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mardi, 04 août 2020 10:49

Groenland, chouette, il fait chaud!

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Groenland © Hubert ProlongeauVive le réchauffement climatique? Saison de pêche plus longue, potagers qui fleurissent, touristes qui débarquent...: sans en nier les conséquences dramatiques, les Groenlandais ont tendance aussi à profiter des avantages éphémères que leur procure la fonte des glaces.

Devant chez Steen règne le désordre de la fin de l'été: traineau abandonné, outils épars, remorque qui attend qu'on l'attelle. Les chiens, attachés à leur piquet, somnolent, le linge sèche sur des grands étendoirs collectifs, le vent qui souffle n'arrive pas à balayer l'odeur de poisson qui imprègne Oqaatsuq.

Ici vivent trente personnes. Sur la mer, sentinelles gigantesques, passent et repassent les icebergs que déverse toute l'année le glacier Sermeq Kujalleq. Aujourd'hui, Steen ne fait rien, rien à l'occidentale du moins. Vêtu d'un T-shirt jaune et d'une combinaison «Royal canin» rouge, il se promène dans le village, passe voir sa compagne Saralina qui tient le dispensaire, répare deux trois choses de-ci de-là, débarque chez sa mère pour un kaffemik, sorte de goûter traditionnel entre voisins. Dehors, il fait dix degrés. Le soleil caresse les pierres. Au bout du village, un banc que l'on dirait construit pour des amoureux fait face à la mer.

Alors, ça y est, il fait chaud? Steen sourit. Le réchauffement climatique agite beaucoup le Groenland, l'un des endroits au monde où l'on en constate le plus évidemment les avancées: la calotte glaciaire, l'inslandis, qui regroupe 85% du territoire, se réduit de 200 gigatonnes par an. Les richesses du sous-sol deviendront de plus en plus facilement accessibles au fur et à mesure de la fonte des glaces.

Certains y voient enfin la possibilité de se débarasser de la tutelle danoise et des subventions très importantes versées par Copenhague pour accéder à une véritable indépendance. D'autres craignent que le pays n'y perde son âme et ne connaisse à son tour les ravages écologiques et culturels d'un enrichissement trop prompt. Pour l'instant, les projets sont plutôt bloqués. L'explosion des licences d'exploration des mines a connu un coup d'arrêt dû à la baisse mondiale des prix. Pour le pétrole, les coûts d'exploration très élevés, la baisse des prix et le succès d'autres recherches (en mer de Barents notamment) ont amené à geler la plupart des projets.

Steen connaît la banquise mieux que Mappy un itinéraire. Avec ses chiens, il a chassé toute sa vie. Mais aujourd'hui, il préfère pêcher. Le dégel des glaces lui a libéré un temps fou. «C'était moins facile avant. Aujourd'hui, on peut pêcher toute l'année», confesse-t-il après un long silence.

À Ilulissat, les bateaux viennent de rentrer à quai. À peine déposées à terre, les caisses de poisson sont chargées par les représentants des deux grosses conserveries du pays, Royal Greenland et Hallibut Greenland. Les mines sont moroses: le flétan a fui les filets, qui se sont à la place remplis de morues, vendues beaucoup moins chères. Sur le long terme en revanche, ils sont contents. En fondant plus vite et plus longtemps, la banquise a dégagé des voies qui étaient il y a quinze ans encore obstruées. Et la plupart des projections prévoient une augmentation des bancs de poissons au large du Groenland. Les cuisiniers des grands hotels, ravitaillés en poisson frais de variétés diverses, se réjouissent eux aussi.

Pour Steen et ses amis, cette fragilisation de la banquise se traduit par une accession à la mer plus facile; mais pour un groupe comme le danois Polar Seafood, cela veut dire 14 millions d'euros d'augmentation du chiffre d'affaire sur la saison 2014-2015, grâce surtout aux morues et aux crevettes!

Des tomates sur la banquise 

Reno Flu Jensen s'appelle ainsi parce que sa mère est une fan de l'acteur Jean Reno. Pour lui aussi, le réchauffement a de bons côtés. «On ne mangeait auparavant presque jamais de légumes, impossibles à faire pousser et très chers à l'importation. Il y a quelques années, le temps s'adoucissant un peu, j'ai essayé de planter un potager. Ça a marché!» Fièrement, il raconte avoir fait venir au jour des patates. «C'est merveilleux d'arriver à cultiver nous-mêmes quelque chose dehors. Jusque là, c'était impensable.» Il aimerait bien un jour arriver à faire pousser.. des fleurs.

Dans le sud du Groenland, le petit plaisir de Reno est devenu une vraie activité. Le dégel du permafrost a permis que de nouvelles terres soient gagnées et exploitées. La production de pommes de terre a doublé en quatre ans et a atteint en 2012 le chiffre très symbolique de cent tonnes. Les habitants de l'ouest du pays espèrent que cette évolution va pousser jusque chez eux. Kim Ernst est Danois. Depuis 18 ans, il est chef du restaurant Rokklubben, à Kangerlussuaq, la bourgade qui accueille le seul aéroport international du pays, et il plante lui-même de plus en plus de fruits et de légumes. Il a même réussi à faire pousser quelques fraises.

Les éleveurs aussi se réjouissent: la pâture pour les moutons a pu s'étendre. Mais depuis l'euphorie des premières années, d'autres éléments sont venus contrebalancer ces acquis: des sècheresses estivales plus grandes et des tempêtes violentes défavorables au fourrage, que certains ont dû se mettre à importer du Danemark, réduisant d'autant leurs gains.

Un autre Danois, Sten Hendrik Pedersen, a créé en 1976 non loin de Nuuk une ferme biologique. Son temps de récolte a augmenté de deux semaines en début de saison et de trois semaines en fin. Et ses variétés de légumes se sont multipliées, atteignant aujourd'hui presque la trentaine.

En avant les touristes 

Groenland © Hubert ProlongeauThorkild Taatsiag Kokhdin, carrure robuste et sourire rieur, n'a pas ces ambitions de planteur. Mais il peut se déplacer plus facilement à l'intérieur de son pays qu'il ne le faisait avant, et cela suffit à son bonheur. Dans une contrée où aucune route ne relie un point à un autre, sortir de son village n'était guère possible que par la mer ou en traîneau. Aujourd'hui, la fonte des glaces comme le rallongement de l'été ont permis à Thorkild de voyager. «J'ai pu aller jusque dans le sud, à Qaqortoq. Quand j'étais enfant, cela paraissait impossible.» Sa famille vit à Nuuk et a pu venir en vacances chez lui cet été. La glace qui fond, c'est aussi la terre qui se découvre et l'eau qui ruisselle. Aubaine pour un lieu comme le barrage hydroélectrique du Buksefjord, pas très loin de Nuuk. Les flux qui le font tourner ont augmenté, au point qu'en 2008 une troisième turbine a été ajoutée. Certains envisagent d'exporter de l’électricité «verte».

Mais c'est sans doute le tourisme qui profite le plus du réchauffement. «Les grands glaciers qui reculent attirent des gens qui viennent les contempler, comme ils iraient contempler les dernières neiges du Kilimandjaro», dit Dominique Albouy, directrice de l'agence Grand Nord Grand Large.

Avec le développement du tourisme, passé cette année à 80'000 visiteurs, les emplois ont jailli. Les quelques agences installées à Ilulissat, capitale touristique du pays à cause du voisinage de l'Icefjord classé au patrimoine mondial de l'Unesco, emploient quand elles le peuvent des locaux. «Je ne sais pas si le réchauffement climatique va changer beaucoup de choses ici, mais le tourisme si», explique Albert, responsable de l'agence GPI. Thorkhild le voyageur est devenu l'un de ces nouveaux guides locaux. En plus de lui assurer un gagne-pain, cela lui a permis aussi de rencontrer des gens venus d'ailleurs. «Même si internet et Facebook nous permettent de voir le monde plus facilement, cela augmente aussi la frustration de ne pas pouvoir bouger de chez nous. L'arrivée des touristes pallie un peu cela.»

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