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mardi, 01 mars 2022 10:37

Le Ciel et la Terre, un tout au Moyen Âge

Maurice Denis museum, Saint Germain en Laye, France. © Julian Kumar/GodongLe Moyen Âge a une expérience particulière de l’invisible; il est même l’inventeur du mot, puisqu’il passe, au XIIIe siècle, du latin invisibilis au français pour désigner ce qui ne se voit pas. Or l’invisible est une qualité récurrente à l’époque médiévale. Elle oppose le monde matériel et temporel que croient dominer les hommes au monde caché, spirituel et éternel qui recouvre la véritable essence des choses.

Olivier Hanne est un historien médiéviste et un islamologue. Il enseigne à l’École de Saint-Cyr. Il a publié une quinzaine d’ouvrages sur l’Islam et le Moyen-Orient. Dernier en date: L’Europe face à l’Islam (Tallandier 2021).

Le réel est invisible. Cette pensée marquée par le néoplatonisme est toutefois complexe et ne peut se réduire à un pessimisme ambiant. Le regard est multiple et peut découvrir les réalités invisibles. D’ailleurs, au XIIe siècle, les théologiens opposent le monde présent, au sein duquel l’homme perçoit Dieu «par sa foi» (per fidem), à l’au-delà où il le connaîtra «en pleine vision» (per speciem). L’homme est appelé à voir toute chose.

En attendant, l’invisible est multiple. Il s’agit bien sûr de Dieu, de ses forces et de ses anges. Les hommes, et surtout les saints, ont parfois accès à la vérité divine par la prière ou par une vision. L’abbesse Hildegarde de Bingen reçoit à partir de 1141 des visions qui lui offrent un cheminement spirituel et intellectuel à la fois. Dans son livre Connais les voies, elle décrit les multiples sens de ces visions, notamment cette lumière brillante, vigoureuse et brûlante, qualités qui selon elle correspondent au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Toute vision exprime donc une réalité théologique invisible.

Le Diable aussi joue de sa présence dans le monde pour tromper les hommes. Vers 1200, le moine Richalm de Schöntal témoigne de l’omniprésence des démons dans son monastère. Lui seul les voit et les entend insulter les moines, et même son lecteur: «Voilà qu’un démon se moque de vous avec ce son qu’il vient juste de faire par vos narines!»

Prédictions mystiques

Les prophéties sont alors monnaies courantes: des mendiants, des exaltés ou des moines annoncent les événements futurs pour mieux avertir les puissants de renoncer à leur orgueil. Pendant la guerre de Cent Ans, alors que la France semble abattue, des mystiques prophétisent la rédemption prochaine du royaume. Brigitte de Suède († 1373) voit saint Denis implorer la prière de Marie pour la France: «Voyez combien d’âmes sont en danger à chaque heure et les corps des hommes qu’on y tue comme des bêtes.» Et la Vierge d’accuser les rois de France et d’Angleterre d’être comme deux bêtes féroces avides de pouvoir. Pourtant, le Christ survient dans la vision de Brigitte et annonce l’espérance: «Je leur donnerai une paix qui sera éternelle.»

Lorsque Jeanne d’Arc paraît à la cour de Charles VII, le confesseur du roi exhume un oracle du XIIe siècle où l’enchanteur Merlin prédit: «Une Vierge venue de la forêt de chênes chevauchera contre le dos du Sagittaire et elle tiendra secrète la fleur de sa virginité.» Cette prédiction astrologique, assez banale, qui donnait à Marie la victoire sur le signe du Sagittaire, c’est-à-dire sur le monstre du Mal, est récupérée par le confesseur qui en modifie le sens. La Vierge devient Jeanne, la forêt de chênes est associée au bois où elle priait, le Sagittaire est forcément l’Anglais -tous deux étant armés d’arcs- et la fleur désigne à la fois le pucelage de Jeanne et le lys blanc du royaume de France. L’invisible a opportunément trouvé un visage, celui d’une jeune fille des marches de Lorraine…

L’Univers est alors un livre symbolique à discerner, car les hommes n’ont pas une approche expérimentale et scientifique de la nature mais une perception allégorique et ornementale qui abolit la frontière entre le fantastique et le réel. L’ours indique la lâcheté et l’ennemi qu’il faut vaincre, tandis que le lièvre est la fragilité de l’âme, sa concupiscence, aussi faut-il le traquer comme Dieu traque la fornication. Toute bataille est un jugement de Dieu: le succès est toujours la récompense d’une vertu, et la défaite la punition d’un péché, généralement l’orgueil. La guerre et les violences subies par les hommes dévoilent en creux d’autres combats, cosmiques et invisibles, mais tout aussi funestes. Les astres s’en font l’écho: en août 1264, une comète aperçue en Italie aurait été un présage de la victoire du comte Charles d’Anjou contre les troupes impériales.

Les sciences de l’invisible

Un lien mystérieux et invisible unit l’homme au cosmos à travers son corps, et les quatre éléments -terre, eau, feu et air- se retrouvent dans le microcosme qu’est l’humain et le macro­cosme qu’est l’Univers. Aux éléments se combinent aussi des qua­lités: le chaud, le sec, le froid et l’humide. Cette théorie, dont les premiers éléments remontent à Platon et Macrobe, était couramment partagée au Moyen Âge.

Au dérèglement de l’équilibre médical de la personne correspond un dérèglement astral «à la manière d’un aimant», que le médecin va se charger de comprendre avant de donner une pharmacopée. Si l’homme vieillit c’est parce que le monde vieillit lui aussi. Le Sagittaire est chaud et sec, il est masculin; le sang a une nature chaude et humide; la bile noire située dans la rate est froide et sèche, elle influe sur la mélancolie. L’hygiène de vie et les astres opèrent des bouleversements invisibles sur la santé. Toute fièvre est une manière pour le corps de cuire les humeurs déséquilibrées, qu’il faut alors évacuer par une saignée ou par les selles.

La médecine est donc l’art par excellence de l’invisible: il faut percevoir les astres, comprendre la santé psychologique et spirituelle du patient, doser ses remèdes. La prière et le calme intérieur sont des voies de guérison autant que le médicament. Ainsi, en 1370, deux médecins italiens, Marsilio et Garbo, écrivent: «Avant tout, on ne devra pas penser à la mort, et nul ne doit s’emporter contre ses semblables (…). Il est bon d’écouter de belles mélodies, et de goûter aux plaisirs de la saison en compagnie agréable.» Et les deux hommes de déconseiller le sexe.

Les mentalités providentialistes et la conviction que l’Univers forme un tout symbolique poussent certains à avoir recours à l’astrologie divinatoire, qui connaît une vogue impressionnante entre le XIIe et le XVIe siècle. Les traducteurs de textes ara­bes s’intéressent prioritairement à la science astrologique, indissocia­ble de l’astronomie, de la magie astrale et de la médecine, puisque toutes ces «sciences» coopèrent pour rééquilibrer les humeurs des corps et les dérèglements de la santé; 40% des textes passés de l’arabe au latin avant le XIVe siècle concernent l’astrologie, la divination et la magie qui, pour les Arabes comme les Occidentaux, sont alors de vraies sciences, utiles et prestigieuses.

La magie, entre pouvoir et sagesse

Vers 1130-1140, le lettré anglais Robert de Ketton achève sa traduction latine des Quarante chapitres d’al-Kindî, philosophe et astrologue arabe du IXe siècle. L’un des chapitres explique comment «conduire de l’eau des fleuves et des ruisseaux, pour aménager des canaux et des puits dans les terroirs»: «Pour l’opération de faire sortir des fleu­ves de leur lit, on choisit un repère ferme et clair dans le premier quart du Soleil, la Lune étant engagée et ascendante (…). Par cette modeste opération, on obtient un avantage considérable, une eau abondante et saine, garantie sans naufrage ni peste ni inconvénient, et surtout permanente.»

L’entourage des princes est friand de ces ouvrages. Si ces sources ont surtout des fonctions médicales, elles offrent aussi aux papes des anticipations sur le déroulement des crises politiques et militaires. Vers 1246, le légat Albert Behaim fait traduire un texte astrologique faussement attribué à Aristote, le Secret des secrets. Son chapitre De la conduite des guer­res est censé fournir des conseils pour déclencher une bataille au bon moment, notamment quand l’ascendant et la Lune sont dans le signe du Lion.

Cette science des invisibles atteint un sommet avec le poète et astrologue Cecco d’Ascoli, qui se pique aussi de magie et de médecine. Devenu astrologue de la cour de Florence, il est condamné en 1327 par l’Inquisition de la ville, non pas pour son exercice de l’astrologie, mais parce qu’il aurait cherché à utiliser les esprits des «sphères supérieures» pour intervenir sur le cours de l’histoire, voire pour calculer la date de la venue de l’Antéchrist. Tout aussi gênant, son poème l’Acerba relie la morale à des conjonctions astrales, annulant ainsi le libre-arbitre humain:

«Les astres et leurs différentes sphères,
Poussent les personnes à accomplir des actions diverses,
Et exercent leur pouvoir de telle sorte qu’il ne disparaît jamais.»

La tentation de la magie est grande pour tous ces hommes, malgré sa con­damnation claire depuis les con­ciles des VIe-VIIIe siècles. L’astronomie, indissociable de l’astrologie jus­qu’au XIVe siècle, entraînait fréquemment les praticiens à user de magie pour mieux lire les astres et leurs mystères. L’alchimie participait à cette recherche des vérités dissimulées et visait à redécouvrir les secrets perdus de l’Univers, révélés autrefois par le dieu Hermès. «L’alchimie, définit le philosophe du XIIIe siècle Roger Bacon, est la science qui enseigne à préparer une certaine médecine ou élixir, lequel étant projeté sur des métaux imparfaits leur communique la perfection dans le moment même de l’obtention.» À travers la pierre philosophale, l’homme s’assure le pouvoir de la transmutation des métaux, mais plus profondément une capacité de régénérer le cosmos. L’alchimie n’est donc pas seulement affaire d’alambics, de cornues et d’athanors, mais surtout de sagesse et de perfection spirituelle et morale.

Le temps de la méfiance

Horloge astronomique de Prague (XVe siècle) © Fred de Noyelle/GodongMais les progrès scientifiques et les définitions philosophiques trou­blent l’existence de ces mondes invisibles. L’astrologie devient de plus en plus suspecte au XIVe siècle aux yeux de l’Église, alors qu’elle gagne en popularité dans les universités et les élites profanes. Les condamnations se multiplient contre la magie et la divination. L’astrologie «orthodoxe», acceptée par l’Église, s’oriente progressivement sur une étude des horoscopes et le calcul des cycles astraux, et tend à se rapprocher de l’astronomie telle que nous la définissons aujourd’hui. Pour le reste, la papauté est de plus en plus méfiante, alors que, précédemment, l’astrologie était longtemps restée en vogue à Rome, notamment auprès du pape français Jean XXII (1316-1334) qui fut probablement un magicien.

La suspicion ira grandissant avec la Réforme et l’humanisme. «Autant d’abus et de futilités», dira Gargantua à son fils Pantagruel à propos des pratiques astrologiques. Chez les lettrés imprégnés d’Aristote, on se rappelle que les vecteurs de l’astrologie en Europe furent arabes et juifs. La science arabe revêt donc quelque chose d’irrationnel, d’approximatif, de non-scientifique. Or, justement, le XIIIe siècle a définitivement assimilé le concept de science (scientia) comme  «connaissance certaine de la vérité», avec ses méthodes: la confrontation des thèses et la vérification des hypothèses énoncées.

Dès lors, l’invisible n’a plus sa place. L’astrologie est qualifiée d’«art» et non de «science». La physique d’Aristote et l’expérimentation écar­tent peu à peu la théorie du microcosme et du macrocosme, et le livre symbolique de la nature se referme au profit de la découverte de causalités logiques et physiques. Elle se désacralise en devenant visible et observable. Même l’Église s’adapte, puisque les canonisations obéissent à partir du XIIIe siècle à des enquêtes pour déterminer les vertus du saint, plus que ses miracles.

Finalement, aux XVe et XVIe siècles, seuls les sorciers sont encore attachés aux significations symboliques de l’invisible, isolement qui déclen­che contre eux la répression de l’Inquisition et des États. Le tribunal -civil- de Douai ne note aucun procès en sorcellerie avant 1400 (23 au XVe siècle et 36 au siècle suivant).

Avec la Renaissance émerge l’homme moderne : un être observable et scientifique, mais aussi fragmenté, coupé des réalités invisibles et de sa propre intériorité. Le Moyen Âge avait l’avantage de le considérer comme un tout…

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