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mercredi, 22 août 2018 10:57

Au château de Sylvoisal

Écrit par

hors commerce sylvoisalAprès Forêt silencieuse, ce livre-fleuve sorti en 2017, Sylvoisal fait paraître, coup sur coup, deux textes courts, toujours aux éditions Cadratin: un recueil de poésie et un récit en prose, deux livres si différents dans le genre, les thèmes et les sentiments exprimés qu'il est saisissant de les comparer.

Pour le lecteur fidèle de Sylvoisal, on est en terrain connu. Pour les autres, on va à la découverte d'une œuvre inépuisable en variations. Notre poète ne cherche pas à composer avec le lecteur. Ce qui compte pour lui, c'est de trouver une forme qui le satisfait pour dire ce qu'il a à dire. Comme toujours, on sous-estime les poètes...

Composé en alexandrins, Hors commerce est l'évocation de l'enfance du poète. C'est le portrait doux et tendre du monde auquel il a appartenu. Ce poème très émouvant, mis en valeur par un beau travail d'impression, chante le monde ancien. On est frappé par le ton particulièrement élégiaque. C'est un des textes les plus mélancoliques et les plus doux de Sylvoisal.

L'amour en est le sujet principal, l'amour courtois, l'amour caché, c'est-à-dire l'amour que l'on dissimulait et que l'on ne prononçait pas et que l'on attendait patiemment et en silence, en tremblant d'émotion.

“On l'attrapait souvent comme une maladie
Dont on devait mourir ou comme une folie.
L'amour était caché du temps de ma jeunesse,
On serrait sa photo dans un livre de messe.”

L'amour était caché dans un monde où tous étaient à leur place, les enfants, les parents, le curé, les veuves, les cousins et les cousines, les époux, les maîtresses et les amants, les valets et les bonnes. On allait à l’Église célébrer pour la gloire de Dieu, et on s'adonnait à de longues rêveries. On était heureux sans y penser. Alors qu'aujourd'hui, le bonheur étant devenu une obligation, voire même pour certains une corvée, on le confond avec l'amour, qui n'est pas le bonheur, comme ne cesse de nous dire Sylvoisal. Amours cachées, amours déçues, amours coupables et fins tragiques. On mourait par amour, tel était le monde ancien, grec, romain et catholique, dans l'esprit duquel vivaient encore les êtres humains il y a peu de temps en arrière, conscients encore de leurs ancêtres.

“La Vierge a dans les mains de merveilleuses roses
Et sans parler ses yeux racontent plein de choses.
Le doute n'avait pas colonisé les âmes,
La foi et la raison brillaient comme deux flammes.”

 Il est question ici d'un monde disparu et de la disparition de l'amour. Le poème entier se dresse comme un mur contre le monde moderne qui se déchiquète et se liquéfie.

Notre poète n'est jamais meilleur que lorsqu'il s'attaque au Diable. Le festin du diable, le Spleen de Satan et maintenant Le vieil homme et le diable. Tous les saints avaient un jour ou l'autre affaire au Diable. Comme le Christ. «Jésus lui parle presque comme à un ami et quand il lui dit de se mettre en arrière, c'est presque avec des égards.» Dans Le vieil homme et le diable, il prend un air sympathique, se confie, mais il cherche aussi à tenter le poète sinon il ne serait pas le Diable. C'est un frère, une vieille connaissance qui aime bien la compagnie de Sylvoisal probablement parce qu'il l'amuse et qu'il est une sorte d'alter-ego, en tous cas un homme qui connaît le monde ancien, le monde qui faisait peur aux enfants et craignait autant Dieu que le Diable.

Sylvoisal part d'un constat: le Diable a disparu de notre horizon. Dans la préface, il donne le dessein du livre: remettre en mémoire certains de ses traits, de ses actes et de ses attitudes. Le poète est «dans ses noires pensées» lorsqu'il s'est fait aborder par le Diable dans les rues un jour maussade. Le reste est un dialogue avec celui qui est son doublé, son spectre et son frère. «Un autre moi-même qui me parle et m'écoute.»

En fin de compte, Sylvoisal nous dépeint un diable tendre, presque humain, «une créature souffrante». Il semble se résigner à ne plus pouvoir tenter le poète qui a fait le tour des plaisirs terrestres. C'est un diable résolument catholique. D'ailleurs, il n'y en a pas d'autres. Au fond, il aime bien Dieu qui «a tellement de moi en Lui et de Lui en moi que je ne parviens pas toujours à distinguer ce qui est de l'un et ce qui est de l'autre.» Il apprécie le poète auquel il s'adresse. «Comme toi-même, je suis du vieux temps et l'homme d'aujourd'hui n'est pas mon type.»

Ce petit livre plein de mysticisme se dresse comme un mur contre «le siècle athée» qui n'a même plus besoin du Diable pour faire le mal, ou le bien, et qui ne différencie plus guère entre le bien et le mal, ce qui est le pire.

 

Références:

hors commerce sylvoisalSylvoisal
Hors commerce
Éditions Le Cadratin 2017, 14 p.

Sylvoisal
Le vieil homme et le diable
Éditions Le Cadratin 2018, 34 p.

Retrouvez un poème inédit de Sylvoisal dans la revue choisir n°689 d'octobre-décembre 2018.

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