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mercredi, 14 février 2018 09:00

No Billag, attention danger!

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No BilagAu fur et à mesure que se rapproche le 4 mars, l’inquiétude se fait sentir devant la perspective d’une votation favorable au No Billag. Les journalistes se mobilisent devant ce qui se traduira nécessairement par une diminution du pluralisme des médias télévisés.

Je les comprends; non pas simplement par esprit de corps qui défend les intérêts professionnels et financiers de collègues du même métier, mais par posture fondamentale qui fut celle des humanistes des Lumières. Car la liberté d’opinion et de religion n’est rien si elle n’a aucun moyen logistique pour s’exprimer.

C’est ce qui fut admis concernant les Droits humains lorsqu’on a complété les Droits politiques et civiques par les Droits sociaux et économiques. Faire taire les gens qui nous déplaisent en leur supprimant les moyens de s’exprimer procède d’un esprit totalitaire; ce qui, l’histoire l’a montré, prend parfois des allures de massacre par la destruction des supports de la mémoire, archives télévisées, bibliothèques médiatiques, œuvres d’art ou signes religieux.

Début décembre dernier, les évêques catholiques de Suisse se sont inquiétés d’un éventuel succès de l’initiative. Leur argument est bien connu: l’acceptation de l’initiative No Billag nuira à la cohésion nationale et agrandira les fractures sociétales existantes. En cas de Oui le 4 mars, il est à craindre, disent-ils, que la formation publique d’opinion ne soit encore plus dépendante d’entreprises médiatiques étrangères ou financièrement puissantes. L’identité suisse en serait affaiblie, particulièrement en Suisse romande et dans les régions italophones.

Logique individualiste

Contre cette perspective de bien commun, les arguments des militants du No Billag semblent de bon sens, car ils se lovent dans la culture dominante d’aujourd’hui. Dérive des Lumières, la modernité a préformaté notre culture en la coulant dans une logique contractuelle. Loin d’un souci du bien commun, cette culture n’exige de moi que ce à quoi je me suis engagé contractuellement. Or je ne peux pas m’engager personnellement à soutenir des opinions contraires à ce qui me semble légitime. Cette logique individualiste n’implique pas nécessairement l’égoïsme, mais elle exclu de me voir imposer des charges que d’autres, aux vues de leur éthique personnelle, acceptent volontiers.

Sous le patronage d’Alexis de Tocqueville et de Benjamin Constant, l’argument est parfois poussé jusqu’à l’absurde. La volonté générale, telle qu’elle ressort de la majorité des suffrages exprimés, ne peut légitimement s’imposer à la minorité que si la minorité n’a pas les moyens de décider par elle-même de ce qui la concerne au premier chef. C’est le principe de subsidiarité, issu d’une pratique des paroisses allemandes luthériennes, repris dans la doctrine sociale de l’Église catholique romaine: l’échelon supérieur n’est habilité à imposer sa décision que dans les domaines qui déborde la compétence de l’échelon subordonné. Or ce n’est pas le cas aux vues de la multitude des chaines télévisées déjà disponibles.

Fort de cette logique dominante aujourd’hui, mais discutable, les partisans du No Billag tire une conclusion radicale: une télévision qui ne reflète aucune des opinions que je défends, qui diffuse des séries que je ne regarde pas et des émissions culturelles qui ne m’intéressent pas, ne doit pas être soutenue par l’argent public, mais uniquement par l’argent de celles et ceux qui y trouvent leur miel. Bref, les défenseurs du No Billag jugent les médias publics trop partisans ou étrangers à leurs centres d’intérêt.

La loi de l’audimat

BillagNOCes gens ne veulent pas nécessairement la disparition de la télévision publique; ils penchent pour une télévision en concurrence avec les autres, payée par un système d’abonnement ou par la vente de spots publicitaires. L’État serait en quelque sorte propriétaire d’une société commerciale de télévision, ce qui ne va pas sans problèmes. Pour d’autres tenants du No Billag, le rôle de l’État en ce domaine devrait se limiter à commander à des Sociétés de production des émissions ad hoc à vocation d’intérêt général que diffuseraient, dans des conditions à préciser, des chaînes privées. Derrière toutes ces propositions se cache la même idée: compter, au jour-le-jour, les vrais partisans de la télévision publique, en fonction du seul audimat.

Le vrai débat, défendre la pluralité, hors logique commerciale

Ces arguments ne résistent pas à l’analyse. Comme l’impôt, la taxe Billag finance des dépenses que je peux juger illégitimes, car elles mettent en lumière des domaines sociaux, internationaux, militaires, médicaux ou confessionnels que je désapprouve. Pire encore, la télévision publique accorde -c’est son devoir- une tribune à des politiciens ou à des prédicants qui me répugnent -et pas simplement parce que certains élus n’ont pu accéder à leur fonction politique qu’en rassemblant sous leur nom des promesses divergentes faites à des groupes minoritaires. Mais au final, soyons logique. Si je trouve légitime de défendre et de publier mes analyses et mes opinions, son corolaire s’impose (hors esprit totalitaire qui relève de troubles psychiatriques): j’accepte d’entendre (et donc que soit publiées) les opinions opposées aux miennes. Reste à vérifier que la télévision publique offre effectivement, à un coût économique acceptable, une vision pluraliste, tant sur le plan politique que social, culturel et religieux.

Par ailleurs, il serait stupide de subventionner par des prélèvements obligatoires des émissions qui ne diffèrent en rien de celles que l’on peut regarder gratuitement sur d’autres chaînes. Parfois, il faut le reconnaître, seul le petit pictogramme au coin de l’écran permet de savoir si l’on est sur une chaîne publique ou sur une chaîne privée. Que la télévision publique fournisse des émissions culturelles, politiques, économiques ou religieuses dont la logique commerciale se détourne, voilà qui est légitime et qu’il faut développer, serait-ce au prix d’une diminution des émissions de divertissement. S’il faut se battre, c’est sur ces points-là. Tel est le combat permanent sur lequel rebondira, après le 4 mars, le refus de l’initiative No Billag.

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