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mercredi, 21 janvier 2015 01:00

Un lieu de partage. Interview de Jean-Marie Jolidon

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Photographe romand, Jean-Marie Jolidon a d'abord cherché l'exploit sportif et le sensationnel, avant de troquer ses crampons pour ses objectifs et le bonheur des rencontres.

Amanda Garcia : Comment avez-vous découvert la montagne ?

Jean-Marie Jolidon : « Ma mère vient d'un petit village de montagne, au Tessin. Elle avait un cousin qui était un alpiniste réputé. Il lui avait envoyé une carte d'une expédition qu'il avait faite dans le massif himalayen, et cela m'avait marqué. J'ai gardé cette carte jusqu'à il y a peu. Elle a toujours été un encouragement. J'ai commencé par faire de l'escalade en Suisse, puis j'ai eu l'occasion de partir dans le massif himalayen. »

Qu'allez-vous y chercher ?

« Au début, j'y suis allé pour atteindre les sommets. Durant mon premier voyage, je suis resté avec les membres de l'expédition. Puis, progressivement, j'ai eu davantage de contact avec les habitants. Et ce contact a pris de l'importance. Mon intérêt a changé. L'exploit sportif a perdu de l'attrait en faveur du partage et de l'aspect humain. Les rencontres sont devenues primordiales à mes yeux. Très rapidement, je ne suis parti que pour réaliser des reportages photo, puis, finalement, principalement pour être accepté par les habitants et retrouver ce partage plus grandiose que la plus haute des montagnes. » Gravir une montagne peut apporter des satisfactions sur le moment, celle d'avoir réussi par exemple. Mais il y a d'autres choses qui sont peut-être plus importantes. Oui, j'ai réussi, mais pourquoi ai-je réussi ? Quels sont les aboutissements de cette quête ? Certes, le fait d'aller en montagne est indispensable pour mon équilibre, mais ce n'est plus la nécessité de faire une prouesse qui compte aujourd'hui, comme quand, plus jeune, j'allais à l'alpage au Tessin en un temps record. Ce n'est pas grave si je mets deux ou trois heures pour y arriver ! Les besoins changent, l'essentiel est ailleurs. »

Qu'avez-vous découvert chez ces peuples des montagnes ?

« Cela m'a permis de relativiser certaines choses que l'on vit ici. Lors de l'un de mes voyages, j'ai rencontré une famille et j'ai eu envie de vivre une fête avec elle pour réaliser quelques photos. Celle-ci a été organisée le soir même. Tout au long de la soirée, mes appareils sont restés inactifs. Je n'avais qu'une seule envie : profiter du moment. La famille a donc réorganisé une fête le lendemain pour que je puisse satisfaire mon désir d'images ! Il ne s'agit pas de voler les photos, mais de les partager, car elles représentent cette complicité, cette compréhension mutuelle. » Ces peuples m'ont donné une autre vision de la montagne. On dit que le Tibet est le pays des dieux, entre ciel et terre. Il est vrai qu'on peut y avoir l'impression de s'approcher du ciel. Mais quand on pense à des personnages comme le Dalaï-Lama, l'Abbé Pierre ou Martin Luther King, même les plus hauts sommets paraissent triviaux. Ces personnages ne sont-ils pas plus grands que le Chomolungma (l'Everest en tibétain) ? Mais en même temps, la montagne peut nous permettre de nous rapprocher de nous-mêmes. L'individu n'est-il pas la plus grande cathédrale intérieure qu'il puisse y avoir ? »

Pensez-vous que la dureté de la montagne favorise le partage ?

« Cela dépend. Lorsqu'on est en altitude, en expédition, on est surtout en contact avec les autres alpinistes-himalayistes. Ce n'est pas vraiment un contact de partage, mais davantage de camarades d'aventure. Les himalayistes sont un peu des "conquistadors", la réussite du sommet est la seule chose qui compte ; du coup, ils ne se mélangent pas avec les gens de peur de tomber malades. Ainsi, lors des marches d'approche, les camps des expéditions sont placés loin des villages pour éviter tout contact avec les autochtones et tout risque pouvant compromettre l'expédition. Ou encore, les porteurs ont leur propre tente. On les appelle communément les sherpas, du nom de l'ethnie népalaise d'origine tibétaine dont ils sont issus ; un peuple de paysans dont certains sont devenu porteurs pour des raisons financières. » La montagne peut être un milieu très dur et solitaire. J'ai participé à l'ascension du Shishapangma (8013 m.) en même temps qu'un guide suisse très réputé. Il avait pris du retard par rapport à nous. Nous étions à quelques centaines de mètres du sommet, à l'attendre, et il n'arrivait pas. La décision de descendre le chercher s'est imposée d'elle-même. Nous l'avons retrouvé quelques 100 mètres en dessus du dernier camp. Il était assis dans la neige, avec un mal des montagnes avancé. Plusieurs amis himalayistes ont été étonnés de notre décision, car il est très facile d'être obnubilé par le sommet et de ne plus penser aux autres. Quand on est si près de conclure, qu'on a fait des sacrifices, on a envie d'aller au bout. Non, la montagne ne mène pas forcément au partage... »

Existe-t-il, selon vous, au-delà de la notion de frontières, une communauté de gens de la montagne ?

« Beaucoup de choses communes se retrouvent entre peuples des cimes. Le contact entre les gens, l'importance des animaux... Au Tibet, c'est le yak qui fournit le beurre, les habits, les tentes, l'énergie. C'est un animal très important. Quand je me suis vu interdire l'accès au Tibet par la Chine, je me suis tourné vers l'Inde, et j'ai découvert les lutteurs de Varanasi, qui sont des éleveurs de buffles. Dans nos contrées, les paysans de montagne choisissent eux aussi ce mode de vie très proche de la nature et très exigeant. Certains d'entre eux ont des bêtes un peu particulières : les vaches d'Hérens. Elles ne donnent pas beaucoup de lait, mais elles participent aux combats de reines. » C'est sans doute ce lien subtil entre les yaks, les buffles et les vaches d'Hérens qui m'ont permis de passer naturellement d'un peuple à l'autre dans mon travail de photographe. J'ai rencontré une famille de paysans suisses dont je suis devenu très proche. J'y retrouve un peu de l'ambiance et de ce partage essentiel que j'ai connus dans les familles au Népal et en Inde. On a souvent tendance à ne remarquer qu'ailleurs ce qu'on a chez nous. »

Finalement, la montagne a surtout été l'occasion de faire des rencontres ?

« Tout à fait. Entrer en communion avec une famille qui n'a rien, c'est plus essentiel, à mes yeux, que l'exploit. Cela touche à la valeur de la vie. Il s'agit d'accepter les différences et de partager. J'ai fait de très belles rencontres. Je pense par exemple à Surendra, un homme de la rue indien, conducteur de rickshaw, en qui j'ai vu un sage. Quand je reviens de ces voyages, j'essaie de prendre du recul, de laisser du temps au temps, d'être plus attentif au présent. Quand je suis là-bas, je communique avec les sherpas. Ils ne parlent ni anglais ni français ni allemand, et je ne parle ni le tibétain ni le hindi. Mais on échange, on rigole. C'est un partage essentiel, au-delà des mots. Au retour, les vieux réflexes reviennent vite, mais j'ose espérer qu'il me reste toujours quelque chose au plus profond de mon être. »

Vous vous laissez guider par ces rencontres ?

« Totalement. Le hasard, par exemple, a fait que je sois arrivé un jour au Tsum, une vallée népalaise qui était, et qui est encore, totalement interdite. A mon retour, j'ai rencontré un couple de cartographes italiens travaillant pour le gouvernement. Eux-mêmes n'avaient pas eu l'autorisation d'y entrer. Ils n'ont pas voulu croire que je revenais du Tsum, ça leur semblait impossible. Je leur ai parlé notamment de Mu Gompa, un temple tibétain au fond de cette vallée où j'ai été accueilli par un moine. Nous nous sommes salués en tibétain, tashi delek, puis j'ai dit à haute voix et en français : "Quelle bêtise de ne pas pouvoir maîtriser une langue et communiquer !" Le moine m'a regardé et répondu : "Monsieur, si vous voulez, on peut parler en français !" Il m'a demandé d'où je venais et s'est exclamé : "La place de la Riponne !" Il avait vécu en Suisse et y avait appris le français ! La Suisse a toujours été un lieu d'accueil pour les Tibétains. » Ce sont ces rencontres particulières, et que je ne recherche pas vraiment, qui donnent leur sens à mes voyages. Ainsi en a-t-il été avec le Dalaï Lama. Certains hasards ont fait que j'ai eu l'autorisation de le photographier, puis de l'accompagner parfois, et finalement de faire des photos inédites, dans des moments très intimes, en prière par exemple. Ces moments m'appartiennent : je n'ai jamais voulu vendre ces prises de vue. »

La photographie n'est-elle pas un moyen de continuer le partage ?

« Quand mes photos sont reconnues, il y a certes un peu d'autosatisfaction. Je me dis que j'ai réalisé quelque chose. Le fait de vouloir montrer mes images, parler de ce que j'ai vécu, me permet de partager avec d'autres mes ressentis. Ce que j'aime surtout, c'est l'interaction. Quand je photographie quelqu'un, je peux voler cet instant ou bien le partager. J'essaie toujours d'être accepté et de créer une relation. » Ce que je donne quand je côtoie un Tibétain, un Népalais ou un Indien ? Pas grand-chose. Peut-être ma présence. Tandis qu'eux m'offrent beaucoup, leur simplicité, leur temps, leur image... J'essaie de leur rendre, d'une manière ou d'une autre, une part des retombées financières de la vente de mes visuels. J'ai ainsi pu financer des actions pour le peuple tibétain. J'ai également assuré le financement de la maison d'hôtes de Surendra et fait en sorte que ses enfants puissent étudier. Mais c'est purement matériel. Eux, me donnent des choses plus essentielles. Le partage n'est pas équitable. »

Quels sont vos futurs projets ?

« Je n'ai pas de projet précis. Jusqu'à aujourd'hui, j'ai eu la chance de ne pas avoir à chercher un sujet. Il s'impose, il est là, et je le saisis. Mon livre sur le Gange, par exemple, était une suite logique de ce que j'ai vécu avec Surendra. Il est devenu mon guide dans mes voyages, puis le personnage principal du livre et du spectacle Moi, le Gange. C'est aussi là que j'ai découvert les Yadaws de Varanasi. Puis l'opportunité s'est présentée de découvrir les vaches d'Hérens, et j'ai rencontré cette famille valaisanne absolument géniale. L'avenir n'est pas encore écrit. Il dépendra de mes prochaines rencontres ! »

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