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mercredi, 13 mars 2019 08:01

L'invention chrétienne du sionisme

Écrit par

JacquesPousLe titre de cet ouvrage décrit parfaitement son contenu. Il en est de même avec ceux de ses deux parties. La première traite, sur 140 pages, de la mise en place de trois inventions, toutes trois chrétiennes à l'origine, en autant de mythes fondateurs: ceux d'Eretz Israel en tant que terre sans peuple, du sionisme (dans sa forme calviniste et évangélique) et d'une nation juive. La deuxième partie, Le sionisme comme projet colonial, décrit méticuleusement, sur près de 300 pages, le contenu religieux et le développement colonial d'une des idéologies qui aura le plus marqué l'histoire récente.

Jacques Pous
L'invention chrétienne du sionisme
De Calvin à Balfour

Paris, L'Harmattan 2018, 512 p.

L'avant-propos énonce clairement le travail de recherche et de réflexion: «Le projet sioniste s'est édifié sur une série de mythes fondateurs dont la fonction, comme pour tous les nationalismes, était de structurer une identité nationale. Des mythes qui ont eu d'autant plus d'impact qu'ils étaient non seulement ceux du monde juif, mais aussi, et surtout, ceux du monde chrétien (...) Le sionisme comme toute idéologie n'est pas l'invention d'un seul homme; il est l'invention d'une époque. Il est apparu dans le cadre d'une réflexion théologique développée avec la Réforme (...) Décrire sa généalogie idéologique sera donc l'un des objectifs de cette étude.» Il s'agira de montrer comment «La Terre promise d'abord, la Terre sainte ensuite ont évacué la Palestine» (chap. 1).

Par une approche très maïeutique, où l'on reconnaît le philosophe et le voyageur en plus de l'historien, Jacques Pous guide son lecteur à travers le temps et l'espace. On ne se perd pas dans le dédale.

Pour ne pas perdre son chemin, il est toutefois crucial de garder à l'esprit la part prise respectivement par la Réforme et la société anglaise dans les origines du sionisme. Ayant bénéficié des trésors de la Bibliothèque publique universitaire de Genève, l'auteur a eu accès à une abondante littérature de la Réforme dans laquelle on voit germer le restaurationnisme, un néologisme qu'il forme, avec raison, afin d'établir plus clairement les origines calvinistes et presbytériennes, mais surtout évangéliques (baptistes et méthodistes, enfin pentecôtistes), de ce qui deviendra le sionisme chrétien... et plus tard le sionisme juif. Il a aussi eu accès à de nombreux textes en anglais, indispensables pour comprendre le sujet mais malheureusement «très peu mis à contribution (...) dans les études francophones». Ainsi peut-il éclairer la genèse d'un grand mythe et le succès de son évolution, dans un monde où, par l’action coloniale et missionnaire, les récits bibliques et la notion d'Israël s'étaient imposés.

Vers 1840, le projet restaurationniste, sans perdre de sa mythologie religieuse, prend des contours colonialistes plus concrets. Nombre de Britanniques, en particulier, entrevoient alors un aspect pratique qu'ils connaissent bien: une terre où il faut faire place nette. Ainsi le théoricien de l'anglo-israélisme E. Hine: «Nous avons littéralement rempli la mission d'Israël en repoussant les aborigènes de nos colonies aux extrémités de ce qui avait été un temps leur pays; comme nous avons besoin de plus de place, nous les avons repoussés jusque dans les recoins les plus reculés. Cela, nous l'avons fait aux Cafres, aux Maoris, aux Bushmen de l'Australie (...) Tous nos aborigènes sont réellement, graduellement mais sûrement effacés de leur terre devant nous» (pp. 414-5). Il faudrait procéder de même en Palestine.

Problème: les Turcs ottomans l'occupaient, pas (encore) les Anglais. Le dilemme sera résolu quand cet empire du Levant fera alliance avec les deux empires germaniques au cours de la Première Guerre mondiale. Ils seront vaincus.

Déclaration Balfour: une simple petite lettre

Les Français, catholiques, rêvaient alors de rétablir en Palestine l'État Franc de l'époque des Croisades, comme une deuxième Algérie française mais avec des images de Nativité en tête. Les Anglais étaient également habités par des visions de Nativity géante, mais, chez eux, elles avaient plutôt des formes calvinistes (presbytériennes), anglicanes ou évangéliques. Ils obéissaient aussi à une obsession impérieuse: empêcher des Français de réaliser leur rêve, quel qu'il soit... Aussi près de leur Canal de Suez, par ailleurs... Rappelons que, pour les restaurationnistes, Great Britain était déjà le nouvel Israël... Les juifs et leurs propres projets sionistes leur seraient donc très utiles. Alors...

Les «représentants prestigieux de la société britannique (Lloyd George, Balfour, Churchill et beaucoup d'autres) imprégnés de culture biblique» (p. 446) s'assemblent et forment, en pleine guerre, en 1917, un projet, délibérément un peu vague mais aux termes néanmoins soigneusement choisis, sous la forme d'une petite lettre d'une page, destinée à «Dear Lord Rothschild»: la Déclaration Balfour. Selon A. Koestler: «(...) un document par lequel une première nation promettait solennellement à une deuxième nation le pays d'une troisième nation» (p. 447). Les sionistes juifs seront parfois perplexes, mais ils sauront en faire bon usage.

L'un des principaux acteurs du Colonial Office, R. Storrs, notait que la Déclaration Balfour «a joui d'une excellente presse et du soutien généreux de milliers de prêtres anglicans, de ministres du culte protestants et de nombreuses autres personnes tournées vers la religion dans tout l'hémisphère occidental» (p. 427). Dans ce vaste chœur de louanges, l'auteur remarque: «Lorsque tous ou presque répètent la même chose, chacun a l'impression de dire le vrai» (chap. 1). Cela s'avère d'autant plus vrai si, dans ce «tous», on n'inclut que ceux à qui on donne droit à la parole. Au Parlement britannique de l'entre-deux guerres, Storrs observait que «les interventions en faveur des sionistes y étaient écoutées religieusement alors que celles en faveur des Arabes étaient le plus souvent moquées» (p. 449).

Les dés occidentaux étaient pipés, les Palestiniens n'avaient aucune chance. Lorsque l'on faisait remarquer l'existence d'indigènes au ministre anglais des Affaires étrangères, Balfour, il répondait en 1919: «Le sionisme (...) est enraciné dans de vieilles traditions, dans des nécessités présentes, dans des espoirs futurs d'une beaucoup plus profonde importance que les (...) sept cent mille Arabes qui habitent maintenant sur cette terre ancienne» (p. 442).

Weizmann, qui avait mené les négociations avec le gouvernement britannique et qui deviendra le premier président d'Israël en 1948, fera en 1927 le bilan pour les juifs sionistes: «Nous sommes les principaux gagnants de la guerre» (p. 447). Ils sauront aussi gagner les suivantes.

Parole aux perdants

L'histoire est habituellement écrite par les vainqueurs. Jacques Pous nous offre ici un autre son de cloche: «Le projet sioniste avait d'abord été national. La politique britannique avait d'abord été impériale. Finalement, il ne sera possible de créer en Palestine rien d'autre qu'un État juif dans un cadre colonial. (...) En deux siècles, le passage d'un rêve mystico-théologique à un projet colonial s'était réalisé» (chap. 9).

L'auteur arrête son exposition au commencement du mandat britannique sur la Palestine. À la fin de l'ouvrage toutefois, il entrouvre la fenêtre sur l'implacable suite logique de l'histoire, en citant deux des fondateurs de l'État d'Israël, s'exprimant peu après une foudroyante conquête territoriale de celui-ci en 1967.

En 1915, depuis les États-Unis, Ben Gourion déclara, à propos du pays qu'il appelle Eretz-Israel, qu'il «est vide» (p. 441). Il renchérira en 1970 dans ses mémoires, après des combats destinés à chasser des gens qui n'existaient pas: «Ma conviction était alors, comme elle l'est encore aujourd'hui, que nous avions des droits très clairs sur le pays. Non pas le droit de le prendre à d'autres -il n'y avait personne d'autre- mais le droit et le devoir de peupler ses étendues désertes, de faire revivre ses plaines stériles, de recréer une forme moderne de notre ancienne patrie» (p. 453). La deuxième phrase est exemplaire par sa mise en place, sur deux plans de signification glissant l'un sur l'autre, sans que la construction du sens ne soit achevée sur l'un ou sur l'autre plan. Comme la phrase précédente avait évoqué une notion de clarté, cette dernière est forcément associée à la phrase qui la suit... et on perçoit moins bien ce double jeu dans le double langage. Un redoutable et classique jeu de passe-passe verbal.

Et quand elle deviendra Premier ministre d'Israël en 1969, Golda Meir résumera: «Ils n'existaient pas» (p. 453). Ces gens qu'ils ne pouvaient nommer, puisqu'ils n'existaient pas, ce sont les Palestiniens.

Une large étude, indispensable à ceux qu’intéressent l'histoire de l'Europe et celle du Proche-Orient, ou celle des religions et des idéologies.

Jacques Pous, professeur d'histoire et de philosophie dans son pays d'accueil, la Suisse, a partagé son temps entre activités professionnelle, académique et militante.

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