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mardi, 05 avril 2011 12:00

Renouveau de la poésie narrative

Écrit par

Sylvoisal 43247Sylvoisal, Le Chant du Malappris, L'Age d'homme, Lausanne 2011, 376 p.

Tenant le lecteur sous le charme et sous le choc, avec les couleurs d'une palette inusitée et complètement originale, voici le dernier livre d'un auteur pas si confidentiel que ça,[2] puisqu'il a reçu, pour l'un de ses ouvrages publiés à quatre mains, le Grand prix Heredia de l'Académie française.[1] Reconnaissance d'une poésie semblable à nulle autre et, pour ce recueil, d'une sève qui coule sur 376 pages, nourrie de siècles de littérature, de mythologie gréco-latine, de grammaire catholique et de classicisme.

Aujourd'hui, quelqu'un qui écrit de la poésie narrative, qui raconte une histoire, cela devient très rare dans la production poétique contemporaine. Hors courant. Sylvoisal reprend à son compte l'héritage du passé et mêle le thème chrétien à une poétique de forme ancienne. Dans Le Chant du Malappris, Salomé devient une gamine rebelle à l'autorité de sa mère, Ophélie fait une scène à Hamlet, le jeune Valery Larbaud boucle ses valises avant de se rendre à Londres renouveler sa garde-robe, Huysmans et Mallarmé font leurs achats de Noël, Rancé reçoit la visite de Bossuet à la Trappe. Don Juan retrouve Elvire, Didon se souvient d'Enée, Ariane de Barbe-Bleue, Caïn d'Abel. Jean-Paul et Simone (Sartre et Beauvoir) boivent un coup aux Deux Magots.

Dans cette fresque des jours et des nuits, le vice côtoie la vertu, la sainte, la catin, et le démon n'a pas dit son dernier mot. L'érotisme y est brut et sauvage. La poésie n'est pas bien-pensante?

Une nostalgie du temps des maîtres et des valets et de l'Ancien Régime baigne ce Chant. Mais il s'agit de littérature et non de politique. Les forêts frémissantes des Contes de Perrault et l'Indochine coloniale, dont Marguerite Duras s'est d'ailleurs inspirée dans des films et des romans, sont plus évocatrices et riches en fantasmagories que les HLM de banlieue.

Voici ce qu'en dit l'auteur, faisant allusion à 1789 : « Quand on met à son programme l'abolition du Trône, de l'Autel et de l'Echafaud et qu'on se mêle de bâtir l'Avenir, le poète s'aperçoit alors à sa grande confusion qu'il doit tourner le dos [au monde moderne], s'il veut avoir quelque chance de pouvoir exercer son art. » Au début du Chant du Malappris, le poète se rend donc compte qu'« il ne peut plus chanter comme Homère la guerre et les dieux, ni comme Virgile les hommes et les combats. Il est donc contraint de chanter leur disparition, ce qui le met au ban de la société consensuelle et le fait prendre pour un scélérat, pour un malappris, par ses contemporains ».

Souvenirs de Jésus

Ce livre mêle des poèmes courts, des sonnets, des dizains et des poèmes longs. Ainsi, le poème sur Jésus conte les années de Jésus à Nazareth, ses années d'enfance, les souvenirs qu'il a de sa mère, de son père. Un Jésus que l'auteur voit comme l'archétype même du malappris, opposé aux riches et aux puissants. Sans toucher au dogme, Sylvoisal raconte ce côté anarchiste de Jésus par rapport à la société de son temps. Là encore, le contraste entre la forme contraignante du sonnet et la charge insurrectionnelle du contenu est l'une des clés de ce livre.

Un humour inattendu parsème ses pages. Les notes et autres incises en simple prose campent le climat de tel sonnet, de tel dialogue imaginaire. Comme celui entre Lilith et Jack l'éventreur. Je ne résiste pas à recopier cette note du poème intitulé Le spleen de Satan : « Ce poème semble avoir été écrit par l'archange déchu sur un coin de table, dans une taverne berlinoise, à la suite d'une vive algarade avec le professeur Hegel. Le poème contient certains blancs et ne semble pas avoir été terminé. Dans sa rage, Satan l'aurait jeté à la figure d'une fille de cuisine, qui l'aurait fourré dans l'une des poches de son tablier. Quelque folliculaire ayant assisté à la scène, et qui lorgnait déjà sur les charmes de la servante, s'en sera sans doute emparé et l'aura fait publier dans une feuille locale. Nous nous sommes permis de le traduire directement de l'allemand, langue qu'à notre profond regret nous ne possédons qu'imparfaitement, selon une prosodie plus ou moins libre. Que le lecteur veuille bien nous pardonner quelques libertés prises avec l'original et quelques adaptations nécessaires au génie sévère de la langue française. »

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