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lundi, 16 mai 2022 08:18

L’intimité de l’identité de genre

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À 26 ans, Marius Diserens se définit comme queer. Mais ne lui demandez pas de se dévoiler davantage. Homme, femme, non binaire... «Les identités de genre permettent à une personne de se définir pour elle-même.» Il, elle ou iel n’a pas l’obligation d’afficher la couleur en public. Son identité de genre fait partie de son intimité. Et certaines identités semblent plus floues que d’autres. Celle de no gender ou de non binaire notamment. Entretien.

Spécialiste en inclusion et diversité, plus particulièrement des questions sur la masculinité et les communautés LGBTQIA+, Marius Diserens a suivi son master en études genre à l’Université de Genève. Il est élu vert au Conseil Communal de Nyon, activiste, professeur de yoga et coordinateur général du festival Les Créatives.

Céline Fossati: Quand on parle de personnes non-genrées ou non binaires, parle-t-on de la même chose?

Marius Diserens: «Les personnes non genrées ne veulent pas qu’on les identifie comme des hommes ou des femmes. Iels sont neutres. Quant à la non binarité, c’est un terme plus large qui a été pensé et conceptualisé parallèlement à la binarité hom­me/femme. Il regroupe des person­nes qui ne se reconnaissent ni dans le genre et le sexe masculins, ni dans le genre et le sexe féminins. Il y a autant de façons d’être non binaire que de personnes qui se considèrent comme telles, comme il y a autant de manière d’être binaire que de fem­mes et d’hommes.»

Ce qui signifie que l’on peut être non binaire et hétérosexuel, non binaire et trans*, lesbienne, gay, genderfluid…?

«C’est en effet un terme générique, tout comme peut l’être le terme de queer d’ailleurs. La non binarité est une identité de genre, personnelle à chacun. Queer l’est aussi, mais le fait de s’afficher comme personnalité queer est aussi un positionnement politique. Queer -de l’anglais «étrange»- désigne aujourd’hui l’ensemble des minorités sexuelles et de genre. Auparavant, il servait d’insulte contre les personnes aux pratiques sexuelles jugées «décadentes», plus particulièrement aux jeunes hommes de joie. Il a été réapproprié pour en faire un symbole de contestation et de célébration de sa propre flamboyance.

» Une personne queer cherche rarement à cacher sa différence. Une personne non binaire pas nécessairement non plus, mais son identité de genre peut passer totalement inaperçue. Freddy Mercury était-il non binaire ou binaire? Janelle Monáe, auteure-compositrice-interprète de soul music et actrice américaine, se définit comme non binaire bien que son apparence soit féminine. Tout ceci pour dire qu’une expression de genre ne découle pas automatiquement d’une identité de genre spécifique. Notre genre va s’exprimer indépendamment. En opposition, on parle de personnes hétéronormées quand elles entrent dans un cadre de genre qu’on attend.»

Être non binaire, n’est-ce pas, en fin de compte, ne pas accepter la nature des choses?

«Le genre est une construction sociale, une représentation issue de nos sociétés occidentales blanches. Nommer, catégoriser, genrer a permis très tôt de contrôler les sociétés et leurs individus en imposant un cadre normatif. Mais les personnes non binaires ont toujours existé, comme les gays, les lesbiennes, les genderfluid… sans oublier qu’à la base de la catégorisation des genres, on retrouve le poids du pouvoir masculin sur le féminin, le sexisme et la misogynie.»

Vous dites que de connaître son genre est surtout important pour soi-même. Pourtant, vous faites des revendications LGBTQIA+ un combat politique et vous vous présentez comme activiste. Quel est le but?

«Au vu de la pluralité des identités et des réalités, notre société doit se doter d’un système et de droits qui reflètent cette hétérogénéité. Et don­ner à tous et toutes les mêmes droits. Le fait de pouvoir inscrire un x au lieu d’un f ou d’un m dans son passeport n’est pas anodin. A l'image de la possibilité pour une personne trans* de changer son identité de genre sur ses papiers officiels sans avoir à passer un examen clinique et psychiatrique.

»Lorsque je me suis présenté en po­li­tique, il m’a été demandé de me définir en tant qu’homme ou femme et de m’inscrire sur la liste appropriée. Si je refusais, je ne pouvais pas me présenter aux élections… Dites-moi ce que cela change à mes convictions politiques si je coche un f ou un m sur un formulaire? Obliger une personne à choisir sous peine d’être exclue, c’est assez violent ! Quand on défend des valeurs égalitaires et une ouverture à la diversité, comment justifier le fait de devoir se plier à un choix qui ne fait pas sens pour soi? On vous demande en plus de le justifier. Mais demande-t-on à un homme de justifier sa présence sur la liste masculine, soit-il gay? Comme cela ne se voit pas, cela ne se discute pas et cela n’engendre pas de violences ni tout un imaginaire et des représentations qui vous collent à la peau.»

«Le personnel est politique», slogan féministe des années 60, est à la base d’une réflexion profonde qui remettait en question la notion de public et privé. Le questionnement est-il du même ordre pour les communautés LGBTQIA+?

«Tout comme une personne trans* peut demander la modification de son genre sur ses papiers officiels, une acceptation sociale et politique de l’identité non binaire d’une personne est plus importante qu’il n’y paraît. Cette identité et les mots qui l’encadrent validés, elle peut s’éman­ciper et vivre sa réalité comme tout un·e·x chacun. Faire accepter et célébrer sa différence est primordial dans une société où beaucoup font face à des violences physiques, psychologiques et structurelles.

»Oui, notre identité et notre sexualité relèvent du domaine privé, mais pas seulement. Suivant notre identité ou notre orientation, on perd en liberté, en sécurité et en droits humains. Croire que l’identité de genre est uniquement d’ordre privé et ne peut être pris en compte et discuté au niveau politique est aussi chiméri­que que dangereux pour la cohésion de notre société.»

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