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dimanche, 01 septembre 2019 09:45

Le chamanisme et la pensée animiste

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Créée par le Musée d’ethnographie de Genève (MEG) en 2016, l’exposition Amazonie. Le chamane et la pensée de la forêt se retrouve sur le devant de la scène depuis l’été au Musée d’histoire de Nantes. Elle témoigne, au travers d'objets d’une trentaine d’ethnies, de photos et de vidéos, de l’histoire et du devenir des peuples autochtones.

Amazonie. Le chamane et la pensée de la forêt, une exposition créée par le MEG et avec ses collections, à voir jusqu’au 19 janvier 2020 au Musée d’histoire de Nantes.

De mai 2016 à janvier 2017, le MEG dévoilait pour la première fois une partie de l’une des plus importantes collections ethnographiques européennes dédiée aux Indiens d’Amazonie (près de 5000 pièces), des objets provenant de neuf pays du bassin amazonien. Un univers à l’image de la faune et de la flore du «poumon de la planète», chatoyant et intriguant, mélange de respect et de fusion entre l’homme et la nature. Parures de plumes, sarbacanes, arcs et flèches enduites de curare, nécessaires pour la prise d’hallucinogènes utilisés par les chamanes (…) plongent celui qui les contemple dans une atmosphère mystique déroutante et fascinante.

Ces objets questionnent sur la place du chamanisme et de l’univers de la forêt. Mais ce ne serait que contes et légendes d’un autre temps si ces témoins d’une spiritualité complexe, apparentée à l’animisme, n’étaient accompagnés de photographies, de vidéos d’archives et de témoignages contemporains qui viennent apporter un relief éthique et humaniste au récit. «Cette exposition souligne combien l’histoire des Indiens d’Amazonie a été une histoire de lutte et de résilience; combien ces sociétés ont fait montre d’une capacité d’adaptation dans laquelle tant le chamanisme que la mythologie ont joué un rôle essentiel», note le directeur du MEG, concepteur de l’exposition, Boris Wastiau.

Spiritualité intégrale

L’univers chamanique est un monde dans lequel, ontologiquement, tous les êtres sont équivalents. L’esprit qui les anime est le même, qu’il soit rivière, faucon, humain ou orchidée. Seule leur enveloppe diffère. «La spiritualité chamanique n’a aucune visée anthropocentrique», rappelle Boris Wastiau. «Un humain n’est humain que parce qu’il en a l’apparence, mais il ne diffère pas des autres êtres. Autrement dit, tous les êtres se valent.»

La mythologie de tous les peuples amazoniens raconte que dans des temps immémoriaux, les êtres avaient la capacité de changer d’apparence et de devenir tantôt animal, tantôt végétal, tantôt humain, et qu’ils pouvaient communiquer entre eux indépendamment de leur espèce. «À un certain moment, ces êtres se sont retrouvés enfermés dans un corps et dans un langage propres, perdant ainsi leurs capacités de métamorphose. Seul le chamane les a gardées, devenant l’intermédiaire entre les espèces.»

Comment comprendre que des peuples, disséminés aux quatre coins de l’Amazonie sur une superficie de 5,5 millions de km², partagent la même spiritualité? «On part de l’a priori que les Indiens d’Amazonie sont constitués en petites entités de population éparpillées qui ne se connaissent pas», s’amuse Boris Wastiau. «C’est oublier que l’atomisation sociale et les faibles densités de population sont la conséquence de la colonisation. Ce que l’archéologie nous apprend, c’est que la forêt était beaucoup plus densément peuplée qu’on ne l’a jamais imaginé. Elle abritait de vraies zones urbaines, avec des villes de plus de 10' 000 habitants, des ouvrages très importants, des digues, des routes de plusieurs dizaines de mètres de large, avec un mode d’exploitation du territoire essentiellement basé sur l’agriculture. Ce sont les Amérindiens qui, les premiers, ont cultivé et diversifié la moitié des végétaux que l’on consomme encore de nos jours (patates, maïs, tomates, haricots, bananes, etc.) ou encore le tabac, qui a fait la fortune des Occidentaux durant plusieurs siècles. Sans oublier la culture de la canne à sucre qui a lancé et fait tourner le commerce triangulaire, engendré l’esclavagisme et la colonisation, puis la déforestation.»

Un choix relatif

Si elles sont si inspirantes, que peut-on attendre des pratiques chamaniques et peut-on «se convertir» à cette spiritualité ? «Cette question ne fait pas sens. Anthropologiquement, jamais vous ne pourrez acquérir les codes culturels qui vous en donneront l’accès. Vous pourrez certes participer à certaines pratiques et boire des substances engendrant des visions, mais cette expérience spirituelle n’aura aucune commune mesure avec celle des autochtones.»

Plus intéressant que de savoir s’il est possible d’endosser une spiritualité amérindienne, l’exposition démontre le pouvoir de résilience des populations amazoniennes et leur importance dans l’histoire humaine globale. Ces gens ont durant plusieurs millénaires cultivé un écosystème, contribué à son développement et à sa biodiversité. On leur doit des découvertes agricoles et pharmaceutiques majeures. Notamment les curarisants de synthèse aux propriétés myorelaxantes, utilisés en anesthésie moderne, fruits de recherches menées sur le curare dont les Indiens enduisaient leurs flèches.

Face aux questions écologiques actuelles, on peut aussi se demander si les Amérindiens n’auraient pas à nous offrir des modèles en matière de développement durable et de cohabitation de sociétés. Ces populations ont su vivre en harmonie en évitant les dérives impérialistes. Leur exploitation des écosystèmes est un modèle du genre. Et puis ce sont de sacrés communicants: «Les chamanes ont interpellé les Européens dès le XVIe siècle sur le respect de leurs conditions de vie. Des missionnaires comme le dominicain Bartolomé de Las Casas ont plaidé la cause des peuples autochtones face aux colons. Les Indiens d’Amazonie n’ont eu de cesse d’envoyer des délégués et des ambassadeurs depuis le début de l’histoire de la colonisation jusqu’à nos jours pour faire valoir leurs droits, demandant qu’on les soutienne et qu’on les aide à préserver l’environnement dans lequel ils vivent. En tant que société civile, nous avons le devoir de les entendre et de comprendre l’impact de notre économie et de notre système de consommation sur leur survie et celle de notre planète.»

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