lancé par le concile Vatican II à redécouvrir le foyer comme une Église domestique (Ecclesia domestica)[1], relayé par l’exhortation Amoris laetitia du pape François.[2] C’est heureux et important, car la vie d’Église est actuellement beaucoup trop circonscrite au bâtiment église (elle ne l’a d’ailleurs sans doute jamais été autant, puisque les célébrations n’en sortent plus guère, ce qui n’était pas le cas au temps des processions).

La Semaine sainte a sans doute été, pour beaucoup de chrétiens, particulièrement douloureuse. Ils l’ont célébrée comme ils ont pu, sans pouvoir se rendre aux offices, sans ces gestes si évocateurs du lavement des pieds et du feu pascal qu’on se partage, sans bénéficier des sacrements, sans retrouver les frères et sœurs dans la foi, sans pouvoir serrer leur main, les embrasser dans la joie du Ressuscité. Un peu comme le peuple d’Israël en exil lorsque qu’il ne pouvait plus célébrer de culte et se sentait dépossédé de ses principaux points d’appui, menacé même dans son identité.

Que nous restait-il alors en tant que chrétiens dépossédés de tout cela? Il nous restait à rejoindre l’immense supplication du monde: le cri silencieux de ceux qui meurent seuls dans un service de réanimation débordé, la douleur des endeuillés qui ne peuvent être auprès de leurs proches en souffrance, l’épuisement des soignants, le désarroi des politiques, l’angoisse de ceux qui se retrouvent sans emploi, de ceux qui n’en peuvent plus d’être confinés, des réfugiés abandonnés, des travailleurs précaires des pays du Sud brutalement privés de toute ressource, et de tous ceux qui, dans cette crise, perdent le fragile équilibre qu’ils pensaient avoir trouvé.

Reconduits au point de départ

Il se pourrait en fait que ce jeûne liturgique ait invité l’Église à revenir à sa source et son point de départ : se laisser atteindre par la clameur de la terre et des pauvres, la laisser résonner, accepter qu’elle nous touche jusque dans nos entrailles et la présenter à Dieu. L’Église a été ramenée à ce qu’elle est au plus profond: cette fraternité attentive aux détresses et qui fait écho aux supplications du monde et les porte à Dieu.

Car le point de départ de l’Église, ce n’est pas la Pentecôte. Celle-ci n’aurait pu avoir lieu sans qu’il y ait eu tout un chemin, une préparation en amont qui a conduit au rassemblement de disciples autour du Galiléen. Qu’est-ce qui avait poussé ces hommes et ces femmes à le suivre? Nul ne peut le dire avec précision, mais il n’est pas insensé de supposer qu’ils ont été sensibles aux paroles et aux gestes de Jésus qui accueillait les malades et les pauvres, relevait les pécheurs, prenait soin des possédés. Ainsi la communion qui se dessine à partir de Jésus est inextricablement liée à la supplication de l’humanité, à l’expression de sa détresse quand elle ne sait même plus à qui elle s’adresse, quand elle crie son désarroi. Là est son premier ressort.

Une plus vaste communion

Dès lors, la communion dont nous bénéficions, nous ne l’avons pas en exclusivité. Nous le sentons aujourd’hui, alors que s’exprime parfois de si belle manière la solidarité avec tous ceux qui luttent contre l’épidémie. Nous ne faisons que la rejoindre, même si nous l’habitons de manière spécifique, avec cette conscience vive d’être précédé par celui qui en tout point s’est fait semblable à ses frères (He 2,17). Et c’est également à travers ce prisme qu’on peut lire l’événement qui condense toute la mission du Christ, celui que nous célébrons précisément lors des fêtes de Pâques, sa mise à mort et sa résurrection.

Très tôt, on a interprété la Pâque de Jésus comme le renouement de l’alliance que Dieu a depuis toujours cherché à établir avec l’humanité. Or cela passe pour celui qui est reconnu comme maître (rabbi) et Seigneur par une descente qui le conduit jusqu’à l’humanité en déréliction, jusqu’à souffrir lui-même d’abandon et d’humiliation. Dans la lumière de Pâques, la résurrection du Christ peut être reconnue comme réponse du Père au cri du Fils sur la croix. Mais que cela ne conduise pas à oublier que le Fils a rejoint, jusqu’au bout, la supplication de l’humanité et que, dans sa passion, il est devenu, lui, tout entier, supplication.

Dès lors, toute supplication sonne pour les chrétiens comme la clameur qui appelle leur présence et les convoque à rester auprès de l’humanité en souffrance, de la même manière qu’ils sont convoqués par le triduum pascal à veiller sur celui qui fut couronné d’épines.

[1] In Paul VI, Constitution dogmatique sur l’Église Lumen gentium n° 11, Rome 1964.
[2] Pape François, Exhortation apostolique Amoris laetitia, au chapitre IX notamment, «Spiritualité matrimoniale et familiale», Rome 2016.

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