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samedi, 04 mars 2017 18:32

Dans le blanc des dents

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20170118 POCHE dansleblancdesdents SAMUEL RUBIO 12 HRPhoto : Samuel RubioPeu après l’arrivée sur scène de Jane, la mère, en jupe et chemisier classiques et talons hauts, toute occupée à dresser la table familiale en sautillant de plaisir, dans une salle à manger au papier peint surchargé de motifs très british, James, le pater familial, apparaît à la fenêtre. Il affiche un large sourire pepsodent, que Jane lui rend, brandissant gaiement, en cadence sur une musique rythmée, un large couteau à viande... Le ton est donné.

Dans le blanc des dents
texte : Nick Gill
mise en scène : collectif Sur un malentendu
au théâtre Poche, Genève, jusqu’au 19 mars 2017

James, Jane, John et Jenny Jones. Ce pourrait être le début d’une comptine sur une gentille petite famille bourgeoise anglaise. C’est le prologue d’un voyage acide, dans le monde étouffant et étriqué, raciste et violent, d’un vendeur d’armes sans scrupule, patriarcal et scabreux. Il y a de l’Orange mécanique (de Stanley Kubrick ) et du Twin Peaks (série de Mark Frost et David Lynch) qui remonte en mémoire. Et pourtant, on rit beaucoup ! En partie pour conjurer ce qui est insupportable par moments. Car il s’agit d’une comédie dramatique.

Ecrit par l’auteur anglais contemporain Nick Gill, le texte de Dans le blanc des dents dénonce les mensonges des esprits bien-pensants. Il est mis en scène ici par le collectif Sur un malentendu, formé de six comédiens issus de la Manufacture-HETSR (La Haute école de théâtre de Suisse romande). Le jeu, très physique, flirte avec le théâtre dans le théâtre. Gestes et mots sont appuyés, les personnages caricaturaux, ce qui concourt à les rendre ridicules et accentue l’effet comique. Saluons la prestation d’Emilie Blaser, qui joue, sans s’économiser, Jenny, 18 ans, la plus « rebelle » de la famille. Mais à vrai dire, tous les comédiens sont bons et se donnent. Au moment de saluer, ils sembleront d’ailleurs un peu sonnés, encore dans leur monde...

Tout va bien
L’histoire démarre dans une banlieue anglaise, et se termine dans un pays du Moyen-Orient où la famille a déménagé, sans rien changer à ses habitudes mais en s’enrichissant considérablement «grâce» au commerce du père... Dans le premier acte, Jenny présente à sa famille son nouveau petit ami, Kwesi, un anglais d’origine ghanéenne. Un Noir donc. C’est le choc pour la famille, qui en perd la voix et se fige, au sens littéral, à l’annonce de cette incongruité. Mme Johns se transforme d'ailleurs en un papillon épinglé sur un mur quand elle aperçoit Kwesi pour la première fois. Mais la famille finira par capturer le jeune homme dans sa toile, avant de le dévorer. Tous les Jones d’ailleurs sont appelés à s’entre-avaler peu à peu. Car dans Le blanc des dents raconte aussi comment des pères, des mères, des frères peuvent se transformer en de redoutables prédateurs les uns pour les autres.

Enfermés dans un carcan ne laissant guère de place au questionnement, à une parole différente, les protagonistes vivent des frustrations profondes et fantasment dur ! «La provocation sexuelle entre frères et sœurs est une chose assez courante, tu sais», explique tranquillement Jenny à son frère John. La violence est latente, inquiétante, les désirs refoulés flottent de toute part. Jusqu’au passage à l’acte, au meurtre et au viol incestueux. Non, «tout ne va pas bien», malgré ce que les Jones aiment à répéter comme un refrain. Et la pauvre Jenny finira dans un état de catatonie, absente à elle-même et à son environnement, telle une poupée devenue jouet des «autres» ... les «siens» pourtant.

De trop
La question se pose toutefois : la pièce ne gagnerait-elle pas rester dans le sous-entendu ? Ne tourne-t-elle pas à la provocation gratuite ? Personnellement, la troisième partie, qui démarre dans un nuage de fumée pénible sur fond sonore d’émeute populaire, et se poursuit avec le monologue d’un commissaire et une scène sexuelle dérangeante m’a parue décalée et de trop. Elle amène peu aux problématiques développées, notamment celle de l’acceptation de l’altérité. «Tous ces autres», comme le dit Jane, que l’on ne veut pas chercher à comprendre ni même à entendre ou à voir, et qui deviennent sources de peurs et que l’on préfère donc instrumentaliser.

Le théâtre de Poche ouvre avec cette pièce la deuxième partie de sa saison, joliment appelée saison d’eux, consacrée au thème du racisme. Précédée par J’appelle mes frères, Dans le blanc des dents sera suivi de Alpenstock, de Rémi De Vos, une autre comédie décapante.

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