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jeudi, 01 septembre 2016 21:36

L’avenir de l’idée de Dieu

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Prouver sa puissance en se passant de Dieu, quitte à nier son existence, telle est la grande tentation de l’Occident. Mais «Dieu» s’oublie-t-il si facilement, lui qui dépasse l’homme? La perte du sens de Dieu interroge celle du sens de l’homme. C’est ce que Karl Rahner et Paul Ricoeur ont développé avec une lucidité prophétique.

Dieu disparaît de plus en plus dans notre monde occidental. Cela est très sensible aux personnes du troisième âge qui regardent la manière dont vivent leurs enfants et petits-enfants. La dimension religieuse de l’existence a accompagné leur enfance, leur jeunesse et leur âge adulte. Elles ont élevé leurs enfants en favorisant leur éveil à la foi. Or elles constatent que nombre de ceux-ci une fois adultes ont «tout envoyé promener». Ils vivent heureux, dans l’absence de référence religieuse – qui n’a plus pour eux qu’une valeur culturelle – et de tout souci spirituel personnel, de toute question autour de Dieu et de la vie après la mort. Les questions ultimes concernant le sens de la vie, sa réussite ou son échec leur sont devenues étrangères. Cependant, ces hommes et ces femmes mènent une vie sérieuse, remplissent avec soin leurs devoirs familiaux : ils sont de bons citoyens et sont même plus exigeants que les générations précédentes sur bien des choses. Mais le mot salut leur est devenu étranger. Pourquoi être sauvé ? Être sauvé de quoi ? Avons-nous encore besoin d’un Sauveur ?
Notre société occidentale était profondément religieuse dans les structures de sa vie, dans sa mentalité aussi. Elle est de plus en plus laïque. Elle s’est émancipée de la tutelle de la religion et elle en veut, à l’Église catholique en particulier, d’avoir exercé trop longtemps une sorte de régence des mœurs, d’avoir décidé du bien et du mal. La laïcité s’impose, et elle semble de nos jours de plus en plus chatouilleuse, au risque de devenir une sorte de religion laïque. Un autre mot est apparu, la sécularisation, qui s’oppose au religieux dans sa manière d’exister. Les grandes idéologies à sensibilité religieuse, comme le marxisme, sont mortes. Elles sont remplacées par l’idéal de la technologie, qui se montre toujours plus performante.

Si l’oubli devient total
Suivons la pente, qui semble si bien savonnée, sans analyser plus avant le bienfondé de ces impressions. Essayons d’aller jusqu’au bout du processus. Karl Rahner, dans son Traité fondamental de la foi,[1] a proposé une méditation originale sur le mot Dieu, ce mot qui nous est «confié» et qui existe dans notre vocabulaire. Tout le monde l’emploie, l’athée aussi bien que le croyant, et même celui qui veut en chasser jusqu’au fantôme. Ce terme appartient à notre vocabulaire de manière incontournable, même s’il nous semble opaque. Nous ne savons même plus s’il s’agit d’un nom commun ou d’un nom propre. Il est sans visage et l’expression d’une réalité qui nous échappe.
Posons-nous alors la question : ce mot a-t-il un avenir ? Nous pouvons soit imaginer qu’il disparaîtra sans laisser de trace, soit qu’il demeurera toujours l’objet d’une question. Suivons, avec Karl Rahner, la première hypothèse.
«Le mot Dieu a disparu sans trace ni reste, sans qu’une brèche encore demeure visible, sans qu’il soit remplacé par un autre mot qui nous interpelle de même manière, sans que par ce mot non plus soit simplement posée à tout le moins une, ou mieux la question si l’on ne peut déjà donner ou entendre ce mot comme une réponse. Qu’en est-il donc si on prend au sérieux cette hypothèse d’avenir ? [...] L’homme aurait oublié le tout et son fondement, et en même temps oublié – si l’on pouvait encore dire – d’avoir oublié. Qu’en serait-il alors ? Nous pouvons seulement dire : il cesserait d’être un homme. Il aurait fait retour à l’animal inventif. [...] Nous ne pouvons dire qu’un homme existe que si ce vivant pose devant lui et met en question, par la pensée, par le langage et dans la liberté, le tout du monde et de l’existence, devrait-il même, en présence de cette question une et totale, devenir muet de perplexité. L’on pourrait même alors imaginer – qui peut le savoir exactement ? – que l’humanité meure de mort collective dans le maintien de son existence biologique et technico-rationnelle, en régressant vers une société de termites, d’animaux extraordinairement inventifs.»[2]
Il fallait cette citation un peu longue pour nous mettre de manière rigoureuse en face de cette hypothèse. L’homme est un animal prodigieusement inventif. Mais il est beaucoup plus que cela. Il est aussi habité par une transcendance, c’est-à-dire par un dépassement de lui-même. «L’homme passe l’homme», disait Pascal, c’est-à-dire «l’homme dépasse l’homme». L’homme est situé devant la question du sens de son existence et du sens du monde. Est-ce que le «tout» de ce monde, le tout de l’histoire humaine a un sens ? La question de la signification nous habite. L’enfant est déjà celui qui demande sans cesse : «Pourquoi ?»
«À proprement parler l’homme n’existe en tant qu’homme que là où, au moins comme question, au moins comme question qui nie et qui est niée, il dit Dieu, poursuit Karl Rahner. La mort absolue du mot Dieu, une mort annulant jusqu’à son passé, serait le signal, que plus personne n’entendrait, de ce que l’homme est mort.»[3]
Ainsi la mort de Dieu et la mort de l’homme sont-elles corrélatives. On parle beaucoup aujourd’hui de transhumanité.[4] Des techniciens estiment que l’on peut «augmenter» l’homme par les moyens de la technologie. Le terme augmenter est choisi à dessein : l’homme reste le même, il s’agit d’augmenter ses capacités. Par exemple, il pourra vivre mille ans : on assistera alors à «la mort de la mort». Ces novateurs hardis ne se posent aucune question sur les conséquences d’une telle prouesse technologique dans notre vie sociale et humaine : une société dans laquelle on ne mourrait plus ne deviendrait- elle pas une société dans laquelle on ne naîtrait plus ? Songe-t-on aux problèmes sociaux et politiques d’une telle possibilité ?

Des traces de Dieu
«Deuxième possibilité à considérer : le mot Dieu demeure. [...] Dans le langage dans lequel et à partir duquel nous vivons et assumons en responsabilité notre existence, il y a le mot Dieu. Mais ce n’est pas quelque mot fortuit, qui un jour surgit à n’importe quel moment du langage et en un autre disparaît sans laisser de traces, comme phlogistique et autres termes. Car le mot Dieu met en question le tout du monde linguistique qui pour nous porte la réalité.»[5]
Le mot Dieu n’est pas n’importe quel mot, que l’on pourrait rayer sans plus de nos dictionnaires. C’est un mot originaire. Il est le fondement de notre langage et il en assure la cohérence profonde. Nous pouvons faire confiance à Rahner quand il nous parle du «paradoxe linguistique» qui veut que Dieu soit «le mot grâce auquel le langage existe lui-même dans son fondement». Ce mot existe, il est pour nous une réalité inéluctable : «Il ne nous est pas permis de croire que le mot Dieu, du fait que sa consonance phonétique dépend des individus que nous sommes, irait jusqu’à être notre création à nous. C’est plutôt lui qui nous crée, parce que c’est lui qui fait de nous des hommes. [...] Ce mot existe ; il est là dans notre histoire, et fait notre histoire. [...] Il est là. Il provient de ces origines dont l’homme lui-même provient.»[6]
Henri de Lubac dit la même chose : «L’idée du Dieu unique surgit d’elle-même au sein de la conscience, que ce soit par une exigence rationnelle ou par quelque illumination surnaturelle, et elle s’impose à l’esprit par elle-même, en raison de sa nécessité propre. En fait, dans le cas le plus clair, c’est Dieu lui-même qui, se révélant, fait évanouir les idoles ou oblige celui qu’il visite à les arracher de son cœur. [...] À l’origine, il y a donc un contact, une rencontre ; il y a une certaine aperception, quelque que soit le nom que, selon les cas, on lui donnera : éclair de l’intelligence, vue, audition ou foi.»[7]
L’idée et le mot de Dieu s’imposent à l’homme en amont de tout raisonnement. Que ce mot existe et qu’il existe toujours doit donc nous interroger. Ce mot est en effet porteur de la question du sens de la totalité de notre vie et du monde dans lequel nous vivons. Que le mot Dieu existe n’engage pas que nous lui donnions une réponse positive ; il émerge simplement comme l’expression la plus simple et la plus rapide de la question du sens de notre vie.

La grande tentation
L’hypothèse de la disparition du mot Dieu, et donc de l’homme en tant qu’il est homme, est pensable, mais je ne la crois pas possible, parce que l’homme est bâti de telle manière que la relation à Dieu l’habite de manière congénitale et qu’il ne peut s’en défaire. C’est pourquoi Dieu «n’en finit pas de mourir».
Au contraire, l’athéisme conscient est en définitive la seule grande tentation de l’homme et la tentation inévitable. Il est pour l’homme la tentation d’être tout par lui-même, de se construire si possible à partir de rien, de récuser toute détermination qui lui serait imposée. Cette tentation est tout autre que celle d’oublier Dieu, elle est celle de vouloir devenir Dieu par soi-même. C’est la tentation prométhéenne, et tout aussi bien la tentation d’Adam et d’Eve dans le récit de la Genèse : «Vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux !» (Gn 3,5). L’homme voulait donc dès l’origine conquérir par lui seul ce qui faisait l’objet de sa vocation. Ce fut aussi la mystérieuse tentation qui s’exerça sur le Christ au désert : «Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre et lui dit : Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes, parce que c’est à moi qu’il a été remis et que je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu m’adores, tu l’auras tout entier» (Lc 4,5-6). Jésus a revécu la tentation d’Adam, mais lui a donné une issue contraire.
En termes classiques, c’est le refus de l’homme d’être une créature. Déjà Albert Camus se disait «horripilé d’être une créature». De même, Simone de Beauvoir ne pouvait admettre que la femme «soit femme sans avoir été consultée».[8] Le mot de «créature», qui évoquait la munificence divine, exprime aujourd’hui une dépendance insupportable. Derrière l’athéisme se cache le schéma d’une rivalité : si Dieu existe, l’homme n’est plus rien, il ne peut plus exister en vérité. Si l’homme existe vraiment, Dieu ne doit plus exister. C’est trop de deux.
Ce désir d’absolu, qui habite tout homme de manière incontournable, se manifeste également à travers tous les dérapages qu’il suscite. Les anciens fabriquaient des idoles en métaux précieux, les modernes font des idoles à partir de tout ce qui peut leur apporter la plus grande satisfaction possible – l’argent, le sexe, la drogue, etc. Qu’il le veuille ou non, l’homme est ainsi construit : il n’est pas Dieu et il est fait pour Dieu. Ainsi la simple réflexion sur le mot Dieu et sur sa disparition apparente dans le monde occidental conduit à une mise en cause de nous-mêmes au plus profond de notre existence.
Autre question : l’athéisme a-t-il fait quelque part le bonheur de l’humanité ? Nous sommes tous faits pour le bonheur et personne ne demande à quoi cela sert-il d’être heureux ? Ainsi, à partir de la question élémentaire du bonheur, nous sommes renvoyés à un examen de conscience de notre société. Il nous faut donc interroger le mal-être et le mécontentement qui l’affecte et qui serait lié à la perte du sens dans nos vies.

La crise du sens
Dans un article intitulé Prévision économique et choix éthique,[9] Paul Ricoeur analysait notre temps sous le double point de vue de notre revendication d’autonomie et de la perte du sens qui nous affecte. L’article date de 1966 et enregistre les maléfices sociaux de la société de consommation et les prodromes de la future crise de mai 1968. Il était d’une lucidité prophétique et il s’applique plus encore à notre société actuelle.
«Il ne faut pas séparer le progrès technique du mécontentement et de la révolte, dont notre littérature et nos arts portent témoignage. Comprendre notre temps, c’est mettre ensemble, en prise directe, les deux phénomènes : le progrès de la rationalité et ce que j’appellerais volontiers le recul du sens. [...] Nous touchons ici au caractère d’insignifiance qui s’attache à un projet simplement instrumental. En entrant dans le monde de la planification et de la prospective, nous développons une intelligence des moyens, une intelligence de l’instrumentalité – c’est vraiment là qu’il y a progrès – mais en même temps, nous assistons à une sorte d’effacement, de dissolution des buts. L’absence croissante de buts dans une société qui augmente ses moyens est certainement la source profonde de notre mécontentement. Au moment où prolifèrent le maniable et le disponible, à mesure que sont satisfaits les besoins élémentaires de nourriture, de logement, de loisir, nous entrons dans un monde du caprice, de l’arbitraire, dans ce que j’appellerais volontiers le monde du geste quelconque. Nous découvrons que ce dont manquent le plus les hommes, c’est de justice, certes, d’amour sûrement, mais plus encore de signification. L’insignifiance du travail, l’insignifiance du loisir, l’insignifiance de la sexualité, voilà les problèmes sur lesquels nous débouchons.»[10]
L’analyse rejoint par un autre biais les propos précédents. Le mal-être qui nous habite vient de la disparition de nos buts et de nos raisons de vivre. Nous nous interrogions sur la perte du sens de Dieu, Ricoeur nous alerte sur la perte du sens de l’homme. Les deux choses sont liées. Nous sommes livrés à nous-mêmes, c’est-à- dire à nos convoitises qui pervertissent notre désir en une forme de captivité, à la «boulimie du consommateur» et à une confusion dégradante entre bonheur et bien-être. «Autonomie, jouissance et puissance» : ces trois tentations vont de pair. Nous nous heurtons également à une inhumanité grandissante de notre société.

Que dire ? Que faire ?
Nous assistons aujourd’hui à un nouveau changement de la figure de la foi dans le monde occidental, analogue à celui du XVIe siècle, avec les prises de conscience d’un Luther comme d’un Ignace de Loyola.[11] Nous vivons dans le monde technico-scientifique de «la démythisation intégrale» et de la sécularisation. Ce processus a un sens positif, il peut nous libérer de la fausse religion. Mais il véhicule aussi un prométhéisme et une forme d’athéisme pratique, impliqué dans la revendication d’autonomie de la société technique. «Le péché, nous dit Ricœur, ce n’est pas le fait que l’homme soit davantage responsable, au contraire, cela est sûrement un bien ; mais c’est le fait que cette responsabilité tend à exiler le Seigneur dans une transcendance abstraite, sans signe et sans expression.»[12]
Est-ce, en effet, l’idée de Dieu en elle-même qui disparaît ou une certaine manière «religieuse», au sens encore ambigu de ce terme, de considérer Dieu ? Les deux processus sont à l’œuvre. À nous de les convertir. Nous devons retrouver le sens des «questions dernières» que le «divertissement» nous fait trop souvent éluder : elles nous rattraperont toujours et elles sont ce que nous avons de plus précieux.
Je termine en citant une fois encore Ricœur, dont la conclusion prend le ton de l’encyclique du pape François, Laudato Si’ : «Se soustraire à la fascination de la puissance, habiter ce monde sans le dominer, renouer une relation fraternelle aux êtres dans une sorte d’amitié franciscaine pour la création, retrouver le gracieux, le gracié, l’imprévu, l’inouï ; c’est ici que la communion des saints prend son sens.»[13]

Bernard Sesboüé sj est professeur émérite de théologie fondamentale et dogmatique au Centre Sèvres. Spécialiste de l’œcuménisme, il a participé de 1967 à 2005 au Groupe des Dombes et est consulteur au Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Il a reçu en 2011 le prix du Cardinal-Grente de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Signalons son dernier ouvrage, Jésus, voici l'homme, Paris, Salvator 2016.

[1] Karl Rahner, Traité fondamental de la foi. Introduction au concept du christianisme, Paris, Centurion 1983, pp. 60-67, «Méditation sur le mot Dieu».
[2] Ibid., pp. 63-64.
[3] Ibid., pp. 64.
[4] Pour en savoir plus à ce propos, lire les articles consacrés à cette question par choisir n° 675, mars 2016. (n.d.l.r.)
[5] Karl Rahner, ibid., pp. 64-65.
[6] Ibid., pp. 66.
[7] Ibid., pp. 40-41.
[8] Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard 1949, II , p. 319.
[9] Paul Ricœur, «Prévision économique et choix éthique», in Esprit, Paris 1966, 2, pp. 173-193.
[10] Ibid., pp. 188-189. C’est nous qui soulignons.
[11] Cf. Philip Endean sj, «Luther et Ignace. Un parcours parallèle», in choisir n° 677, mai 2016, pp. 19-23. (n.d.l.r.)
[12] Paul Ricœur, ibid., p. 186.
[13] Ibid., p. 191.

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