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mardi, 05 mars 2019 12:18

Le Brasier au Poche de Genève

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Brasier1Le Brasier © Samuel RubioLe Poche clôture sa saison Ensemble avec le Brasier, une farce tragique décapante, où le jeu des acteurs tient lieu d’essentiel. Fidèle à la vocation originelle du théâtre de ne présenter que des auteurs actuels (le premier fut Sartre, contemporain en son temps), Mathieu Bertholet, son directeur depuis quatre ans, a opté pour ce texte de David Paquet, écrit en 2018.

L'auteur québécois, maintes fois primé, fait la part belle dans Le Brasier aux références de la tragédie grecque. Il est donc immanquablement question...  de l’inéducable destin. Celui, en l’occurrence, des triplées Claudine, Claudette et Claudie, de leur progéniture et de leur mère, qui tentent tous, en vain, de briser le cercle familial vicieux, empreint de folie. Et pour cause… On n’échappe pas à son sang, semble nous dire David Paquet.

Le décor des trois actes, des trois temps et des trois lieux qui composent la pièce (conformément à toute tragédie qui se respecte) est minimaliste à souhait. Tout tient dans le jeu scénique. Lorsque les spectateurs pénètrent dans la salle, les trois sœurs (magie du théâtre, l’un d’eux est un homme, Fred Jacot-Guillarmod, et porte des créoles) les y attendent déjà, chacune devant sa petite table blanche, sa perruque et son téléphone. Derrière, une grande scène vide. Regards, échanges avec les spectateurs: la proximité est établie. Puis les trois acteurs enfilent leurs perruques et deviennent personnages. Le ton est donné, et Le bûcher (l’acte 1) peut être préparé.

LEBRASIERSamuel RubioLe Brasier © Samuel Rubio

Pas d’alexandrins ici ou d’envolées lyriques, l’écriture est prosaïque, caustique, proche de celles des séries télévisées. Le format d’ailleurs, 1h05, est bien le leur, et l’introduction de l’extraordinaire dans l’ordinaire aussi. Les dialogues n’en cachent pas moins de belles perles, souvent touchantes, voire poétiques: «Je parle, vous [nous, les spectateurs] écoutez. Vous êtes exactement comme mes biscuits. Ça veut dire que je peux vous confier mes secrets»; «Ça sert à ça la famille, dire oui même quand tu n’as pas le goût»; «Partis sans avoir jamais été, c’est pire que ne jamais être venue»; «Tu es ma pomme verte dans un monde de rouge». En petites touches disséminées, David Paquet aborde ainsi les questions de la violence familiale, des obsessions et fantasmes, des secrets, du désir et de l’ennui. Mais laisse toute sa place à la mise en scène.

Ce texte, de fait, est un vrai texte de théâtre, dans le sens où il ne peut révéler sa force qu’une fois porté par sa théâtralisation. Un défi largement tenu par l’actrice, auteure et metteure en scène suisse Florence Minder, émigrée en Belgique, qui signe ici sa première mise en scène en Suisse. Passionnée par l’addiction à la fiction induite par les séries télévisées, par les passerelles entre virtuel et réel et par le formatage des pensées qui en découle, elle ne pouvait que dire oui à la proposition de mise en scène de Le Brasier, a-t-elle expliqué lors de la rencontre avec le public clôturant la représentation du 5 mars. Pas de pathos ou de psychologisation dans son choix. Florence Minder a opté pour le bruit, le charnel et pour le mode de la fiction dans la fiction. Tout du long de la pièce, s’égrainent des ruptures de jeu, aux effets comiques garantis. Les personnages se mettent subitement à surjouer avec une grande application, ou s’arrêtent d’interpréter.

Le jeu remarquable des trois acteurs, qui tient de la performance, doit être salué. Dans le troisième acte, La Fièvre, Rébecca Balestra est seule sur une grande scène vide, avec comme unique compagnon un gros marteau et une invisible balayeuse (un aspirateur en québécois). Voix, corps, regards, mouvements: avec explosivité, elle met tout à contribution pour nous entraîner dans sa folie, et nous finissons par voir ce qu’elle voit. La distance entre elle et nous a disparu, la fiction est devenue réalité. L’effet série télévisé est effectivement bien là.Brasier2Le Brasier © Samuel Rubio

Le Brasier
de David Paquet,
mise en scène Florence Minder, assistée de Julien Jaillot
avec Christina Antonarakis, Rébecca Balestra, Fred Jacot-Guillarmod
Au Poche, Genève, jusqu’au 17 mars

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