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mardi, 01 septembre 2020 11:15

Le terreau de la fraternité

L’irruption de la Covid-19 a bousculé notre vivre ensemble, défiant notre aspiration à la fraternité, révélant nos peurs et nos fragilités. Qu’avons-nous appris sur nous et sur notre désir d’être en relation avec autrui, sur l’enthousiasme avec lequel nous veillons -ou non- sur nos frères et sœurs, sur le regard que nous portons sur eux? Et comment recevons-nous celui qu’ils portent sur nous?

Sabine Protais, bibliste, est directrice du Centre Sainte-Ursule; elle s’est formée à l’accompagnement spirituel à Manrèse (Clamart) et au Chatelard (Lyon).

Il y eut d’abord les recommandations concernant les contacts physiques et l’interdiction des grands rassemblements, puis le semi-confinement, qui acta l’éclatement de notre vie communautaire, et enfin le déconfinement, qui se vit encore avec force masques et consignes de distanciation sociale. Cette expérience inédite a des répercussions -temporaires ou durables?- sur le regard que nous posons sur les autres, ce regard dont Marie-Hélène Robert dit qu’il est, dans les textes bibliques, «un révélateur».[1]

Il est délicat de faire une relecture collective de cette période. La pandémie est certes réelle, et donc mondiale, mais vécue selon les cultures et les décisions locales. Ce que les Chinois ou les Suédois ont éprouvé ne se ressemble guère, les uns ayant opté pour un confinement strict, les autres pour un confinement volontaire. Même dans le périmètre suisse, la période a été traversée diversement. Les confidences de personnes ravies de ce confinement vécu comme une quasi-retraite spirituelle, comme une occasion de repos et de questionnement existentiel ne manquent pas, mais elles côtoient les témoignages de ceux pour qui Covid rima avec essoufflement -le personnel médical au premier chef, bien sûr. Il y eut ceux qui se retirèrent, solitaires, dans leur grotte, ceux qui manquèrent d’étouffer à plusieurs dans un petit appartement et ceux qui prirent enfin le temps de savourer des moments bénis en famille. Il y eut les malades, les mourants, les soignants… et les bien-portants, qui ne vécurent de la pandémie que la prévention et ne connurent de l’hôpital que les visages télévisés.

La nécessité de faire corps

Un premier constat peut ainsi être dressé: nous ne vivons cette crise qu’à la première personne, malgré un contexte commun. Que de disparités économiques, sociales et psychologiques! Les files d’attente pour des colis alimentaires à Genève furent un choc pour tous ceux qui n’avaient pas réalisé l’ampleur de la pauvreté au milieu de tant de richesses. Ces inégalités -plus marquées encore hors de nos frontières- ne sont pas nouvelles, et déjà la Genèse, avec le récit du fratricide de Caïn, questionnait leur raison d’être. Pourquoi «le Seigneur tourna[-t-il] son regard vers Abel et son offrande» (Gn 4,4) et non vers Caïn? Ces écarts mettent à mal la relation fraternelle, avec cette éternelle question: comment faire corps?

Chaville Fraternité Paris 10/5/20 ©Philippe Lissac/GODONGNous avons tous en tête l’insigne image que saint Paul déploie dans sa première lettre aux Corinthiens, celle du corps du Christ: «Vous êtes le corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps»[2] (1 Co 12,27), et nous sommes habitués à penser l’Église comme un corps que nous constituons ensemble. Mais, plus largement, nous percevons que nous ne pouvons vivre seuls et que nous sommes des êtres de relation, comme si toute notre existence gardait la trace du commentaire divin: «Il n’est pas bon que l’homme soit seul» (Gn 2,18). Il ne s’agit pas là d’une préférence, mais d’une nécessité. L’être humain ne peut s’accomplir qu’en interaction avec autrui.

Nous fûmes nombreux à le ressentir dans notre chair en ce temps de confinement. Comment vivre sans les embrassades, les cafés pris ensemble et les soupers conviviaux? Comment être en interaction lorsque chacun est chez soi ou lorsque l’on se sourit de loin et derrière un masque? Comment se faire prochain de l’autre lorsqu’il nous est demandé de ne pas sortir et de nous éviter? «Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis» (Ps 132,1) et combien il fut regretté, le temps des contacts!

Il fallut renoncer à nos habitudes -de manière plus ou moins rapide, avec ou sans étapes- et à nos rites de rencontre. Oubliés les mains sur l’épaule et autres éléments si précieux du langage non verbal, interdites toutes ces manières d’apprivoiser l’autre sur les pas du renard de Saint-Exupéry! Obsolètes les codes qui réglementaient nos relations et les rendaient plus fluides. Ils nous aident pourtant à vivre ce magnifique mais si peu aisé «projet éthique»[3] de la fraternité.

Zoom, Skype et autres Meet pallièrent quelque peu ce manque: autant de preuves de la souplesse de l’être humain qui s’adapte aux contraintes pour aller vers les autres. Mais aurions-nous alors vécu une fraternité virtuelle (existante en puissance mais non de manière concrète)?

Les créatifs de la fraternité

Il faut, dans ce cadre, rendre hommage à tous les créatifs de la fraternité. La fécondité humaine fut visible non seulement dans le monde médical, mais dans toutes les couches de la société. Numéros d’écoute, réseaux d’entraide,[4] appels téléphoniques aux proches et aux lointains, solidarités effectives et variées: les exemples n’ont pas manqué, révélant combien le désir d’aider l’autre est ancré en l’humain. Nous avons vu des élèves envoyer des dessins aux résidents des EMS, et des voisins coller des affiches dans les halls d’immeubles pour proposer leurs services. Il y eut même, dans le foyer pour personnes âgées de St-Ursanne (JU), des confinés volontaires pour vivre avec les personnes vulnérables et ne pas les laisser seules!

Contrairement à ce que pensait Caïn, nous sommes faits pour veiller les uns sur les autres, appelés à être les «gardien(s) de (nos) frère(s)» (Gn 4,9). De beaux fruits ont éclos durant le confinement, dans la lignée de la demande de saint Paul: «Soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent» (Rm 12,15), et surtout de l’exemple laissé par Jésus qui, «là où il allait, (…) faisait le bien» (Ac 10,38).

Regarder et être regardé

Revenons sur ce regard révélateur que nous évoquions en introduction. Quel regard avons-nous porté sur chacun? Regard compatissant vers celui qui pouvait mourir, devenu « personne vulnérable », «à risque»? Regard qui nous a conduit à veiller sur lui, conscient que les contraintes visaient à le protéger? Ou regard méfiant vers celui qui pouvait porter la mort?

L’éternel besoin de pointer du doigt le responsable a ressurgi, les évangéliques de Mulhouse s’en souviennent encore.[5] René Girard révélait dans La violence et le sacré (1972) cette nécessité humaine de déplacer la violence sur un «bouc émissaire» à la fois proche, membre de la société, et différent, identifiable. Or le porteur de coronavirus est justement difficilement identifiable (les personnes asymptomatiques en sont témoins); le soupçon peut donc peser sur chacun. Le passant devient potentiellement dangereux, bastion de l’«ennemi invisible et insaisissable».[6]

Cette menace diffuse nourrit la peur de l’autre, présente de toujours. Pensons à Abram qui se méfiait d’Abimélek sans le connaître (Gn 20). L’Ancien Testament ne cache rien de la difficulté des relations humaines et dépeint nombre de rivalités fraternelles, de guerres entre peuples voisins -et souvent cousins: Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, la si douloureuse conquête de la terre promise… Vivre en paix avec les autres est un défi.

Avec la Covid, un autre regard encore a été durablement impacté: celui d’autrui sur nous-même et, par ricochet, le nôtre sur nous-même. Nous nous sommes découverts menace potentielle pour autrui, l’«autre» de l’autre, celui dont on peut -dont il faut- se méfier! Qui sommes-nous dans l’œil de celui qui nous dévisage? De nombreux témoignages de médecins et infirmières insistent sur cette peur ou cette culpabilité d’être un danger. Peur largement partagée, bien réelle, non virtuelle. Ce regard nous dévoilant potentiel vecteur de maladie et de mort nous fragilise.

Nous nous savions mortels. Nous nous découvrons «interdépendants, contaminés, contaminants, contaminables»,[7] aussi autre que les autres.

Élargir le regard

Paul Baudiquey, dans sa célèbre formule, avançait: «Les vrais, les seuls regards d’amour sont ceux qui nous espèrent, qui nous envisagent au lieu de nous dévisager.»[8] Le risque de ce regard induit par la Covid est de réduire l’autre à son statut de menace ou de mortel - certains l’ont vécu, interpellés parce qu’ils osaient sortir alors que leurs cheveux blancs les définissaient comme «vulnérables». Regard restreint, amputant l’autre de sa réalité mystérieuse et empêchant la relation.

Mais la beauté de ce regard est de dévoiler le prochain dans l’autre. Ce prochain, c’est l’autre, vulnérable comme moi. Vulnérable comme mortel, vulnérable comme porteur potentiel de maladie. Ce que le coronavirus nous révèle, c’est cette commune vulnérabilité. Nous pouvons mourir, nous pouvons être vecteur de mort. Et nous ne le maîtrisons pas. Comme l'Adam (Gn 3,10) face à cette nudité de notre être, nous avons peur.

De la même pâte friable

Le défi est alors de «traverser la peur»,[9] d’accepter cette vulnérabilité pour qu’advienne la fraternité: «La vulnérabilité construit alors la communauté comme corps car elle induit le souci pour l’autre et l’acceptation du souci de l’autre pour soi»,[10] avançait en 2014 le médecin et théologien Thierry Collaud. La fraternité actuelle est à vivre à travers nos vulnérabilités révélées, nous envisageant les uns les autres avec compassion.

Puisse cette crise nous aider à comprendre dans tout notre être que nous sommes faits de la même pâte argileuse friable, et que cette fragilité, même si elle nous met en danger, est aussi le lieu actuel de la relation. En se faisant proches de l’autre et en acceptant qu’il se fasse proche d’eux en ce temps de pandémie, certains ont fait l’expérience de cette commune humanité qui permet la fraternité effective. Le coronavirus a révélé notre interdépendance, nos peurs communes et notre co-vulnérabilité. Il nous reste à les traverser pour vivre une fraternité toujours à actualiser.

[1] Marie-Hélène Robert, Le regard, Clamecy, Nouvelle cité 2016, p. 6.
[2] Les citations bibliques de cet article sont tirées de La Bible, traduction officielle liturgique, AELF.
[3] Paul Ricoeur, «Le fratricide, le meurtre d’Abel (…) fait de la fraternité un projet éthique et non plus une simple donnée de la nature», in «Le paradigme de la traduction», Paris, Esprit 1999, p. 13.
[4] Cf. de nombreux exemples d’initiatives solidaires, in www.illustre.ch/magazine/coronavirus-adresses-solidarite-pres-chez.
[5] Le rassemblement évangélique organisé à Mulhouse du 17 au 21 février 2020, réunissant pour le Carême 2000 à 2500 personnes, a été un foyer de l’épidémie (n.d.l.r.).
[6] Emmanuel Macron, allocution télévisée du 16 mars 2020.
[7] Fabielle Brugère, Guillaume Le Blanc, «Le lieu du soin», Paris, Esprit, mai 2020.
[8] Paul Baudiquey, Plein signes, Paris, Cerf 1986, 278 p.
[9] Voir le dossier «Traverser la peur», Paris, Christus n° 212, octobre 2006.
[10] Thierry Collaud, «Consentir à la vulnérabilité», in Sources 2014.

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