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vendredi, 16 mars 2018 11:00

L’essence de la francophonie

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À l’occasion de la Journée internationale de la francophonie de ce 20 mars 2018, le diplomate suisse Marcel A. Boisard propose une réflexion sur la façon dont le français s’est imposé sur le plan diplomatique, scientifique ou littéraire. La force de cette langue repose sur la capacité de l’Académie française à veiller à la fois à sa rigueur et à sa souplesse d’adaptation aux particularismes régionaux. C’est ainsi que la francophonie demeure aujourd’hui encore un espace d’appartenance culturelle à la fois internationale, nationale et locale.


Ci-contre, l'écrivain romand Jacques Chessex, qui a reçu en 1983, le prix du rayonnement de la langue et de la littérature française remis par l'Académie française.

Directeur général de l’Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche (UNITAR) jusqu’en 2007, et ancien Sous-secrétaire général des Nations Unies, Marcel Boisard est bien placé pour savoir la corrélation entre l’influence politique et culturelle d’une nation et l’utilisation internationale de sa langue. Ce développement linguistique au niveau international est analysé dans une partie de son dernier livre: "Une si belle illusion. Réécrire la Charte des Nations Unies" (Paris, Panthéon 2018).

L’histoire de la francophonie est l’épopée d’une langue. Dès la seconde moitié du XVIIe siècle, l’Académie française va permettre la stabilisation et la mise en normes de l’idiome. Selon l’ambition de Richelieu, elle était ainsi destinée à traverser les siècles, à s’affirmer «immortelle», grâce à son inventivité et sa capacité d’absorption. La rigueur et les contraintes imposées ne devaient toutefois pas exclure une certaine flexibilité contrôlée. Elle prendra toute sa dimension au XVIIIe et contribuera au renversement du régime politique.

Chaque culture dispose de ses points de repères et de ses dates charnières, mais la fierté ne justifie pas l’exclusivisme. Il convient d’analyser les évolutions dans leurs contextes historiques. Le Siècle des Lumières fut globalement européen. David Hume en Angleterre, Lessing et Herder en Allemagne furent des contemporains de Voltaire et de Rousseau. John Locke les avait précédés d’un demi-siècle. La Révolution française, largement héritière des œuvres philosophiques, se produisit cent ans exactement après l’acceptation du Bill of Rights et près d’un quart de siècle après la Révolution américaine. Il n’existe ainsi aucun précurseur absolu. Chaque développement culturel marque ses jalons. Les modes d’expression rendent spécifique ce qui est général.

Langue des diplomates et des savants

La langue française donna à cette période cruciale une résonance particulière. Par esprit pédagogique, Voltaire et Rousseau surtout s’efforcèrent de rendre leurs publications plus précises, compréhensibles et accessibles au plus grand nombre. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert visait à toucher une large tranche de l’opinion publique, particulièrement la bourgeoisie conquérante. L’écrit se simplifia. Le français remplaçant le latin dans les publications savantes, des idées s’ancrèrent dans les esprits du pays et touchèrent les chancelleries des capitales européennes. C’est sans doute par ce processus que certaines valeurs fortes, spécifiques et permanentes à travers le temps, restèrent partagées par les francophones jusqu’à nos jours.

Les Romands et le français moderne

Jean Jacques RousseauJean-Jacques Rousseau, 1753, tableau de M.-Q de la TourParmi les philosophes et écrivains qui participèrent à dessiner les contours du français moderne, deux auteurs originaires de la Romandie s’illustrèrent. Tous deux orphelins, ils avaient connu une vie difficile et d’errance. Jean-Jacques Rousseau transforma la langue en brisant les cadres normatifs rigides dans lesquels elle était prisonnière, au profit de l’élégance. Au contraire, l’académicien et critique littéraire d’origine vaudoise, Jean-François de la Harpe, se posa en gardien du temple linguistique, critiquant le style de son compatriote genevois.

Il convient d’y ajouter un éminent juriste, aristocrate de Neuchâtel, alors sous la souveraineté prussienne : Emer de Vattel. En 1758, soit quatre ans avant la parution du Contrat social, il publia un traité de droit international qui connut un écho considérable. Intitulé Le droit des gens. Principes de la loi naturelle appliqués à la conduite et aux affaires des nations et des souverains, ce manuel était écrit en français et non pas en latin, comme c’était alors l’usage. Il était destiné au duc de Saxe, au service duquel l’auteur était conseiller privé du cabinet. Il y élaborait une théorie de l’État, une définition précise de la souveraineté et formulait des règles pratiques pour la protection consulaire.

L’ouvrage renforça la prééminence du français comme langue diplomatique et cette quasi-exclusivité perdura. En effet, jusqu’au Traité de Washington relatif à la guerre sous-marine signé en 1922 et où l’anglais apparut, seul le français faisait foi pour les conventions internationales. Avec l’établissement de l’ONU les choses évoluèrent. En 1948, la Convention sur le génocide fut le premier texte dans lequel cinq langues officielles furent reconnues authentiques. L’arabe y fut ajouté, à la fin de l’année 1973.

De l’espace pour les spécificités locales

À l’heure présente, l’anglais domine. Il est toujours davantage talonné par un codex imaginé par les internautes. Ce langage nouveau semble vouloir progressivement se mondialiser. Les littératures demeureront, mais pourraient représenter, à long terme, des phénomènes associés à des espaces culturels et historiques déterminés. La mondialisation de l’information entraîne une certaine harmonisation des mœurs. Simultanément, la langue, quotidiennement pratiquée, nourrit un sentiment d’appartenance spécifique et le respect d’un système de valeurs proches. Ceci restera, sans doute, l’essence de la francophonie!

Ramuz CampagneCharles Ferdinand RamuzÀ l’époque contemporaine, les écrivains francophones produisent des mots qui sont progressivement absorbés et participent à l’inventivité, à la richesse et la sophistication de la langue. Elle évolue constamment. Des expressions purement locales sont intégrées, à travers les œuvres d’auteurs étrangers.

Parmi les nombreux écrivains suisses romands du XXe siècle, Charles Ferdinand Ramuz, à la recherche constante et typiquement helvétique de l’expression juste, fut accusé de malmener volontairement la syntaxe, Blaise Cendrars fut l’écrivain de l’aventure exaltée, Nicolas Bouvier redéfinit la littérature du voyage et Jacques Chessex, si originellement vaudois, fut reconnu par le Prix Goncourt.

En Afrique, le développement de la littérature française a été rapide. La richesse expressive, l’éloquence fleurie, la couleur et le son des mots revêtent un charme évident. Il est piquant de remarquer que la majorité des ouvrages les plus connus en Europe sont, hormis Senghor, rédigés par des femmes, comme la Camerounaise Leonora Miano, lauréate du Prix Fémina. Malheureusement l’audience est faible dans les pays d’origine des auteurs. À cause de leur prix, les livres sont devenus des objets de luxe. Il s’en vend infiniment davantage à Montréal, à Bruxelles ou à Genève qu’à Yaoundé ou à Ouagadougou.

Leonora MianoLeonora Miano

Les auteurs d’Afrique, de Belgique, du Québec ou de Suisse situent généralement l’action dans leur cadre géographique propre et font preuve d’innovation linguistique formelle dans les dialogues. Le langage vulgaire, voire l’argot, s’installe dans de véritables œuvres littéraires, à travers Céline le Parisien, Simenon le Belge et son ami presque Suisse, Frédéric Dard.

Les troubadours

Dans un autre registre de la culture populaire, à savoir la chanson, les spécificités nationales demeurent en filigrane. L’exemple du poète belge Jacques Brel reste le plus accompli. La marque des troubadours québécois, comme Robert Charlebois, demeure indiscutable. La langue française confère à ces différents régionalismes un caractère d’universalité.

Jacques Brel 1

Certains auteurs modernes marquants ne sont pas nés francophones, à l’instar des trois compères roumains dont l’apport est incontestable: Mircea Eliade, érudit et mystique, Eugène Ionescu, classique et absurde, ou Emil Cioran, amer et désespéré. Ce dernier écrivit pourtant: «en français, on ne devient pas fou», en jugeant les écrits de ses concitoyens roumains, alors thuriféraires d’un régime dictatorial.

Des racines latines présentes

La francophonie, en effet, ne s’est pas coupée de ses racines latines. On ne peut qu’être fasciné à la lecture des biographies des plus grands auteurs latino-américains. Ils se sont abreuvés à la littérature française: Mario Vargas Llosa, dont les mentors furent Flaubert et surtout Balzac, Julio Cortazar, Alejo Carpentier, Jorge Amaro et bien d’autres encore, qui ont tous enseigné le français dans leur pays. La poétesse Gabriela Godoy Alcayaga, premier Prix Nobel de littérature sud-américain, reçu la distinction sous son pseudonyme de Mistral, qu’elle s’était donné en admiration pour l’auteur provençal.

Jorge Luis Borges, 1951, by Grete SternJorge Luis Borges, 1951, by Grete SternCertains écrivains vécurent l’exil politique en France. Carlos Fuentes fut ambassadeur du Mexique à Paris et Pablo Neruda, ambassadeur du Chili. Le Péruvien Mario Vargas Llosa, qui se réclame de Flaubert, disait récemment que, pour lui, le fait d’avoir été publié dans la collection de La Pléiade représentait davantage que son Prix Nobel. L’Argentin Jorge Luis Borges suivit l’enseignement secondaire au Collège Calvin de Genève, ville où il décida plus tard de s’établir à nouveau et d’y finir ses jours. Enfin, un autre ressortissant argentin, d’origine italienne a écrit l’essentiel de son œuvre en français, Hector Biancotti. Il occupait le siège numéro 2 à l’Académie française.

Son ouvrage le plus significatif, intitulé Une passion en toutes lettres, est une réflexion profonde sur la littérature classique. Pour avoir, pauvre, grandi dans un pays jeune, sans histoire millénaire et dont la démographie est constituée de cultures variées, il découvrit la richesse intellectuelle de l’Europe par les livres. Dans une langue critique et subtile, il a fait connaître aussi bien les auteurs francophones qu’étrangers. L’exercice lui donnait, selon ses dires, une nouvelle identification personnelle.

Lui a succédé au siège numéro 2 de l’Académie, par une coïncidence symbolique, un écrivain exprimant en une seule langue, trois cultures: auteur francophone, citoyen québécois d’origine haïtienne, Denis Laferrière. Son livre témoignage, Enigme du retour, représente, dans une prose rare, mêlée de poésie, une redécouverte de la dignité dans sa société dont le souvenir s’était évanoui. Ces deux derniers écrivains font figure d’apatrides qui se seraient reconstitués des racines personnelles à travers la langue française.

Appel à l’ouverture

Par essence, la francophonie n’est pas repli, mais ouverture et découverte. Combien de mots et d’expressions le français a-t-il empruntés ou donnés à d’autres langues? Par-delà le grand groupe sémantique latin, combien d’expressions a-t-il hérité de l’arabe dans le domaine des sciences et du commerce historiquement, puis dans le langage populaire moderne? Avec l’anglais, l’échange prend parfois des allures interactives. Preuve en est cette bourse pour pièces de monnaie du moyen-âge, la bougette, qui après un va et vient au-dessus de la Manche nous est revenue sous le nom de budget!

Les mots d’origine locale ou dialectale sont innombrables. Le genêt, arbuste aux fibres dures et souples, est appelé en breton balan, donnant son nom à un instrument ménager si utile, le balai! Cette richesse multiforme devrait inciter à apprendre d’autres langues. Ce serait, aussi une façon indirecte d’affirmer la culture francophone, alors que l’hégémonie linguistique revient maintenant à l’anglais et que le langage abrégé, informatique ou virtuel s’impose communément à la jeunesse. Même si, au niveau diplomatique, le français a perdu une large part de son hégémonie d’antan, il reste vivace, comme référence dans les archives de l’histoire européenne et mondiale.


La francophonie: une langue, une communauté de peuples

La francophonie est définie comme une communauté de peuples utilisant habituellement le français, cinquième langue la plus parlée au monde. Elle représente quelque 250 millions d’âmes, soit 3% de la population sur Terre. Elle pourrait comprendre 700 millions de locuteurs en 2050, compte-tenu de la croissance démographique, particulièrement en Afrique.

La France demeure certes le centre de gravitation culturelle, mais accepte sans peine la diversité des mots, des expressions et des accents. Elle marque, à la fois, une appartenance et les nuances infinies du parler, allant de l’éloquence fleurie africaine, à la lente sobriété helvétique, en passant par la franche robustesse québécoise.

Il convient de souligner que, hormis les Français bien sûr, tous les francophones d’Europe et d’Amérique sont minoritaires dans leur pays. Dans des États issus de la décolonisation, le français, maîtrisé souvent par une partie seulement de la population, s’impose comme langue officielle unificatrice, parmi une multitude d’idiomes vernaculaires. Les mots révèlent sans doute le réel et le vocabulaire sert de miroir à des convictions. Alors, la francophonie représente-t-elle, surtout, le partage de valeurs communes, vivaces malgré la divergence des fonds culturels et des expériences historiques.

Promotion de la langue par la diplomatie nationale

La promotion d’une langue constitue un élément essentiel des diplomaties nationales. Chaque entreprise est spécifique. Le Royaume Uni dispose du British Council, l’Allemagne du Goethe Institut et l’Espagne de l’Instituto Cervantès. Devant la diminution drastique des russophones après la dissolution de l’Union soviétique, le président Poutine créa la Fondation Monde russe (Russkiy Mir) pour la diffusion de la culture. La Chine, affirmant sa nouvelle vocation mondiale, établit rapidement le large réseau de l’Institut Confucius.

L’Alliance française, quant à elle, date du dernier quart du XIXe siècle. Il convenait alors de redorer le blason, après la défaite militaire face à la Prusse, et d’accompagner le mouvement de colonisation qui battait son plein. Aujourd'hui, quelque 850 centres locaux et autonomes d’enseignement sont répartis à travers le monde. Leur financement public est minime, les subventions étatiques représentant à peine 5% de leur budget. Le français serait néanmoins la deuxième langue la plus apprise au monde. Affirmant l’ambition d’un rayonnement renouvelé pour son pays, le président Macron va présenter, mardi 20 mars 2018, un «grand plan pour la francophonie». Des fonds supplémentaires devraient donc être alloués.

Parallèlement à la promotion de la langue française, des initiatives, originellement privées, ont vu le jour dans le premier quart du XXe siècle. Des intellectuels, particulièrement des hommes de lettres francophones, citoyens de différents pays, ont souhaité mieux se connaître en se réunissant. D’autres corps professionnels suivirent dans le but d’accroître la coopération culturelle et technique. Le président Mitterand insuffla une dimension politique au mouvement. Après une lente maturation et plusieurs rencontres intergouvernementales, l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) vit le jour sous son nom actuel. Elle réunit 84 États membres ou observateurs, dont les chefs d’État se réunissent, en Sommets, tous les deux ans. En 2010, le Sommet se tint à Montreux. Le champ d’activités de l’OIF est ample : paix et solidarité, droits de l’homme, éducation et développement durable.

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