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mercredi, 27 octobre 2021 08:37

«L'engagement de l’Église pour le climat ne date pas d'hier»

Écrit par

Ignatius Discernment by IgnasiFloresLa COP26, qui se tient dès ce 31 octobre à Glasgow, est l’occasion de revenir sur la stratégie écologique du pape François et le rapport qu’ont entretenu ses prédécesseurs avec le climat. «Un appel constant», selon Xavier Gravend-Tirole, aumônier des Hautes Écoles de Lausanne. Il souligne que «le génie de François, qui est aussi un génie jésuite, est de naviguer dans les eaux troubles de notre époque avec comme boussole le discernement.»

Le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, se rendra à la Conférence de Glasgow de 2021, conférence des parties (COP26) à la convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, du 1er au 12 novembre 2021. L’ONU, comme d’autres organisations internationales, intègre de longue date des représentants ou observateurs de l’Église catholique dans ses réflexions. Le théologien Xavier Gravend-Tirole, engagé dans plusieurs projets écologiques dans le cadre de l’aumônerie aux Hautes Écoles de Lausanne, donne quelques clés de compréhension entre Église et climat.

Comment le pape François communique-t-il en matière écologique?

Xavier Gravend-Tirole: La manière qu’a François d’orchestrer les choses, c’est de ne pas rester seul. C’est l’Église avec d’autres. En prévision de la COP26, il l’a fait, début septembre, lors d’une première déclaration commune, en réunissant le patriarche orthodoxe Bartholomée et le primat des anglicans, Justin Welby. Et, à nouveau le 4 octobre 2021, à la saint François d’Assise, avec les leaders des autres religions: en plus des confessions chrétiennes, de l’islam sunnite et chiite, et du judaïsme, étaient aussi représentés l’hindouisme, le sikhisme, le bouddhisme, le confucianisme, le taoïsme, le zoroastrisme et le jaïnisme.

On sort clairement du cadre catholique, voire chrétien…

La stratégie du Vatican est très intéressante: elle ne parle pas que du christianisme et elle ne s’adresse pas qu’aux chrétiens. Le pape montre que nous sommes tous ensemble et concernés. Il manifeste notre inquiétude vis-à-vis de notre Maison commune. Le pape trouve des alliés spirituels, afin de ne pas faire cavalier seul, de montrer que l’enjeu est au-delà des frontières confessionnelles et même chrétiennes.

«Le pape trouve des alliés spirituels, afin de ne pas faire cavalier seul».

Par rapport à la COP26, comment voyez-vous la posture de l’Église et du pape?

L’Église, c’est très clair, y joue un rôle moral, car le «bien vivre» (buen vivir) -très populaire dans l’espace hispanophone-, tout comme la notion de «bien commun», étayée pendant le concile Vatican II, sont absolument fondamentaux aux yeux de l’Église. Mais là où François est différent de ses prédécesseurs, c’est qu’il essaye de dire «parmi d’autre»: voici ma voix, parmi d’autres voix. Exercice d’humilité qui le rend encore plus audible et plus juste, à mon avis. Il opte pour l’approche inclusive et le dialogue. «Marcher ensemble», comme une «famille humaine», c’est aussi une approche synodale de la question écologique.

Le pape aime employer des images parlantes, comme la ‘Maison commune’…

Dans l’encyclique Laudato si’, de 2015, le sous-titre fait en effet référence à la «sauvegarde de la Maison commune». Un premier pas pour repenser notre manière de cohabiter entre êtres humains, dans nos diversités. Deuxièmement, il s’agit de cohabiter avec les non-humains. C’est dans ce registre-là que nous, chrétiens, parlons de Création. Car toute la Création a accès au Salut (Colossiens 1,19-20) et «Toute la Création gémit l’enfantement» (Romains 8,22). Autrement dit, Dieu ne sauve pas que l’humain. Nous sommes tous partenaires, nous sommes tous «avec», ensemble.

Des créatures et des hommes…

Oui, nous avons un rôle à jouer, sans être ni trop anthropocentristes, ni trop exclusivistes dans notre manière de concevoir le Salut. Au niveau biblique, avec Noé, la nouvelle alliance se fait aussi avec toutes les créatures (Genèse 6–9). Pour François, l’existence humaine repose sur trois relations fondamentales intimement liées: la relation avec Dieu, avec le prochain et avec la terre» (Laudato si’ §66). Avec notre approche très techniciste, avec le culte du progrès, on pense qu’il n’y a que l’humain qui est important. Depuis le XVIe siècle, nous avons construit notre système juridique en ne condamnant que les personnes douées de libre arbitre. Les animaux ne sont pas condamnables, ils sont considérés comme de simples ressources à exploiter, comme du ‘bois’ ou de la ‘viande’. Depuis dix ans, nous sommes en train de reconnaitre une existence propre à des non-humains, à des forêts, des rivières, ou autre. Les fissures de notre système nous conduisent progressivement aujourd’hui à mieux intégrer l’ensemble du vivant.

«Les fissures de notre système nous conduisent progressivement aujourd’hui à mieux intégrer l’ensemble du vivant.»

Comment expliquer cette notion de cohabitation?

Vivre ensemble, c’est un des enjeux fondamentaux. Voici un exemple récent: pendant un championnat de jet-ski en France, il a été rapporté que des dauphins sont venus perturber le championnat. En réalité, ce sont les jet-skis qui ont perturbé les dauphins dans leur habitat naturel! Lorsque l’on perçoit ces nuances, c’est là que l’on entre dans une vraie cohabitation. On est là au cœur du leitmotiv de François: «Tout est lié, et la protection authentique de notre propre vie comme de nos relations avec la nature est inséparable de la fraternité, de la justice ainsi que de la fidélité aux autres» (Laudato si’ §70).

Y a-t-il un ‘style écologique’ propre au pape actuel?

Le génie de François, qui est aussi un génie jésuite, est de naviguer dans les eaux troubles de notre époque avec comme boussole le discernement. Il ne cherche pas à apporter un catéchisme à suivre, il n’a pas de réponse toute faite, mais il cherche à discerner dans le monde actuel quels sont les lieux de souffrance, les lieux d’espérance et d’engagement pour nous, par rapport aux situations qui demandent nos actions. Typiquement, dans Laudato si’, le mot «prendre soin» (curar) est récurrent.

«Dans Laudato si’, le mot «prendre soin» est récurrent.»

François demande de prendre soin de la nature plutôt que d’accuser...

«Où sommes-nous négligents?», demande-t-il, en dénonçant la culture du déchet, le manque de sobriété. Il appelle à la responsabilité et à la contemplation, c’est-à-dire à entrer en communion avec le reste de la création. Car la beauté de la nature nous fait entrer dans la vibration de Dieu. Et il nous invite à rendre grâce.

Comment ce message peut être audible à la COP26?

C’est un rappel constant du pape: la justice sociale et justice écologique vont de pair. Ils sont inséparables et indissociables. Les premiers impactés des dérèglements climatiques, de la pollution ou du manque de biodiversité sont les populations pauvres. Et ce sont paradoxalement elles qui sont les moins responsables de cette pollution. Mettre le doigt sur cette interdépendance est l’une des grandes réussites, si l’on peut dire, de Laudato si’.

La posture de l’Église en faveur du climat remonte-t-elle à Vatican II?

À Vatican II (1962-65), l’Église donne un définition du bien commun: c’est un «ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée» (Gaudium et spes, §26).

Avec le document Justice et Paix, en 1971, le pape Paul VI met l’accent sur la justice, comme partie prenante de la Mission de l’Église. La Mission de l’Église est de faire advenir sur terre le Royaume de Dieu, qui est d’amour, de justice et de paix. Cette dimension de la justice dans l’évangélisation est en lien avec la théologie de la libération et la théologie du peuple, dans les pays du Sud.

«Il y a 50 ans, personne ne parlait encore de réchauffement climatique, mais Paul VI faisait déjà mention de l’urgence de la situation»

Au-delà de la justice, comment Paul VI traite le sujet de l’écologie?

Pour les 25 ans de la FAO [Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture], en 1970, alors que personne ne parlait encore de réchauffement climatique, Paul VI avait déjà fait mention de l’urgence de la situation. «Déjà nous voyons se vicier l’air que nous respirons, se dégrader l’eau que nous buvons, se polluer les rivières, les lacs, voire les océans, jusqu’à faire craindre une véritable ‘mort biologique’ dans un avenir rapproché». En faisant mention des biens communs, le pape souligne «l’urgence et la nécessité d’un changement presque radical dans le comportement de l’humanité, si elle veut assurer sa survie». Un an après, l’ONU promeut une Journée de la terre, le 1er septembre 1971.

Jean Paul II fut également investi de la question…

C’est lui qui, comme pape, va promouvoir en 1979 François d’Assise comme patron des écologistes. Depuis les années 80, Jean Paul II est très sensible en matière d’écologie, et il a cette formule remarquable: la «conversion écologique», que l’on retrouve dans un discours en 2001. «Il faut encourager et soutenir la ‘conversion écologique’, qui au cours de ces dernières décennies a rendu l’humanité plus sensible à l’égard de la catastrophe vers laquelle elle s’acheminait. L’homme n’est plus le ‘ministre’ du Créateur. En despote autonome, il est en train de comprendre qu’il doit finalement s’arrêter devant le gouffre.»

Benoît XVI n’a pas non plus éludé les défaillances écologiques de notre société…

À propos du développement, Benoît XVI a écrit en 2009: «Consommation et gaspillage vont de pair, ce qui contraste de façon inacceptable avec des situations permanentes de misère déshumanisante (Caritas in Veritate, §22).» Et il ajoute (§32): «Il faut une révision profonde et clairvoyante du modèle de développement pour en corriger les dysfonctionnements et les déséquilibres. C’est ce qu’exige, en outre, l’état de santé écologique de la planète et surtout ce qu’appelle la crise culturelle et morale de l’homme, dont les symptômes sont depuis longtemps évidents partout dans le monde.»

La crise culturelle et morale a un impact sur l’écologie…

En effet, c’est une parole constante chez les papes, qui pourrait se résumer ainsi: «Le péché de l’humain marque également la nature qui l’entoure.» Comme le bien commun, rappelle Vatican II, c’est un droit et un devoir qui concernent tout le genre humain. Quel est notre souci du bien commun pour aujourd’hui? C’est la question que pose Laudato si’, en se servant de cette notion de doctrine sociale de l’Église.

La sortie de Laudato si’ en 2015 fut une surprise?

D’un œil critique, je dirais qu’il était temps, en tout cas. On attendait cette encyclique du temps de Benoît XVI. En France, en 2007, l’écologie était déjà le sujet chaud. D’où la promesse de Nicolas Sarkozy de créer le ‘Grenelle de l’environnement‘ pour traiter de décisions environnementale à long terme.

Un effet concret de cette encyclique qui vous vient à l’esprit?

Oui, pour la Suisse romande, Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF), vient de nommer une représentante de l’évêque pour l’écologie, Dorothée Thévenaz Gygax. L’évêque a précisé que cette nomination faisait suite à l’encyclique Laudato si’ du pape François, qui présente les dimensions spirituelles et sociales de cette question cruciale. (cath.ch/gr)

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