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lundi, 10 octobre 2022 20:47

Une rubrique "Femme" dans les années soixante

Couverture de choisir, n° 205, janvier 1977 © choisirDe 1959 à 1963, choisir, alors jeune revue jésuite de Suisse romande, outre ses thèmes éthiques, œcuméniques, culturels, s’ouvrait à la question de la femme dans la société. Défi lancé, avec une rubrique La Femme à la page inaugurée dès le premier numéro par Marthe Macaux. Sous l’adresse «Mes amies», celle-ci invitait les femmes à dialoguer dans ces pages. Souhaitant créer un «carrefour où nous pourrions mettre en commun nos pensées, nos problèmes et, pourquoi pas, nos revendications»,[1] la chroniqueuse y va prudemment. Nous sommes en 1959, et si l’après-guerre reconnaît la force de travail et d’initiative des femmes, vu leur engagement pour suppléer aux hom­mes envoyés au front ou aux frontières, le mouvement d’émancipation des femmes porté par quelques pionnières historiques ne s’est pas encore étendu à la société entière.

La parution en 1963 de La Femme mystifiée de Betty Friedan, mère et universitaire, signe la naissance du féminisme américain, appelé à s’éten­dre en particulier vers le Black feminism. Friedan avait lu Le deuxième sexe (1949) de Simone de Beauvoir, l’un des essais fondateurs sur la question féminine, ancré dans l’existentialisme et la phénoménologie. Pour Beauvoir, athée, il n’y a pas de déterminisme. La femme n’a donc pas de destin tout tracé -seule la société le lui impose- et il n’y a pas de «nature féminine».

La sainteté au sein de la famille

Nature féminine: cette formule clé de la philosophie catholique est omni­présente dans les premiers articles de la rubrique La Femme à la page de choisir. Une philosophie qui envisage différemment les destins de l’homme et de la femme dans la société. Certes, écrit Marthe Macaux, les hommes dirigent l’économie, mais «ne sommes-nous pas leurs inspiratrices?». Une inspiratrice prête à «accueillir [son époux] après une journée harassante».[2] Femme consolatrice, phare dans la tempête, maîtresse de l’éducation des enfants, dans la douceur et la droiture. La mère «ouvre les cœurs au véritable amour, celui de Dieu». «Que représente de façon concrète la sainteté pour une femme, mariée ou non?» se demande encore la chroniqueuse. «C’est le don total de sa vie pour les autres, l’oubli total de soi-même, un amour parfait du prochain…»[3]

«Jean Paul II aura célébré en une vibrante apologie le ‹génie féminin›: ne voulait-il pas redonner aux femmes dans l’Église toute la place qu’elles n’auraient pas dû perdre? Quoi qu’il en soit de la sincérité de ses intentions, c’est un bien mauvais tour qu’il leur a joué en les assignant à une exclusivité du dévouement et à une spécialisation dans le service: injonction diaconale sans qu’il soit question pour autant du ministère d’un diaconat féminin.» François Marxer, «Dieu et les femmes, une énigme jalousement partagée», in choisir, n° 689, octobre 2018, p. 25

Plus loin, le billet de Marthe Macaux s’en prend au «cloisonnement» en­tre vie professionnelle du mari et vie domestique et familiale de l’épouse, «qui ne doit pas exister dans un foyer chrétien imprégné d’amour». Et c’est à l’homme alors de se remettre en question. «Être père est un don total qui invite à la sainteté.»[4]

Voilà les rôles quelque peu rétablis dans une pure optique catholique. Quant aux jeunes, tentés par un «scepticisme désabusé» ou au con­traire par le confort d’«une petite vie ouatée», «ils trouveront le sens de la vie dans l’approfondissement de leur foi».[5] Un beau catéchisme, il est vrai, et un enseignement psychologique -le recentrage du rôle de la famille- que l’on aurait tort de traiter de désuet en 2022 face à la réalité de certains enfants livrés à eux-mêmes et aux jeux vidéo, par exemple.

Des plumes d’origines diverses

Mais qui donc était Marthe? Grâce à Jean-Bernard Livio sj, qui nous éclaire, nous savons que les Macaux faisaient partie du cercle littéraire et artistique des amis de feu le jésuite Jean Nicod (l’un des trois fondateurs de choisir). Ils étaient des chrétiens engagés dans ce qui s’appellera plus tard l’Action sociale. Marc Macaux, mari de Marthe, président des aciéries et forges de Firmigny, Saint-Etienne, a ainsi pris, en 1954, l’engagement de ne licencier personne pendant cinq ans.

À travers les chroniques de l’époque de La Femme à la page, bientôt intitulées Elles, se dessine l’évolution du rôle des femmes. Des billets plus engagés n’éludent pas les revendications qui se font jour via certains mouvements féministes (bien que ce terme reste discret au début des années 1960): le célibat des femmes, la femme au travail, les inégalités salariales, puis l’interrogation appuyée sur la non acceptation des femmes prêtres par l’Église catholique. Dans ces pages, c’est le grand écart entre une critique féministe de la société et des positions conservatrices, comme celles d’un certain Jean Clémence, de Lyon, qui signe un article dans lequel il loue la «grandeur de la maternité, vocation de la femme»![6]

«Pourquoi devons-nous, femmes, en­trer en mariage comme en religion? (…) Au jour de nos noces, la loi nous enlève notre patronyme et nous coupe de nos origines (…) Ces traits de notre visage, ces réactions de notre sang, faudra-t-il aussi les gommer pour être assimilées? Et, comme des nonnes sous le voile, à l’ombre de leur saint patron, renoncer à notre personnalité?» Françoise Bruttin, «Suis-je la servante du seigneur?», in choisir n° 250, octobre 1980, p. 29

Spirituelle et autrement profonde est la position de France Pastorelli, tirée de son Journal, qui invoque «sa» nécessité de la foi, «ascension incessante vers Dieu».[7] Sur Wikipedia, on apprend que France Pastorelli, écrivaine, connaît depuis l’âge de 32 ans de graves crises cardiaques. À 48 ans et pendant 30 ans, elle sera contrainte à l’immobilité absolue. Ses pages inédites et posthumes sur la souffrance sont lumineuses, dit-on. Sa famille: un mari chercheur en neurologie et une fille qui a fondé l’Association suisse Raoul Follereau.

Mais voici que dans la même année, la plume d’une certaine Émilie Zum Brunn se penche sur les salaires féminins, en rappelant à bon escient «une vérité d’origine chrétienne: l’égalité des personnes». Elle nous apprend qu’en 1957 la Société vaudoise des maîtres secondaires présentait à l’exécutif vaudois une requête demandant l’égalité «dès que possible», et qu’en 1961, une réduction de la différence entre salaires masculins et féminins est en partie accordée par le Conseil d’État.[8]

L’analyse du débat parlementaire par Émilie Zum Brunn est particulièrement savoureuse… Devant la clarté du propos, on s’interroge: qui est cette militante des droits féminins? Encore une collaboratrice de haut vol de choisir ! Auteure d’un livre remarqué sur Maître Eckhart (théologien dominicain condamné en 1329), spécialiste de la théologie et de la spiritualité patristiques et médiévales, directeur (oui, le CNRS français n’a pas encore féminisé les fonctions) de recherche au Centre national de la recherche scientifique en 1994.

Émilie Zum Brunn signe également deux passionnants billets sur la notion de travail et le statut de l’ouvrière,[9] basés sur une publication du Centre catholique (français) de Recherche. Pour elle, la causalité matérielle, «quoique exagérée chez Marx», est indubitable. «Il faut oser le dire, la femme n’est pas avant tout épouse ou mère», écrit-elle. Et elle ajoute: «…si l’on veut mettre fin à l’exploitation fondée sur la race, la nationalité ou le sexe», ce ne sera «que par une profonde trans­formation des structures socia­les». Elle analyse aussi «la presse du cœur» de ces années-là, qu’elle qualifie à juste titre d’«aliénante».

Émilie Zum Brunn nous rapporte encore, dans ces mêmes colonnes, les propos très masculins du grand sociologue Edgar Morin à propos de «l’érotisation de la société». Il écrit, fustigeant l’ère de la «cover-girl», que «le renversement des rô­les dans l’initiative amoureuse [est avec d’au­tres facteurs] le signe d’une décadence peut-être de la viri­lité»!

Quant à Geneviève Vailland, auteure d’un billet sur «la femme seule», elle assure que cette dernière, n’ayant pas charge de famille, s’insère forcément «dans la fonction principale du travail». Cependant «l’équilibre de la vie lui man­que si le travail reste son unique terrain d’enracinement». Qui est la signataire de ce billet pour qui la spiritualité et le loisir chez «la femme célibataire l’aideront à combler les vides de la maternité»?[10] La sœur de l’écrivain Roger Vailland, poète, résistant et … libertin. Amusant.

Et dans l’Église?

Signalons enfin un dernier long article et de grand intérêt, Les femmes dans l’Église, signé par Rosemary Goldie.[11] Mrs Goldie était alors la secrétaire exécutive du Comité permanent des Congrès internationaux pour l’apostolat des laïcs. Son analyse de la place de la femme dans l’Église et de la prêtrise, masculine uniquement, est brillante. Elle rappelle, elle aussi, que la base d’une égalité entre les sexes existe dans le christianisme: «Le grand apport du christianisme en matière de rapports hommes-femmes a été l’affirmation des droits entiers des fem­mes comme personnes (…) Cette conquête se manifeste à travers les pages des Évangiles, dans les épîtres, malgré certaines prescriptions pauliniennes! Et au long des siècles dans tout le monde chrétien, pour déborder enfin dans les civilisations non chrétiennes.» Mais elle observe que cette conquête n’a agi que très lentement sur les structures de la société humaine. Avec une parenthèse, soit «un équilibre entre les sexes sans précédent dans la culture chrétienne, au Moyen Âge, malgré la violence des mœurs chevaleresques».

«À mon sens, la manière dont Rome a clos la discussion de l’accès des femmes à la prêtrise est un acte violent. Qui contribue, quelque part, à cette augmentation de la violence faite contre les femmes.»
Thierry Schelling, «Un pénible attentisme», in choisir, n° 615, mars 2011, p. 21

Rosemary Goldie s’est éteinte à 94 ans, à Sydney, nous apprend une dépêche de l’agence cath.ch du 2 mars 2010. C’était la première femme à être nommée à une haute fonction au Vatican, en tant que sous-secrétaire du Conseil pontifical pour les laïcs de 1966 à 1976. On le voit, choisir a eu le courage d’accueillir des pionnières de la pensée féministe et de l’égalité à une époque où la cause était loin d’être entendue! 

[1] Marthe M., «La Femme à la page», in choisir n° 1, novembre 1959, p. 17.
[2] Idem.
[3] Marthe Macaux, «Vocation sans partage», in choisir n° 2, décembre 1959, p. 17.
[4] Marthe Macaux, «Pères, au métier difficile», in choisir n° 7, mai 1960, p. 15.
[5] Marthe Macaux, «Intolérance ou scepticisme», in choisir n° 11, septembre 1960, p. 12.
[6] Jean Clémence, «Évangile de la Maternité», in choisir n° 6, avril 1960, p. 21.
[7] France Pastorelli, «Un cœur pur pour s’élever», in choisir n° 16, février 1961, p. 22.
[8] Émilie Zum Brunn, «Salaire féminins», in choisir n° 24, octobre 1961, p. 29.
[9] Émilie Zum Brunn, «Redécouverte de la personne» et «L’aliénation des sexes», respectivement in choisir n° 26, décembre 1961, p. 27, et n° 27, janvier 1962, p. 27.
[10] Geneviève Vailland, «Le travail de la femme seule», in choisir n° 25, novembre 1961, p. 29.
[11] Rosemary Goldie, «Les femmes dans l’Église», in choisir n° 47, septembre 1963, pp. 24-26.

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