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lundi, 03 juin 2019 10:02

Partir et gagner de nouvelles dettes

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Voyage d’Ulysse, mosaïque, Djerba © Philippe Lissac / Godong«Qu’il fait / bon vivre / quand on / revient chez soi / que l’on / revoit le toit / où vous / attend la joie / la joie / de vivre / les amis d’autrefois / bonjour», scandaient les Compagnons de la chanson au début des années 60. Le retour à la maison, suite à un dépaysement bienvenu, est-il vraiment toujours ce lieu de bonheur chanté par les poètes?

Étienne Perrot sj, Lyon, est un économiste, enseignant invité à l’Université de Fribourg où il enseigne l’éthique des affaires. Il est l’auteur de nombreux ouvrages autour de la relation à l’argent et du discernement managérial.

En s’appuyant sur l’image mythique du roi Ulysse revenant sur son île d’Ithaque, Joachim du Bellay chante lui aussi la douceur du pays natal. N’en déplaise aux poètes, il y a maison et maison. Celle de la joie de vivre est souvent celle des vacances plutôt que celle du quotidien, car les dettes y sont effacées, laissant place à l’amitié. Comment? Pour une fois, la finance peut éclairer la réponse!

Le meilleur lien social

Comme chacun sait, la finance est le commerce où s’échange du temps contre du risque. Je finance vos vacances, je vous laisse le temps d’en jouir, et ce faisant je prends le risque de ne pas être remboursé car il est fort possible que vous ne puissiez honorer votre dette. Comme l’ont remarqué bien des auteurs perspicaces, la dette, fondement de la finance, est donc un lien social très fort.[1]

Il y a là un paradoxe. Ce qui fait l’être humain -l’interdépendance entre les personnes- est en même temps ce qui contraint l’individu -la dette mutuelle, le devoir envers chacun. L’apôtre Paul écrivait: «N’ayez d’autres dettes entre vous que celles de l’amour mutuel» (Rm 8,12 ; 13,8) et les Anciens parlaient de l’amitié comme du fondement de la Cité antique. Les vacances, ce temps où des relations inédites se tissent librement avec autrui, la nature, la culture (comme autant d’amis), en sont un archétype.

La logique financière ajoute un sou à la musique. Pour tisser de nouveaux liens, il faut, dit-elle, se libérer des anciens. Un créancier fait d’autant plus confiance à un débiteur que le débiteur n’est pas endetté par ailleurs. D’où la formule: on ne prête qu’aux riches (ceux qui n’ont pas besoin de s’endetter).

S’il fallait donner un sens à la chanson citée au début de cet article, «revenir chez soi» c’est retrouver un lieu où je peux compter sur les autres, mais aussi où les autres peuvent compter sur moi. Un lieu où des relations vraies, celles de l’amitié mutuelle, peuvent se nouer. C’est la raison pour laquelle l’allégement de la dette et le retour dans sa véritable patrie vont de pair dans la Bible. 

Le retour dans le clan

Une trace de cela apparaît dans le livre du Deutéronome: «Tous les sept ans, tu feras relâche. Et voici comment s’observera le relâche […] Tout créancier qui aura fait un prêt à son prochain se relâchera de son droit, il ne pressera pas son prochain et son frère pour le paiement de sa dette» (Dt 15,1-2). Lorsqu’en 1994 le pape Jean Paul II annonça le jubilé de l’an 2000, il suggéra aux créanciers qui le pouvaient d'abandonner une partie des dettes dues par les pays les plus pauvres: «Dans l’esprit du livre du Lévitique, les chrétiens devront se faire la voix de tous les pauvres du monde, proposant que le jubilé soit un moment favorable pour penser, entre autres, à une réduction importante, sinon à un effacement total, de la dette internationale qui pèse sur le destin de nombreuses nations.»[2] Le pape s’appuyait sur cet extrait du livre des Lévites: «Vous déclarerez sainte cette cinquantième année et proclamerez l’affranchissement de tous les habitants du pays. Ce sera pour vous un jubilé: chacun de vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan.» (Lv 25,10)

Le clan, c’est le lieu de l’amitié, celui où je suis crédible (littéralement où je peux obtenir un crédit). Du coup, la maison dont parlent les Compagnons de la chanson est cet endroit où un autre peut répondre de moi; où la seule dette qui demeure est celle dont parle l’apôtre Paul, celle de l’amitié dans sa gratuité dont les vacances sont le symbole.

La confiance restaurée

Ces considérations suggèrent un enjeu encore plus fondamental que celui de la remise des dettes: la capacité du débiteur à nouer de nouveaux liens, de nouvelles interdépendances fondées sur la confiance. Les vacances sont l’avant-goût du temps de vrai repos, quand on se repose sur un ami crédible.

Dans l’Évangile, Jésus fait reposer la crédibilité du chrétien sur le fait qu’il ne doit rien (aucune dette) aux moyens humains: «N’emportez ni or ni argent ni sac ni tunique de rechange» (Mt 10,9 ; Mc 6,8 ; Lc 9,3). Pour cela, il faut «passer sur l’autre rive», comme le chante d’une manière un peu nostalgique ce negro-spiritual: «À l’autre bord de la rivière, maison à moi je vais trouver…» Cette maison est le lieu où s’abolissent toutes les dettes qui hypothèquent les relations humaines, celles qui font que l’on est ce que l’on doit (d’où dette) au statut social, à la richesse, au talent ou aux créanciers. C’est pourquoi les vacances, qui desserrent les liens de ces hypothèques, reflètent quelque chose du bonheur.

Comment passer des dettes envers les créanciers, la nature et la société, à la dette de l’amitié? Par une sorte de pardon, comme le suggère la prière du Notre Père où «remets-nous nos dettes» se traduit par «pardonnes-nous». Et d’abord un pardon accordé à soi-même.

L’expérience financière balise ici encore le chemin: la confiance n’est restaurée que si le débiteur libéré de ses dettes n’en reste pas stigmatisé. La crédibilité, en effet, fait mauvais ménage avec une trop grande publicité sur l’abandon des créances. Au contraire, l’annulation de la dette doit (comme ce fut le cas après-guerre en faveur de l’Allemagne vaincue, de l’Égypte et de l’Indonésie) se cacher derrière un ensemble d’aménagements socio-politiques qui ouvrent la porte de la crédibilité retrouvée. Car la confiance n’est pas restaurée envers quelqu’un dont tout le monde sait qu’il est mauvais payeur et qu’il doit tout à quelques moyens contingents. Pardonner se fait donc en silence. Et l’abandon des dettes, comme le retour d’Ulysse à Ithaque, doit se faire sans bruit.

Le sens de la fête

On comprend aisément pourquoi, à la fin des vacances, le retour au pays n’est pas toujours souhaité. Le pays où je suis reconnu est rarement celui dont je suis parti. Rien ne sert de partir s’il me faut retrouver au bout du chemin les dettes et les contraintes que j’avais laissées derrière moi! Le retour n’est joyeux que si les dettes anciennes ont été effacées pour être remplacées par la seule qui vaille, la dette ultime qui s’exprime dans la fête. Un moment où disparaissent les masques sociaux, les hiérarchies, les liens de subordination et de dépendance.

Au final, la nostalgie des vacances procède de ce reflet de gratuité propre aux relations sans dettes, c’est-à-dire qui assument librement les contraintes et les conditions de la vie. Certes la gratuité des relations de vacances n’est jamais pure, toujours un peu simulée, mais comme le vol témoigne en faveur de la propriété ou le mensonge en faveur de la vérité, ce trompe-l’œil témoigne en faveur de la gratuité d’une relation d’amitié. 

[1] Nathalie Sarthou-Lajus, L’éthique de la dette, Paris, PUF 1997, 240 p.; Éloge de la dette, Paris, PUF 2012, 108 p.
[2] Jean Paul II, Lettre apostolique Tertio Millenio Adveniente, Rome 1994.

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