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jeudi, 01 septembre 2016 16:57

Croyants de toutes les croyances unissez-vous!

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La foi doit-elle trouver une résonance en politique ou rester de l’ordre de l’intime? Aucun doute, la parole libératrice du Christ peut être un socle solide sur lequel s'appuie l'engagement face aux injustices.

On m’a proposé d’écrire un petit texte sur l’articulation entre le politique et le religieux. Mon premier mouvement était de me demander comment avancer sur ce terrain délicat. Les débats brûlants et mal menés autour du thème de la laïcité, de l’islamophobie rampante ; les traumatismes issus d'un christianisme dévoyé, un temps religion d’État, dans l’oubli de ses racines ; l’horreur du terrorisme, le visage répugnant de certains mouvements se réclamant d’un Islam politique : tout cela laisse très peu d’espace pour un dialogue fécond concernant la place de la religion en politique et l’emplacement du politique en religion. Pire, ces débats et reliquats ont acculé la religion à une représentation désuète ou destructrice. Comment, toutefois, renoncer à saisir cette invitation pour esquisser quelques pistes de réflexion ?

Le monde d’ici-bas

«Mon royaume n’est pas de ce monde, témoigne l’Évangile. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi afin que je ne fusse pas livré aux juifs. Mais maintenant, mon royaume n’est point d’ici-bas» (Jn 18,36). Faut-il s’inspirer de cette phrase pour rendre les armes et abandonner le monde d’ici-bas à ses tracas, ses nécessaires conflictualités, et affirmer que l’amour de Dieu et la dévotion n’ont rien à voir avec la gestion mondaine ? Puisque le royaume promis n’est pas de ce monde, pourquoi le croyant se salirait-il les mains ou la soutane ici-bas ?
Sans vouloir contribuer aux injustices, lutter contre elles ne serait donc pas une aspiration essentielle. La foi serait une petite histoire personnelle et intime, une abstention prudente, un recueillement ayant pour objectif la perfection de soi, avec juste une condamnation chaste et molle des injustices, et basta. Arrivé là, il n’y a plus qu’un pas à accomplir pour en faire une marque honteuse, retirée de l’espace public, ou une triste trace longeant les murs. Que resterait-il alors, dans cette posture, de la radicalité de l’Évangile et de la démesure du message du Christ appelant à lutter contre les injustices sociales («...parce que ce que vous faites au plus petit, c’est à moi que vous le faites» Mt 25,40).

Esprit es-tu là?

Tout l’exemple du Christ nous invite à approfondir l’amour de Dieu en nous. Pas à la claironner : «Mais toi, quand tu fais ton aumône, que ta main gauche ne sache point ce que fait ta droite» (Mt 6,3), ni à éviter honteusement de l’affirmer par des actes et des engagements. Dans le cheminement du Christ, l’inspiration vivace de lutter contre toutes les formes d’oppressions est centrale. Au nom de quoi, ou plutôt en vertu de quelles trahisons, abandonnerions-nous le terrain aux violents et aux corrompus, aux pouvoirs politiques quels qu’ils soient, pour laisser en friche et sans relais la parole libératrice du Christ, de Moïse et des prophètes ?
Certains ont affirmé que le Christ était le premier des révolutionnaires. Les théologies de la libération ont allié marxisme et foi pour lutter contre les dictatures ; la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), les Jeunes chrétiens combattants (JCC) et les mouvements de résistance aux pires totalitarismes ont combattu sur le terrain politique. Dietrich Bonhoeffer, Simone Weil, Edith Stein, et tant d’autres, martyrs de la résistance.
Eh quoi ! Il n’y aurait plus aujourd’hui de chrétiens pour refuser l’injustice du monde tel qu’il est ? Et il y aurait aujourd’hui des chrétiens qui, en toute conscience, détourneraient la tête devant les violations du droit, les abus et les violences, la destruction planifiée et organisée de l’humain et de l’écosystème, sans s’engager ? Et tout cela en prétendant être en accord avec la parole de celui qui nous met en mouvement ?

OLYMPUS DIGITAL CAMERAUn épouvantail commode

Simone Weil, dans Formes de l’amour implicite de Dieu, a cette phrase extrêmement forte : «Tant qu’il y aura du malheur dans la vie sociale, tant que l’aumône légale ou privée et le châtiment seront inévitables, la séparation entre les institutions civiles et la vie religieuse sera un crime. L’idée laïque prise en elle-même est tout à fait fausse.» [1]
Dans une société où le pouvoir de l’argent domine, où les inégalités sociales s’accroissent, où la laideur, la vulgarité et la tentation de salir et de rabaisser accroissent leur emprise, se défier des croyants et tenir des discours sur la religion datant d’il y a trois siècles relèvent d’un syndrome de myopie.
La prétendue neutralité confessionnelle de l’État est de fait un mariage de l’État et du néolibéralisme, un flirt de l’État avec les ressources les plus crapuleuses du management qui conduit à la gestion de l’humain comme de boîtes de conserve. Ce n’est pas du religieux que vient la menace pour l’État. Le religieux est un épouvantail commode pour faire diversion.
Une laïcité correctement articulée chercherait avant tout à séparer l’État de ... la violence. Pas de la croyance ou de l’engouement pour la justice sociale ! Aujourd’hui, la laïcité joue un rôle de cache-sexe étriqué, qui dissimule les pires boursouflures de la compétition, du cynisme et de la reproduction des inégalités, avec leur appétence de chiffres, de cadres économiques et d'abus. L’homme est réduit à être un dominant ou un dominé, un producteur ou un déchet, sans égard pour sa vie intérieure et sensible. L’humain deviendra-t-il bientôt une matière aussi insignifiante que du sable ou de la cendre, avec la bénédiction toute laïque des fossoyeurs au pouvoir ? Quel croyant pourrait assister à cela sans réagir et s’engager ?

Symbols of islam; judaism; buddhism; hinduism and christianity.Je crois donc je lutte

Hindou, musulman, juif, chrétien, bahaï, peu importe. Peu importe qui porte le voile ou non, qui consomme du porc ou du pain sans levain, plutôt le soir ou le matin, le vendredi ou le dimanche. La seule chose qui compte, c’est de savoir qui rejoint la règle d’or : «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse» et qui refuse à tout pouvoir, quel qu’il soit, d’user de la violence et de la force pour s’imposer au détriment de la justice sociale.
Croyants de toutes les croyances, unissez-vous ! Contre la ségrégation, la domination, la réduction de l’humain à un rouage inerte d’une machine de production, à la négation de sa part spirituelle, unique, miraculeuse : vitale affirmation de son souffle, de son inspiration.
Être croyant, c’est être invité dans ce monde, et invité à le changer ; c’est nécessairement avoir une dimension engagée, politique. Je crois, je prie. Je prie, donc je lutte. Je ne me résigne pas à faire de la religion un petit carré spiritualiste ayant pour vocation de commenter des états d’âme. Avant de rejoindre le royaume, durant notre passage ici-bas, les barricades, les arènes politiques et l’espace public sont bien des lieux d’expression comme d’autres, où refuser les abus de droit, quels qu’ils soient, économiques ou étatiques. Tout espace social et politique doit être investi, sans aucune retenue ou timidité. Si son royaume n’est pas de ce monde, à tout le moins, des humains vivent ici-bas. Croyants de toutes les croyances unissez-vous. La justice sociale réclame des actes et de l’engagement.

* Sylvain Thévoz est anthropologue, théologien et travailleur social dans les Unités d’action communautaire de la Ville de Genève. Il est engagé dans le monde associatif et culturel alternatif. Chroniqueur littéraire à choisir, il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie. Dernier en date : Poèmes pour quand j’aurai 18 ans, Grand-Saconnex, Samizdat 2015, 176 p.

[1] In Attentes de Dieu, La Colombe, éd du Vieux Colombier 1950, repris in Simone Weil, Œuvres, Quarto Gallimard 2003, p. 730.

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