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lundi, 22 juin 2015 10:00

Mais pourquoi partent-ils?

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Les récits tragiques des « voyageurs de la mort », ces migrants clandestins qui arrivent en Europe en traversant la Méditerranée, suscitent chez les Européens des sentiments contradictoires : tristesse, culpabilité, impuissance, révolte… Avec parfois ce cri : « Pourquoi ne restent-ils pas chez eux ? » En solidarité avec les migrants et à l'occasion de la Journée internationale des réfugiés du 20 juin 2015, choisir a publié dans son édition de juin les témoignages de certains d'entre eux débarqués en Italie.

Petits objets, photos, morceaux de ceintures… C’est le genre de trouvailles qu’Askavusa, un collectif d’activistes qui travaillent avec les nouveaux débarqués, a collectées sur les plages de Lampedusa et a ensuite exposées pour sensibiliser le public sur la question des immigrés. Ce ne sont là que des extraits de vies, des souvenirs de familles laissées derrière soi. Des milliers de petits fragments d’hommes et de femmes qui, en débarquant à Lampedusa, perdent leur histoire et leur identité, pour devenir de simples statistiques d’immigration ou, pire, des tragédies qui secouent cycliquement la Méditerranée. Comme celles de ces 3419 migrants qui ont perdu la vie près des côtes italiennes en 2014, en traversant la Méditerranée en bateau, ou comme ces 207 000 passagers qui ont pris la mer l’an passé. Certains d’entre eux ont suivi la route la plus dangereuse, en embarquant pour l’Italie depuis l’Egypte ou la Libye, d’autres ont choisi la porte de la Grèce ou de la Bulgarie.
Derrière tous ces chiffres, il y a des visages, souvent tourmentés par les guerres, par les tortures et par la violence subie dans leur pays d’origine mais aussi dans les pays de transit et d’arrivée, et qui restent dignement et fièrement humains. « Ça m’a pris cinq ans pour arriver en Europe », raconte Mural, un Somalien de 23 ans, grand et élancé, qui parle couramment l’anglais et l’italien. « J’allais au lycée de Mogadiscio [la capitale de la Somalie] quand les Shababs ont tenté de me recruter. » Al-Shabab, une frange armée islamiste qui a pris en 2006 le contrôle d’une large partie du sud de la Somalie et qui depuis 2012 est ouvertement affiliée à Al-Qaïda. « Au début, avec l’aide de ma famille, j’arrivais à rester loin d’eux », poursuit Mural avec un regard résigné mais décidé, « mais quand j’ai eu 17 ans, ils m’ont mis contre le mur : soit j’allais avec eux soit je mourrais. » C’est sa famille qui l’a poussé à s’enfuir, à tout quitter pour continuer à vivre, en passant par le Kenya, le Soudan et la Libye.

Cauchemars libyens
La Libye a été pour tous le pire cauchemar. Tesfai, un jeune Erythréen, raconte dans le dortoir de Caritas qu’il a fui l’Erythrée pour éviter le service militaire, illimité et obligatoire pour les hommes comme pour les femmes. « J’ai vu les pires choses de ma vie dans l’armée, c’est pour cela que j’ai décidé de partir. »
Après une étape en Ethiopie, il est arrivé au Soudan, où il lui a fallu trouver 1000 dollars pour traverser les 3000 kilomètre de désert qui séparent Khartoum de Tripoli. « Les passeurs nous ont mis à l’arrière d’un pick-up Toyota, on était 26, on ne pouvait même pas s’assoir pendant la traversée du désert », explique Ibrahim, professeur somalien de mathématiques et de physique, qui a connu Mural sur le bateau entre la Libye et Lampedusa et qui, comme Mural, a fui les Shababs de Mogadiscio. « Quand les manifestations ont commencé en Libye, en 2011, le pays est entré très rapidement dans le chaos. Il n’a pas été difficile de comprendre que nous n’étions pas les bienvenus », explique-t-il. « Tout le monde était armé. Ils m’ont demandé beaucoup d’argent pour ne pas être emprisonné, et vu que je n’en avais pas, j’ai passé onze mois dans une prison avec des centaines d’autres migrants, avant d’embarquer pour l’Italie. En juillet 2011, on a pris la mer, il y avait 220 personnes sur le bateau. »

Le voyage de la mort
Le voyage de la mort … c’est ainsi que les migrants dénomment leur périple. Dans un bureau d’un centre d’accueil pour femmes seules de Parme, les bras serrés autour d’elle, Kahine, une Nigérienne de 32 ans, ne peut étouffer ses larmes : « Mon mari était musulman et moi chrétienne, on vivait pas loin de Fadamo, au Nigéria », raconte-t-elle. « La famille a commencé à nous poser des problèmes parce qu’il m’accompagnait à l’église. D’abord ils ont tué ma sœur et ensuite mon père. »
Avec son mari et ses trois enfants, Kahine a décidé de s’enfuir, d’abord au Mali et ensuite en Libye, dans l’attente d’un passage vers Lampedusa, en décembre 2010. Seul le mari avait un passeport et les autorités libyennes les ont escortés dans un centre de détention. Dépourvu de tout type d’assistance médicale, leur fils a perdu la vie à cause d’une varicelle.
Le 15 février 2011, quand Kadhafi a ouvert les portes des prisons, Kahine et sa famille ont pris la mer. « On était trop sur le bateau et juste après le départ on a commencé à couler. J’ai vu mon mari se noyer sous mes yeux et … mes enfants … je n’ai jamais pu les retrouver. » Seule, Kahine les a cherché partout, jusqu’à ce qu’un homme la mette de force sur un bateau pour l’Italie. Après trois ans d’enfer en Italie, Kahine a réussi à trouver un coin de paix et essaye, jour après jour, de se reconstruire une vie. Elle tente toujours de retrouver Awal et Aicha, ses enfants.

Impossibles retours
Des centaines de milliers de personnes sont passées par Lampedusa via la Libye. Certains, comme Waseem, arrivent même du Pakistan. Dans la cantine de Caritas, il cherche le regard de sa femme, qui l’a rejoint en Italie, une femme forte et cultivée. « Au Pakistan, j’étais un homme d’affaires, j’avais un commerce de locations de voitures, se souvient-il, mais des usuriers voulaient m’extorquer une somme d’argent exorbitante, 5 millions de roupies [environ 50 000 francs]. Si je ne payais pas, ils me tuaient. » Avant qu’ils ne le fassent, Waseem a acheté un faux passeport et un vol pour la Libye. « Si je rentre au Pakistan, je suis mort », poursuit-il. « Quand j’ai embarqué pour l’Italie, il n’y avait personne qui conduisait le bateau. On avait un GPS et on tenait à tour de rôle la barre. » Il a payé l’équivalent de 570 francs pour avoir une place sur une petit embarcation chargée d’environ 400 personnes. « Même si le président de la République italienne en personne me payait pour retourner en Libye ou au Pakistan, je ne le ferais pas », conclut-il.
Dans les locaux de Forum solidarité, Ahmed, Mobin et Anouar racontent les raisons pour lesquelles eux non plus ne peuvent pas retourner dans leur pays d’origine, l’Afghanistan. Ils ont, pour leur part, emprunté un axe routier qui passe par l’Iran et la Turquie et débouche en Grèce, donc en Europe.
« Je suis parti d’Afghanistan en 2008 », se rappelle Ahmed, qui est maintenant médiateur culturel à Parme. « Ma famille a toujours travaillé pour le gouvernement, même avant que les Talibans arrivent. Deux de mes oncles ont été tués par eux. » Ahmed a étudié l’informatique ; il aurait voulu continuer ses études à l’université, « mais les Talibans me menaçaient continuellement. Ils ont kidnappé deux fois mon père, ils l’ont tellement torturé qu’il ne pouvait plus ni marcher ni parler. » Un jour, « je n’étais pas loin de chez moi, quand j’ai entendu des coups de feu. Un de mes oncles m’a annoncé que mon père venait d’être tué et que je ne pouvais plus rentrer à la maison. » Quelques semaines auparavant, les Talibans avaient déjà abattu deux de ses collègues étudiants. « Je devais être le troisième, je le savais. »

Les passeurs voyous
Le jeune homme demande à un passeur de l’amener en voiture de Nangarhar [près de la frontière avec le Pakistan] jusqu’à Kaboul, et de là jusqu’à la frontière avec l’Iran. « En Iran, un groupe de personnes qui se faisaient passer pour des passeurs m’ont intimé l’ordre de les suivre dans une maison, mais dès que je suis entré, ils m’ont tapé et torturé. Cela a duré des jours. Ils voulaient 10 000 dollars de rançon. » L’oncle a pu en collecter 4000, ce qui lui a sauvé la vie. « Si tu ne payes pas, ils continuent à te torturer. Ils ont coupé le nez et l’oreille le à un ami qui a réussi à se faire libérer », témoigne Anouar, un Afghan du même âge qu’Ahmed et qui a suivi la même route.
« En Turquie, on a pris un bateau pour la Grèce », continue Ahmed, « il était trop petit et deux frères qui voyageaient avec moi se sont noyés sous mes yeux. » Un autre jeune Afghan de 22 ans, Mobin, témoigne qu’entre la Turquie et la Grèce, les passeurs disent aux migrants de percer le bateau s’ils se font intercepter par les garde-côtes grecs. « De telle manière, on n’est pas déporté en Turquie. Mais en même temps, il arrive souvent que les garde-côtes laissent les bateaux couler. Tu ne peux pas imaginer combien de personnes sont mortes là-bas ! »
Après quinze jours en prison, où il a été tabassé par la police grecque, Mobin a été relâché près de la gare d’Athènes. « Je ne connaissais personne, je ne sa - vais pas quoi faire. J’ai dormi à la gare pendant des semaines avant de contacter un autre trafiquant pour repartir. »
Cette fois, il a été emmené à Patras où, avec d’autres migrants, il a pris place dans un camion surchargé. « Quand on est arrivé en Italie, l’air commençait à manquer et j’ai crié pendant des heures pour que quelqu’un ouvre le camion. » Jusqu’à Calais, Mobin a pu voyager en train, mais il a dû à nouveau s’en remettre à un passeur pour traverser la Manche. « J’avais réussi ! J’étais finalement arrivé au pays de Galles. Une fois débarqué, la police m’a tout de suite arrêté, mais comme je n’avais que seize ans, elle m’a confié à une famille d’accueil. Ça a été la période la plus tranquille et la plus heureuse de ma vie. »
Mais avec l’anniversaire de ses dix-huit ans, les problèmes sont revenus. « Comme j’étais majeur, les autorités anglaises m’ont dit que je devais retourner en Afghanistan. Ce n’était pas un vrai choix. J’ai donc payé un autre trafiquant pour faire le trajet à l’envers. Et me voilà en Italie. »

[1] • Les interviews se sont déroulées au Centre des associations CIAC, CAV et Caritas de Parme, ville pour l’asile 2014-2016, qui a gagné le classement national italien du Système de protection pour les demandeurs d’asile et les réfugiés (SPRAR).

Refuge en Suisse

En 2014, 23 765 demandes d’asile ont été déposées en Suisse, soit environ 11 % de plus qu’en 2013. Cette augmentation est principalement due aux conflits en Afrique et au Moyen-Orient.
Parmi ces demandeurs : 21,6 % ont reçu une non-entrée en matière (NEM), majoritairement des cas relatifs au règlement de Dublin ; 16,1 % se sont vu refuser l’asile avec renvoi de Suisse ; 29,7 % ont reçu une admission provisoire ; 23,2 % ont obtenu l’asile ; et 9,4 % des demandes ont été rayées. Depuis l’entrée en vigueur de la Loi sur l’asile (1981), la Suisse n’a jamais connu un taux d’acceptation aussi élevé, asile et admission provisoire confondus.
L’an passé, les demandeurs d’asile sont venus prioritairement d’Erythrée (6923), de Syrie (3819) et du Sri Lanka (1277). Fin 2014, 3704 Syrien(ne)s vivaient en Suisse par le biais d’une admission provisoire - et seront donc amenés à quitter la Suisse à la fin du conflit en Syrie -, 3309 étaient en procédure d’asile et 1667 avaient été reconnu(e)s comme réfugié(e)s. [Source : Amnesty International]

Cet article est accompagné dans le numéro de juin de la revue choisir, d'une analyse de Jean-Marie Carrière sj, directeur du Service jésuite des réfugiés (JRS) Europe : "L'Europe et les boat-people : pour un accès sûr et légal".
Vous pouvez commander des exemplaires de ce numéro à : .

Vous pouvez lire encore dans le PDF ci-dessous, la dernière Newsletter de Communauté de Travailleurs Chrétiens (CTC), n° 41, juin 2015. Elle traite de l’asile, des réfugiés et de l’accueil.

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