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mardi, 12 janvier 2021 10:10

Derrière "Nickel Boys"

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WhiteheadDans la deuxième partie du XXe siècle, soit il y a à peine quelques années, les sévices infligés en Occident aux mineurs placés dans des maisons de correction ou des centres d’accueil étaient encore courants. La révélation scandaleuse du jour -9000 enfants morts en Irlande entre 1922 et 1998 dans les maisons pour mères célibataires tenues à l’époque par des religieuses catholiques- fait froid dans le dos. Ce roman de Colson Whitehead aussi, car il s’inspire de l’histoire vraie d’un pensionnat disciplinaire pour mineurs de Floride, la Dozier School for Boys.

Nous sommes en Floride dans les années 60, et le boycottage des bus de Montgomery (Alabama) vient d’avoir lieu. Le mouvement ségrégationniste racial et les suprématistes blancs sont à cran. Suite à une erreur judiciaire, Elwood, un jeune afro-américain bercé par les discours de Martin Luther King et rêvant d’université, est envoyé dans une école disciplinaire, la Nickel Academy, où Noirs et Blancs sont séparés. Si tous y subissent privations (l’argent versé par l’État pour leur entretien finit dans les poches de la direction), arbitraire et mauvais traitements, le pire est réservé aux jeunes afro-américains et métis.

L'écrivain étasunien Colson Whitehead nous sert une histoire incarnée, d’autant plus cauchemardesque qu’elle est inspirée par des faits réels et documentés. Tout comme en Irlande en 2014, une fosse commune clandestine a bien été retrouvée en 2013 par l’anthropologue Erin Kimmerle, à proximité de la Dozier School for Boys de Floride. Les responsables de l’école y enterraient les enfants «disparus».

Si ce récit -relaté par un Elwood adulte et donc, heureusement pour le lecteur, avec une certaine distanciation- est par moment insoutenable, c’est que l’histoire l’est. Il n’y est pas «seulement» question de la destruction de corps, mais surtout de celles d’esprits (encore) libres, par une machine incapable de miséricorde, broyeuse de rêves et d’âmes. Des alliances, voire des amitiés se nouent malgré tout dans cet univers carcéral qui ressemble plus à un goulag qu’à une académy, comme il se targuait d’être.

Porté par une écriture sans pathos et un rythme efficace, le roman gagne une dimension supplémentaire dans son retournement final, reçu comme un coup de grâce. Alors qu’il avait déjà remporté le prix Pulizer en 2017 pour Underground Railroad, qui relate la fuite d'une jeune esclave de Géorgie dans les années 1850, Colson Whitehead s'est vu à nouveau gratifié de ce prix prestigieux en 2020 pour Nickel Boys. À ce jour, seuls quatre écrivains étasuniens ont vu deux de leurs livres récompensés par le Pulizer: Booth Tarkington, William Faulkner, John Updike et... Colson Whitehead. Cette double récompense pour un romancier qui s’attelle à dénoncer l’histoire raciste américaine en dit long sur les démons avec lesquelles les États-Unis doivent encore composer, en attendant (il faut toujours espérer) de mener un vrai travail de réconciliation (voir à ce sujet, par exemple, le travail décrit in Se confronter avec son passé esclavagiste, mené par le projet Jesuits Slavery, History, Memory and Reconciliation).

Colson Whitehead, Nickel Boys, Paris, Albin Michel 2020, 272 p.

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