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jeudi, 28 juin 2018 08:29

Visage et burqa

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Burqua© Justin Hall / FlickrL’initiative populaire Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage, qui visait la disparition de la burqa dans l’espace public suisse, vient d’être rejetée, mercredi 27 juin 2018, par le Conseil fédéral. Les cantons -tel le Tessin depuis 2013- restent libres de mettre en place une telle interdiction puisque la gestion de l’espace public relève de chaque canton. Cette décision -qui honore l’esprit confédéral de la Suisse- donne l’occasion au Conseil fédéral de rappeler un principe fondamental qui relève des droits humains: l’interdiction d’obliger une personne à cacher son visage.

Nul(le) ne peut être contraint(e) de mettre un voile sur sa face. La burqa -puisque, en fait, il s’agit d’elle- pose un double problème, politique et personnel, que l’on pourrait rassembler sous cette unique question: les convictions et les pratiques privées, religieuses ou non, ont-elles leur place dans l’espace public? Car le voile qui cache le visage permet de transporter sur le forum l’espace privé où règne l’intime.

L’identité dévoilée

Il n’est nul besoin d’aller chercher les analyses biologiques pour attester que, comme les empreintes digitales ou la pupille de l’œil, le visage permet d’identifier chaque individu. La police scientifique en a fait son beurre; et tous ceux qui se soucient de la sauvegarde de leur vie privée, tout comme les malfrats, pourraient militer en faveur de la liberté de cacher leur visage. Dans le même sens, mais sous une couleur plus sociologique, ceux qui craignent de subir les «délits de sale gueule», qui les jugent sur l’apparence, seront, eux aussi, sensibles à la liberté de camoufler leur visage. C’est d’ailleurs ce que chacun fait spontanément en se maquillant et en choisissant ses habits. Mais l’initiative n’entrait pas dans ces considérations, car elle visait autre chose.

Bien qu’elle aille dans leur sens, je ne pense pas que les tenants de l’initiative aient mis en avant l’argument contraire. À la suite du philosophe Emmanuel Levinas, ils auraient pu souligner que, derrière la singularité de chaque visage, se cache, outre la capacité pour quiconque de reconnaître l’identité de chacun, une altérité impossible à réduire. Ce qui conduit, pour établir des relations vraies (de celles qui humanisent la personne humaine), à rejeter ce que le costume ou le voile dissimule, pour laisser rayonner à travers le visage ce que chacun a de singulier. Comme toute beauté (non pas celle qui est détruite par les maquillages grossiers qui laissent voir l’artifice, mais celle mise en valeur par une maîtrise suffisante), le visage révèle toujours quelque chose de beau… et de dérangeant. «La Joconde ne sourit qu’aux aveugle», écrivait le peintre Bazaine.

La surinterprétation, frein à la liberté

Qu’elle relèvent de la police, de la vie privée ou de la beauté cachée, la burqa est interprétée spontanément comme la manifestation ostentatoire de la religion musulmane dans le domaine public. En imposant cette interprétation religieuse à une coutume morale ou familiale -la femme ne devant révéler sa beauté qu’à son mari- les tenants de l’interdiction de la burqa pèchent contre l’État de droit. Dans un État de droit, en effet, chacun est libre de l’interprétation, religieuse, esthétique ou de commodité, qu’il donne à ses actions. En revanche, les conséquences d’ordre public des significations -religieuses ou non- de la burqa relèvent, elles, de l’autorité de l’État. C’est pourquoi la position du Conseil fédéral quant à l’initiative me semble non pas subtile, mais sage. L’oraison, problème politique, écrivait déjà le cardinal Jean Daniélou voici déjà cinquante ans.

Certes, comme toute liberté, celle de déambuler dans l’espace public à visage découvert ne se heurte pas simplement à la contrainte des parents, des maris ou des autorités dites religieuses; le poids du milieu social joue ici un rôle déterminant. Il en va d’ailleurs de même de la tenue des adolescents qui sacrifie volontiers aux habits et habitudes de leur âge.

Garde-fou

Comme tout droit civil et politique, cette liberté d’aller dehors à visage découvert appelle, à mon sens, un corollaire en termes d’obligation. De même que dans des circonstances particulières (santé, hostilité, haine raciale) il est admis de déroger à la loi (ainsi que l’avaient imaginé les tenants de l’initiative populaire), de même certaines circonstances d’intérêt public appellent l’obligation de se montrer à visage découvert (notamment lorsqu’il est à craindre que des manifestants se cachent derrière l’anonymat de cagoules ou de casques de motos pour perpétrer des actes de violences). Le discernement ici n’est pas toujours facile, car une manifestation non violente emprunte à la votation politique son caractère d’anonymat. Cependant, lorsqu’un individu cagoulé accompagne une manifestation de masse tenant à la main une chaine de vélo ou une batte de base-ball, il lui est difficile de faire croire qu’il se comporte en citoyen honnête qui ne cherche qu’à faire nombre.

De l’intimité

Les auteurs de l’initiative Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage avaient sans doute en tête le souci de la liberté des femmes musulmanes contraintes à porter la burqa. Mais je ne serais pas surpris que se manifeste ici, derrière une si noble interdiction de la contrainte familiale et religieuse, la crainte inconsciente de tout ce qui se cache. Ignace de Loyola lui-même, dans les Exercices spirituels, ne compare-t-il pas l’esprit mauvais à un malveillant qui évite la lumière et se cache pour éviter d’être pris?

Ce sentiment est légitime, mais le bon sens appelle à se méfier de toute généralisation en ce domaine. Et je suis persuadé que beaucoup d’entre nous souhaiterait, comme Gandhi, voir publier ses moindres paroles, même devant ses ennemis. Mais le monde étant ce qu’il est et l’être humain ce que nous savons, l’habit, le maquillage, le masque permettent à chacun de sauvegarder un petit jardin secret hors duquel l’intimité et ses délices ne sauraient s’épanouir.

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