vendredi, 24 mars 2017 10:09

Sa musique

Écrit par

 «La mortalité infantile est une chose terrible, mais fatale : les enfants qui ont survécu aux maladies et aux accidents meurent de vieillesse.» (Eric Chevillard)

Jérôme Meizoz est l’auteur de nombreuses publications scientifiques, ainsi que d’oeuvres de fiction ou poétiques. Il a collaboré à l’édition critique des romans de C. F.Ramuz dans la Bibliothèque de la Pléiade.

Elle arrive du dehors. Elle a le sang neuf. L’habitude, les rumeurs, les mariages proches ne l’ont pas éteinte. Elle n’a pas de visage connu. On ne retrouve dans ses traits aucun des nôtres. L’instituteur, choisi pour l’école d’officiers, nécessite une remplaçante. Elle sera pour plusieurs mois parmi nous. On nous l’annonce. Attente, attente dans la classe. La voilà. Aujourd’hui, plus moyen de retrouver son visage, la couleur de ses cheveux. Masque blanc sur corps abstrait. Il faut la reconstituer toute entière, par d’autres moyens.

Je la trouve belle, jeune, inconnue. Une autorité naturelle. Les enfants la craignent un peu. Les parents disent Mademoiselle, mais nous devons l’appeler maîtresse. Ce matin, elle inculque le chant. Les rythmes à expliquer, les noires et les blanches, les pauses et les reprises. Entre ses doigts, elle tient un crayon, rouge d’un côté, bleu de l’autre. Il est là comme un objet magique, à la matière mystérieuse, inaccessible. Quand elle frappe le tableau avec le côté rouge, c’est une noire, avec le bleu, une blanche. Vous avez compris, les enfants? Moi pas. Mais j’entends la matière du crayon vibrer contre le tableau noir, dans une volée de rouges et de bleus. Tout tient dans le son mat, résolu, paisible qui parvient jusqu’à nous. Le bois doux sur l’ardoise froide. La main pédagogue, préservée du doute, frappant l’inertie des choses.

Mademoiselle est au tableau et nous toise. Je m’enchante de ces sons qu’elle produit comme une fée avec sa baguette. Il n’y a plus que cela, franc, régulier, qui nous régit et nous rêve. C’est comme un long sommeil. Dans ma tête, je répète et répète son nom jamais entendu et que je ne sais écrire. Mais au moins il y a sa musique : Mademoiselle Joie.

Jérôme Meizoz est l’auteur de nombreuses publications scientifiques, ainsi que d’œuvres de fiction ou poétiques. Il a collaboré à l’édition critique des romans de C. F. Ramuz dans la Bibliothèque de la Pléiade.

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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