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dimanche, 25 octobre 2020 13:11

La poésie immémoriale de Sylvoisal

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Le Cadratin, 2019 et 2020Sylvoisal est un grand déraciné, un expatrié. C’est un homme de nulle part. Ses seules vraies racines sont la littérature, qui est universelle, et la langue française. À chaque sortie de recueil, son œuvre prend ainsi une forme poétique différente tout en poursuivant les mêmes réflexions sur le monde.
«Sainte forêt, tu n’es plus là,
Le diable et Dieu s’en sont allés!
Ces deux soleils se sont éteints,
Voyageurs que le vent disperse.
Ô nuit obscure! Ô cœur nocturne!»

D’emblée, cette poésie est placée sous le signe du crépuscule, plus précisément sous le signe de la disparition du monde sacré. Le temps passe, les époques disparaissent et ne reviennent plus. Il y avait encore dans les œuvres antérieures de Sylvoisal le souci de sauver la mémoire du monde ancien, celui des êtres issus des mêmes familles, adorant le même Dieu, aimant le même pays, partageant la même langue et le même code d’honneur; le souci d’écrire contre l’oubli et contre la mise à mort du Passé par l’homme du Progrès. Avec Dans la vallée des larmes de la mort, un changement se manifeste dans la pensée du poète, certes déjà présent avant, mais de manière plus retenue et sous-jacente: il n’y a plus rien à sauver. La poésie de Sylvoisal n’est plus que constat. Constat de la disparition du monde sacré, de l’homme qui prie et s’agenouille. Constat douloureux, amer, mélancolique, mais constat. Constat d’un dépérissement à ses yeux irréversible.

Des signatures du règne du Temps

Les vers réguliers, dont il appréciait les contraintes formelles, exprimaient chez lui un attachement vivant, par les formes anciennes de la poésie, aux temps anciens. Mais depuis La Forêt silencieuse, livre charnière de son œuvre paru en 2017, le vers libre s’impose de plus en plus. Sans doute que, dans l’esprit du poète, l’effritement total du monde occidental nécessite, pour être exprimé, le vers libre, c’est-à-dire une forme d’incontinence verbale.

La poésie de Sylvoisal marie l’enfance à l’humanité, le temps d’innocence aux temps des guerres et des conquêtes, conquêtes des terres et des femmes, aux temps des peuples, des nations et des civilisations. C’est une poésie sans précision de lieu géographique.

«Avec dans la main rien qu’un bambou,
Le lac était désert ainsi que le sentier,
Il se disait :
"La mémoire fait mal où qu’on la touche."
Ces doigts jouaient avec le bambou,
Cadeau d’une femme décédée.
Il pensait à la vie qui sépare et à la mort qui réunit.
Alors le vent se leva et les voiles apparurent sur le lac.»

Dans Crépuscule, il y a très distinctement une partie contemporaine et une partie immémoriale, les deux communiquant incessamment entre elles. Cette poésie remonte au temps d’avant le Temps, d’avant le savoir, d’avant la technique, d’avant le progrès, pour redescendre ensuite dans la boue de l’humanité désacralisée et perdue en tant que ce qu’elle est, dans l’anéantissement de l’âme humaine, de son héroïsme, de son espoir, de sa foi et de ses doutes et dans la séparation d’avec la nature et les bêtes, dans l’effacement de la distinction du bien et du mal.

Crépuscule se place au croisement entre la grande et la petite histoire. Les rois comme les peuples et les bergers sont soumis au mème règne impitoyable du Temps (qui est une conséquence du péché). Le Temps ici, c’est le Diable, car il nous arrache à notre innocence pour nous jeter dans le feu. Crépuscule est une sorte de château imaginaire, rempli d’histoires, des rois et des reines, des femmes et des fées, de la volupté et de l’amour, du désir et de la souffrance, du destin et de la solitude. C’est le château de la mémoire, celle du poète et celle de l’humanité. Ici rien n’est précis, tout est présent. Toutes les époques, toutes les vies, toutes les guerres, toutes les conquêtes et défaites, toutes les maladies et toutes les amours. La poésie, c’est la puissance de l’évocation.

Sylvoisal
Dans la vallée des larmes de la mort
et
Crépuscule
Le Cadratin 2019 et 2020, 372 et 31 p.

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