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mercredi, 21 mars 2018 11:29

Monnaie pleine … de risques

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inititiativeDifficile initiative que celle de la Monnaie pleine, sur laquelle le peuple et les cantons de Suisse sont appelés à se prononcer le 10 juin prochain. Les initiants disent rechercher l’instauration d’«une monnaie à l’abri des crises», grâce à une émission réservée à la Banque nationale. De quoi s’agit-il? Quelles différences avec ce qui se pratique aujourd’hui? Quels enjeux sociaux et politiques? Les explications de l’économiste jésuite Étienne Perrot.

Le Communiqué de presse du 15 mars 2018 pour le lancement de la campagne en faveur de l’initiative dit ceci: «L’initiative Monnaie pleine demande que l’argent électronique (dit monnaie scripturale) devienne identique aux pièces et aux billets, c’est-à-dire un moyen de paiement légal. L’argent électronique ne doit plus être créé par les banques commerciales privées mais par la Banque nationale suisse dans l’intérêt général du pays.»

Dans ces deux phrases, trois mots prêtent à discussion: monnaie pleine, argent électronique, moyen de paiement légal.

Les Suisses appellent «monnaie pleine»...

...ce que les premiers économistes qui en ont eu l’idée, les libéraux Irving Fisher après la crise de 1929 aux États-Unis, puis le Français Maurice Allais dans les années 1960, nommaient le «100% monnaie»: les banques commerciales ne sont autorisées à ne prêter que le strict équivalent de ce qu’elles ont en dépôts-à-terme libellés en créances sur la Banque centrale. C’est dire que le crédit bancaire ne donne pas lieu à émission de monnaie nouvelle. Pour accorder un crédit, les banques doivent utiliser de l’épargne préalablement déposé chez elles. Irving Fisher pensait qu’en limitant ainsi les dettes commerciales, on éviterait les remboursements coûteux qui entraînent l’économie dans un cercle vicieux, car pour rembourser ses dettes, au lieu de consommer, on épargne; ce qui diminue la consommation, ainsi que la production, l’emploi, etc.

Ce monopole de la création de monnaie par la Banque centrale est aux antipodes des crypto-monnaies qui sont des monnaies privées. Bien que les transactions soient transparentes, leurs propriétaires sont cachés. Les crypto-monnaies échappent à tout contrôle public. Seules peuvent être réglementées -voire interdites- les plateformes d’échange où ces monnaies sont vendues contre des monnaies officielles.

La limitation des dettes commerciale par le système de la monnaie pleine est l’argument le plus fort en faveur de l’initiative monnaie pleine. Sa contrepartie est double: la vertu bienfaisante de ce mécanisme repose entièrement sur la sagesse supposée de l’autorité publique. L’expérience contredit souvent ce présupposé de sagesse publique, comme l’a prouvé la politique monétaire menée par les Banques centrales du Japon, des États-Unis et d’Europe ces trente dernières années. Plus grave encore, le système monnaie pleine manque de souplesse, car le ressort de l’économie passe alors de la société civile à l’administration publique.

Appliquée au commerce, le principe de monnaie pleine implique le contrôle strict des monnaies locales (le Léman à Genève, la Gonette à Lyon ou la Sudette à Galena…). Ce serait dommage pour le dynamisme économique de la région. Créées pour favoriser les échanges locaux, ces monnaies, circulant en trop grande quantité, provoqueraient une fuite devant la monnaie, et inversement si la quantité est insuffisante. Bref, émises par la Puissance publique, la monnaie mise en circulation risque de ne pas corresponde au désir ni à la pratique de la population concernée.

Quid de l’argent électronique

Qualifié de monnaie scripturale, il s’agit de celle qui est inscrite -d’où scripturale- au crédit des comptes courants des clients, et donc au passif du bilan des banques. En fait, l’écriture dans les livres des banques ne dépend pas de la nature de la monnaie en circulation (monnaie marchandise lorsque la valeur de la marchandise et la valeur de la monnaie coïncident -or, métal précieux- ou monnaie de crédit). Ce qui est visé par l’initiative, ce n’est pas la monnaie scripturale, c’est uniquement la part de la monnaie de crédit créée par les banques commerciales. Si l’initiative est acceptée, la monnaie scripturale et le traitement électronique des paiements demeureront.

Certaines banques centrales (de moins en moins nombreuses) sont autorisées par leurs statuts à faire crédit à l’État ou aux administrations publiques. Ce faisant, elles créent de la monnaie de crédit, de la même manière que les banques commerciales.

Le rêve des porteurs de l’initiative est double: d’abord que la création de la monnaie de crédit soit réservée à la puissance publique; secondairement que ce crédit accordé à la puissance publique soit déchargé de tout paiement d’intérêt. Pour éviter les dérives toujours possibles, l’Allemagne -et à sa suite la plupart des grands pays- ont interdit à leur Banque centrale de prêter directement à l’État et aux administrations publiques. Car toute création de monnaie est un droit de prélèvement sur la richesse nationale. Cette création de monnaie par le crédit va dans le sens de la croissance économique tant qu’elle finance des investissements productifs. À défaut, la création monétaire se traduit en inflation, c’est-à-dire en hausse des prix, ce qui est un prélèvement sournois sur le patrimoine monétaire de chacun au profit des débiteurs -principalement la Banque centrale, l’État et les entreprises.      

Reste l’expression «moyen de paiement légal»

J’imagine que sous ces mots, les tenants de l’initiative visent le cours forcé de la monnaie officielle. Car un moyen de paiement légal désigne simplement un signe monétaire qu’un créancier ne peut pas refuser en règlement de sa créance. Mais rien ne lui interdit d’accepter d’autres moyens de paiement. Ce qui laisse une marge de liberté tant au créancier qu’au débiteur.

Cette «marge de liberté», le «cours forcé» (l’interdiction d’utiliser une autre monnaie) ne le tolère pas. Du moins en théorie. Car, en pratique, l’acceptation d’une monnaie relève de la confiance des usagers dans le signe monétaire, et pas simplement de l’autorité publique. S’ils craignent une dévalorisation de la monnaie officielle, les usagers feront tout pour ne pas en détenir. Jadis on parlait de «dollarisation» dans le pays où le dollar remplaçait -contre la volonté des autorités monétaires- la monnaie officielle dans les transactions.

La fuite devant la monnaie officielle et la dévaluation qu’elle entraîne donnent parfois le vertige, comme en 1923 dans la République allemande de Weimar, ou plus récemment au Zimbabwe où il a fallu imprimer des billets de cent mille milliards de dollars zimbabwéens (100 Tera Z $, soit 30 US $ en 2008 à l’époque où il a été émis).billetUn billet de 100 mille milliards de dollars zimbabwéens

Au final, l’enjeu de l’initiative est la centralisation de la création monétaire ; cette étatisation me semble apporter une rigidité peu propice à une économie en voie de modification rapide. Une régulation bancaire sans doute plus contraignantes demeure nécessaire ; mais, plus respectueuse des besoins de la société civile, elle serait une meilleure option pour l’économie et la société suisses.

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