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jeudi, 31 octobre 2019 09:33

Dieu(x), modes d’emploi

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DieuxL'annuelle Semaine des religions, qui invite chacun à la connaissance des croyances et pratiques religieuses des autres, a démarré. Ne serait-ce pas un moment propice pour aller à la découverte de l’exposition Dieu(x), modes d’emploi? Après avoir fait escale dans plusieurs grandes villes d’Europe et du Canada, celle-ci s’est établie à Genève pour quelques mois, dans une version spécialement adaptée pour la ville de Calvin. Son logo –un Rubik’s cube dont les faces sont ornées des symboles de différentes confessions– offre une jolie métaphore de ses enjeux. Il s’agit de faire (re)découvrir les différentes religions dans leurs pratiques et leur foi au quotidien.

Jusqu’au 19 janvier 2020, à Palexpo Genève

À l’origine du projet, il y a la constatation d’une profonde mutation de la vie religieuse en Europe. Les royaumes chrétiens d’antan se sont sécularisés, la religion est devenue affaire privée… jusqu’à ce que la mondialisation et l’immigration réintroduisent le religieux sous des formes nouvelles. L’accent dans Dieu(x), modes d’emploi n’est pas mis sur la théologie ou l’histoire, mais sur la pratique quotidienne qui respire et fait respirer une communauté. Les témoignages d’individus, notamment sur leur vision de l’au-delà, offrent une vision de la foi bien loin des dogmes et des certitudes. Pour les concepteurs de l'exposition, il est urgent que les religions et leurs pratiquants apprennent à vivre ensemble, en paix et en harmonie. Ils font le pari que l’on peut résoudre le Rubik’s cube à travers la découverte de l’autre et la laïcité.

Du Big Bang au monde des faits

Pour entrer dans l’exposition, le visiteur doit repousser un grand rideau noir qui se perd au-dessus de sa tête. Au centre de la première salle, pendu au plafond par une chaîne, orbite le Big Bang de Kader Attia. Un grand amas de miroirs –des étoiles de David et des croissants–, une planète chandelier dans un temple de noirceur. Les reflets des miroirs, déformés, tremblent et dansent aux murs et sur le sol, tandis que la boule tourne paresseusement dans le sens des aiguilles d’une montre. Cette planète, qui aurait pu figurer dans Le petit prince, est une évocation poignante des conflits religieux qui ont ravagé le Moyen Orient. Mais après le chaos, une planète s’est formée. Et elle tourne! L’œuvre suggère la possibilité de la paix, l’espoir de la cohabitation une fois que la poussière des bottes est retombée. Un espoir sans lequel cette exposition n’aurait aucun sens.

Après le Big Bang, le visiteur retrouve le monde des choses et des faits. L’exposition propose de découvrir les religions à travers un parcours thématique (repères, divinités, au-delà, passages, cycles, cultes, lieux, corps, intercesseurs, voix, conflits & coexistence & laïcité). Chacun de ces thèmes permet de montrer à la fois les divergences et les affinités entre les religions. Car toutes les religions ont des rites de passage, une vision de l’au-delà, une musique sacrée –même s’ils s’incarnent différemment selon les traditions.

repascommunUn repas commun, plateforme multimedia © Musée de l'Europe

Des pratiques qui se rejoignent

Tout au long de l’exposition, la juxtaposition des différentes pratiques religieuses suit ce principe, célébrant à la fois la différence elle-même et sa transcendance. Dans une salle ronde, le visiteur est accueilli par une longue rangée de divinités qui se mélangent sans ordre évident. La réunion, la proximité de ces figures divines le pousse à s’interroger, à réfléchir aux points communs (figures assises, figures virginales) et aux divergences (figures humaines, animales ou représentations symboliques), à saisir l’essence commune au-delà des particularités.

Plus loin dans le parcours, ce sont les objets de culte, aussi différents soient-ils, qui trouvent une unité dans leur fonction. Peu importe leur forme, chapelets, tapis et moulins de prière sont là pour nous aider à prier. Les rites aussi organisent nos vies dans les mêmes temps (entrée dans la communauté, dans l’âge adulte, dans l’état nuptial ou dans l’au-delà), même si les rythmes et les spécificités varient.

Une scénographie inventive

Dieux2«À bas les cieux» © Naji KamoucheLa visite de Dieu(x) : modes d’emploi se veut une expérience particulièrement riche. Il ne s’agit pas seulement d’une série d’objets étiquetés et d’affiches explicatives. La décoration, les vidéos, les installations et les œuvres d’art donnent une profondeur particulière au parcours thématique. La scénographie est inventive, elle cherche à coller à son sujet et à le mettre en valeur. Pour figurer la différence entre temps cyclique et temps linéaire, une installation nous propose un banal cylindre circulaire droit, qui devient extraordinaire en ce qu’il permet d’exprimer ces deux temps tout à la fois. La face courbe et la face plane correspondent au temps linéaire et au temps cycliques, réunis en une seule forme.

L’un des éléments les plus novateurs est la pièce de théâtre Au commencement, écrite par Philippe Blasband, représentée quatre fois par jour au sein de l’exposition. Elle transporte le visiteur au cœur de l’horreur des guerres de religion. Sur la scène obscure, quatre bûchers brûlent d’un feu bleu infernal. Deux femmes jouent la pièce et tous ses protagonistes, bourreaux comme victimes, sautant de lieu en lieu et d’époque en époque. Toujours, cependant, la souffrance est palpable dans leur évocation de la destruction de l’autre et de la folie déchaînée. On assiste à une pièce coup de poing, qui ne veut rien cacher de l’horreur et de la souffrance justifiées au nom de dieu ou de la religion. La laïcité, présentée ailleurs comme une solution éventuelle, devient une urgence humanitaire.

Le recours à l’art pour rejoindre l’indicible

Après cette plongée dans les aspects les plus macabres de l’histoire des religions, le visiteur peut se ressourcer grâce à l’œuvre de Claudio Parmiggiani, Solo 3 ; Luce, luce, luce. Une pièce aux murs blancs est emplie de sable jaune safran. Sur les bords, entre murs et plafond, la lumière qui inonde la pièce. L’œuvre construit un espace spirituel, une présence de lumière, une matérialité qui touche au divin et qui repose l’âme.

Le choix de parsemer le parcours thématique d’œuvres d’art est un choix résolu et heureux. L’exposition se veut neutre et objective, mais elle est aussi consciente que le cœur de son sujet rejoint l’indicible. L’art permet d’évoquer la spiritualité dans ce qu’elle a de plus intangible, dans son attraction vers le divin, son acceptation du paradoxe.

Au sortir de l’exposition, le visiteur passe par un couloir de musique, une œuvre réunissant 150 sources d’inspiration religieuse. Au travers de ces rencontres sonores, des affinités inattendues se forment, une symphonie accidentelle est créée –parfois apaisante et harmonieuse, parfois dissonante. On quitte là l’exposition comme on l’a commencée, dans une certaine obscurité, à travers l’espace de liberté que représente l’art. Car l’art est fécond et invite chacun à tirer ses propres conclusions.

Il n’est pas certain que le visiteur ressorte de Palexpo avec une compréhension profonde de chaque religion. Mais il partira sans doute avec la certitude que les religions sont sœurs, et qu’elles peuvent et doivent cohabiter malgré leurs différences.

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