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mercredi, 15 septembre 2021 20:27

Sur le terrain, face à ses ambivalences

L’altruisme, les médecins sans frontières l’incarnent souvent aux yeux du public. Leur «mission» est pourtant pleine d’ambiguïtés: récupération politique, brièveté de la présence, jeu avec les pouvoirs en place, familles laissées derrière soi et souffrant de l’absence, peur et excitation face au danger… Aujourd’hui psychiatre à Pau, Christine Marchand, qui effectua trois missions pour le compte de MSF, raconte les interrogations liées à ces années.

Quand une vocation naît-elle? Chez Christine Marchand, elle s’est affirmée assez tôt. «À treize ans, je voulais faire de la médecine pour aider les autres sans rien demander en échange, pour être citoyenne du monde sans être spectatrice. Ce n’était pas un don de soi, mais l’envie de découvrir l’autre, de sortir des critères étriqués de notre société. La base de l’humanité, pour moi, c’était partager, être ensemble sans domination… C’était donc aussi un idéal politique: nous sommes tous égaux, et chacun apporte ce qu’il sait faire. Je savais par ailleurs que cela allait m’aider à découvrir qui j’étais. L’égoïsme et l’altruisme étaient mêlés. À part égales.»

Ses études finies, Christine Marchand postule à Médecins sans frontières (MSF). «Ma première mission a duré six mois et se déroulait au Guatemala, en pleine forêt, à des heures de marche de la capitale, parmi les peuples indiens massacrés pendant quinze années d’une guerre d’extermination passée trop inaperçue. C’était la mission dont je rêvais. Nous avions peu de moyens et devions pratiquer une médecine sim­ple, sans appareils, avec une parfaite égalité dans la prise en charge des gens. Je me retrouvais du côté des opprimés, comme je le souhaitais. Il y avait aussi des éléments excitants: un frisson d’aventure, le fait de me trouver dans une zone rebelle, la grande forêt et les bestio­les. Physiquement, c’était très dur. Quand j’ai fait ma première montée vers le camp dans la boue, je me suis dit: ‹Là, je n’en serai pas capable›. En mission, on est tout de suite mis devant l’évidence de ses limites.

Illusoire neutralité

»J’ai aussi touché du doigt l’instrumentalisation de notre action: il y avait avec nous un groupe de militants basques qui politisaient vraiment leur engagement, et quand je me suis portée candidate pour devenir psychiatre en prison, les renseignements généraux français m’ont demandé des comptes sur cette période. Devenir ami avec les gens qu’on soigne, c’est courir le risque de la récupération.» Peut-on du coup rester neutre? «On vise la neutralité, mais sur le terrain elle paraît vite illusoire. On est quand même beaucoup du côté de celui qu’on soigne.»

Après le Guatemala, la jeune médecin est envoyée en Angola, dans une zone où deux clans s’affrontent depuis des années et qui est contrôlée par les casques bleus. «C’était très différent car c’était une mission de nutrition. Il n’y avait pas de bons et de méchants, il y avait seulement des gens qui avaient faim. De nombreux déplacements de population avaient eu lieu, des villages avaient été brûlés. Tout était miné. Nous avions plus de confort qu’au Guatemala, mais l’inquiétude était plus présente: il y avait un protocole pour nous extraire par hélicoptère si besoin était. Nous ne pouvions pas partir par nos propres moyens. La présence des casques bleus rendait les choses plus compliquées, d’autant que certains ne parlaient pas portugais. Je n’avais pas peur, mais je prenais conscience du danger. J’ai quand même pu m’investir dans un centre de traitement de la tuberculose tenu par des bonnes sœurs. C’était très riche humainement.»

Les limites d’une vie collective

Christine Marchand n’est pas mariée, n’a pas d’enfants, mais ressent l’isolement. Sa famille et ses amis sont loin. «Nous étions très isolés: pas de téléphone, pas de courriel, une lettre tous les deux mois. C’est quitte ou double. J’ai pris du cannabis, ce que je n’ai pas refait depuis. La vie avec les autres devient aussi très importante. Les liens qui se nouent pendant les missions sont rattachés au contexte dans lequel ils naissent. J’ai revu deux fois des gens avec qui j’étais partie. Bien sûr, ce que nous avions vécu ensemble nous avait bien plus rassemblés que si nous avions été de simples copains de vacances, mais nos chemins depuis étaient tellement différents… C’était devenu un peu superficiel, réduit souvent à une frime assez vaine: j’ai ‹fait› le Rwanda, j’ai ‹fait› Gaza.»

Entre chaque mission, elle rentre quelques mois, un an, parfois plus, avant de repartir. «Ensuite il y a eu Madagascar. J’y suis allée avec moins d’idéal que pour mes autres missions. J’ai été déçue par les gens qui étaient autour de nous, tous des expatriés, avec une vision du pays assez consommatrice et l’envie d’y construire une carrière. Après, il m’est arrivé un de ces accidents dont le risque est plus élevé là-bas que chez nous: je me suis fait agresser chez moi, très violemment, par des jeunes qui m’ont passée à tabac avant de piller mon appartement. La police est venue, l’affaire a suivi son cours. L’équipe, une fois passées les condoléances d’usage, m’en a très peu reparlé: la situation était trop gênante pour tout le monde. Je me suis retrouvée seule dans la maison de MSF: tous les autres avaient pris des maisons individuelles, avec piscine, et personne n’avait vraiment envie de regoûter à la vie en commun. J’ai vécu cette mission dans une grande solitude. J’ai été déçue, non par ce que j’y faisais mais par les gens. Ça n’a pas changé ma vision de l’humanitaire ni le sentiment que j’ai de son utilité, mais j’ai compris que l’aventure collective, elle, pouvait avoir ses limites.»

Egoïste et altruiste, tout à la fois

Depuis, elle a gardé contact avec MSF mais n’est plus repartie. Le fera-t-elle? « Je ne sais pas. Pour partir, il faut couper beaucoup de liens, et je ne pourrai plus le faire de la même façon… Le problème d’être égoïste envers les siens pour devenir altruiste avec des gens très lointains se pose tout le temps. J’ai rencontré en Angola une anesthésiste qui avait des enfants et partait quand même. Elle avait un idéal plus important que sa vie personnelle. Je ne sais pas si c’est bien. Comment le vivent ceux qui restent?»

Aujourd’hui Christine Marchand tra­vaille en France comme psychia­tre en prison. Elle s’est mariée et a eu deux enfants. «J’ai aussi le sentiment de faire de l’humanitaire sur mon lieu de travail, même s’il est près de chez moi. Ai-je le sentiment d’avoir été utile? Oui. Pas sur le volume, mais sur la rencontre. Ces expériences m’ont aussi été personnellement utiles. J’ai appris à connaître mes limites. J’ai beaucoup reçu. Même cette agression… Avant j’étais un bulldozer, après moins. Peut-être n’aurais-je pas eu d’enfants sans cette expérience. C’est un passage qui m’a façonné, quoi qu’il en soit.» 


p31ProlongeauÉgoïste, le film

Le témoignage de Christine Marchand rejoint celui de la quarantaine de volontaires de MSF qui se livrent dans Égoïste (2020), un documentaire d’une heure réalisé par Stéphane Santini et Géraldine André. S’il est assez plat quant à ses plans déjà mille fois vus de camps de réfugiés, accompagnés de commentaires pompeux dits par Lambert Wilson, il est passionnant quant à ce que les gens racontent de leur vécu sur le terrain. Par ce qui les différencie d’abord, et ce qui les rapproche ensuite.

La question de l’altruisme est au cœur de leurs interrogations: peut-on partir et laisser sa famille derrière soi? Quelle est la réelle utilité de ce qui se fait sur place? Comment s’impliquer en sachant qu’on n’est que de passage? Risque, engagement, impuissance, rencontres, retours, déceptions, difficultés à communiquer l’expérience vécue sont lucidement analysés.

Les témoignages de ceux qui partent sont complétés par les dires de ceux qui restent. Derrière l’admiration se dessinent aussi des fêlures et des manques. Même si ce film a aussi pour MSF des buts de communication, l’honnêteté de la démarche séduit et rend plus proches, car plus humains, ceux qui font le choix, parfois ambigu, d’un tel engagement.
Le film peut être visionné en streaming sur vimeo.

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