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jeudi, 12 décembre 2013 11:20

«L’Eglise que j’espère» par le pape François

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Livre Pape 2L’interview que le pape a accordée en août 2013 aux revues culturelles jésuites européennes et américaines a eu un retentissement certain, tant dans la presse internationale qu’auprès de milliers de lecteurs de par le monde. La traduction française du texte a été diffusée dans son intégralité sur le site de choisir et de larges extraits ont été publiés dans les revues francophones jésuites choisir et Études (Paris). Un livre, publié en décembre 2013 par Flammarion et Études, avec la collaboration de choisir, s’en fait l’écho.

Le pape François, L’Église que j'espère. Entretien avec le Père Spadaro sj,
suivi de Onze réactions à ses propos,
Paris, Flammarion / Études 2013, 236 p.

Choisir vous offre en exclusivité ci-dessous les commentaires de son directeur, Pierre Emonet sj, ainsi que celui de Mgr Charles Morerod op, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.

 Le style du gouvernement dans la Compagnie
par Pierre Emonet sj, directeur de choisir, ancien provincial des jésuites de Suisse

Lors de son interview accordée en août 2013 au réseau des revues culturelles jésuites, le pape François s'est exprimé sur sa conception du gouvernement, en faisant allusion au modus procedendi de la Compagnie de Jésus. Les expériences plutôt négatives du jeune Provincial d'Argentine lui ont appris combien le discernement et la consultation sont nécessaires à l'exercice de l'autorité. L'archevêque de Buenos Aires en avait tiré profit pour son ministère. Fort de ces leçons le pape François confie ses projets pour la gouvernance de l’Église universelle.

Dans le prologue des Constitutions de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola affirme clairement que la loi intérieure de la charité et de l'amour est plus importante qu'aucune constitution extérieure. Chaque fois qu'il traite d'un acte de gouvernement, il ne manque pas de rappeler que c'est «l'onction sainte de la divine Sagesse» qui enseigne la mesure qu'on doit garder en toute chose (Constitutions, n° 161). Même si les ordonnances et les règlements sont utiles pour organiser concrètement le service que la Compagnie souhaite apporter à l’Église, l'action intérieure de l'Esprit est plus décisive. Le supérieur qui désire réussir et gouverner avec efficacité veillera à se maintenir dans la mouvance de l'Esprit (Constitutions, n° 624): l'union et la familiarité avec le Seigneur sera la source du courage et de la lucidité nécessaires à l'exercice de sa charge.

L'attention habituelle aux invitations de l'Esprit et le soin apporté pour les identifier parmi les innombrables sollicitations qui peuvent agiter le cœur d'un supérieur et des compagnons auxquels il doit confier des missions requièrent une bonne pratique de l'art subtil du discernement. Le dialogue fraternel entre le supérieur et le confrère constitue un des moments essentiels de l'exercice du gouvernement dans la Compagnie : un échange aussi franc et aisé que possible, au cours duquel le jésuite rend compte de sa conscience, dans une totale ouverture de cœur, et où le supérieur expose ses projets et les besoins de la mission. Le compagnon se livre avec ses qualités et ses limites, ses désirs et ses craintes, ses difficultés même, et le supérieur s'efforce de l'associer aux exigences de la mission de la Compagnie dont il est le garant. Le gouvernement dans la Compagnie est donc essentiellement spirituel et apostolique.

La priorité donnée au discernement ne réduit tout de même pas le rôle du supérieur à celui d'un simple accompagnateur spirituel. Témoin d'un ensemble plus vaste, il représente auprès de ses confrères la Compagnie universelle avec ses besoins, ses attentes et les exigences de sa mission au service de l’Église. S'il doit écouter ses frères et même se laisser interpeller par leurs points de vue ou leurs représentations, il lui revient de décider en dernière instance. Il pourra parfois leur demander d'accepter des missions qui exigent de leur part une bonne dose d'abnégation pour renoncer à des projets personnels.

L'exercice de l'autorité appelle l'obéissance. Ignace souhaitait que parmi les Ordres religieux, les jésuites se distinguent par la pratique d'une parfaite obéissance ; qu'ils ne se contentent pas d'une soumission volontariste de pure exécution, mais qu'ils s'efforcent de rejoindre le jugement du supérieur, sans chercher à l'influencer. Cette obéissance radicale, « comme un cadavre qui se laisse mener n'importe où » (Constitutions, n° 547), reste cependant tempérée par la capacité de discernement du jésuite. Il lui revient d'adapter l'ordre du supérieur aux circonstances concrètes dans lesquelles il accomplit sa mission. A un compagnon mal pris entre un ordre de son supérieur et la réalité du terrain, Ignace écrivait: «L'homme donne des ordres, mais Dieu donne le discernement. Je veux qu'à l'avenir tu agisses sans scrupule, en tenant compte des circonstances, en dépit des règles et des ordres.» (Fontes Narrativi, III, 434). Les Constitutions de la Compagnie laissent toujours ouverte la possibilité de s'adapter aux circonstances en suivant «l'onction de l'Esprit». Cette manière de gérer l'inévitable tension entre autorité et obéissance s'adresse à des hommes spirituellement murs, capables de discernement, qui ne confondent pas les appels du Seigneur avec leurs propres caprices.

Même s'il est l'unique responsable de la décision, le supérieur ne gouverne pas seul. Comme le jeune provincial d'Argentine en avait fait l'expérience, la manière autoritaire et individuelle de prendre des décisions conduit à une impasse. Lorsque la complexité des situations défie les capacités d'analyse d'une personne, si douée soit-elle, l'échange et la discussion ouverte constituent un autre élément essentiel de l'exercice de l'autorité dans la Compagnie. Le discernement communautaire permet d'éviter des prises de décisions précipitées et despotiques. La bonne décision exige du supérieur qu'il prenne le temps de débattre avec ses conseillers et, le cas échéant, avec des experts, même si leur accord ou leur avis n'est jamais contraignant.

Le supérieur exerce son service à l'intérieur d'un corps composé de personnalités diverses, souvent fortes, en charge d'importants mandats apostoliques, et qui, souvent, disposent de larges marges de manœuvre. Pour maintenir l'union et l'harmonie dans la Compagnie, les Constitutions insistent sur le principe de subsidiarité. D'une part, le supérieur s'en remettra à la prudence des compagnons et il respectera la liberté de chacun dans la mesure où ils ont assimilé l'esprit de la Compagnie. D'autre part, il se rappellera qu'il exerce sa responsabilité à l'intérieur d'un ensemble plus vaste animé par toute une série d'articulations. L'échange d'informations et la subordination des divers degrés de responsabilité (du Père général aux Provinciaux et aux supérieurs de communautés) conditionnent l'unité et le bon fonctionnement du corps de la Compagnie.

L'exercice du gouvernement dans la Compagnie exclut toute rigidité autoritaire. Pour être efficace, ce service exige une confrontation incessante avec la réalité concrète, toujours mouvante. La mission implique un état permanent de discernement, une continuelle vérification à partir de l'expérience, un processus toujours ouvert, sans cesse repris et modifié pour répondre à de nouveaux défis. Si la place du jésuite est d'être aux frontières, le rôle du supérieur est de tenir le regard tourné vers l'avenir.

S'il fallait résumer en quelques traits la manière de gouverner dans la Compagnie, j'évoquerais cinq démarches inspirées de la pédagogie des Exercices spirituels: l'attention portée à l'histoire qui va de l'avant; la capacité de discerner spirituellement; la prise en compte de la réalité concrète et sociale du monde; le courage de décider ; l'humilité pour évaluer régulièrement les décisions prises


 

Une spiritualité des relations
par Mgr Charles Morerod op, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg

Dans son entretien avec le pape François, publié par le réseau des revues culturelles jésuites, le Père Antonio Spadaro, directeur de la Cilviltà cattolica, commente l'impression laissée par la décoration de la chambre du pape: «La spiritualité de Bergoglio n'est pas faite d'énergies harmonisées. Le pape veut être en relations. C'est avec des personnes que l'on peut être en relation, pas avec des énergies.»

Le pape se définit comme «un pécheur». Cela n'a de sens que dans la perspective du rapport avec Dieu: il s'agit d'«un pécheur sur lequel le Seigneur a posé son regard». L'homme ne se découvre pas pécheur simplement en se regardant lui-même, mais en voyant le regard de son Sauveur. Matthieu et Zachée voient à la fois leur péché et leur libération quand Jésus pose son regard sur eux.

Dieu doit être le centre de notre perspective sur tout; un jésuite doit être décentré de lui-même car centré sur le Christ et l’Église, et la prière doit être au centre de sa vie. Et l'importance de la relation avec Dieu est directement liée à la relation avec les autres êtres humains, parce que Dieu les aime.

Le pape François aime regarder les personnes et ne veut pas vivre seul. De son ministère, il retient comme centrale la relation avec les personnes, et il sait que l'évêque de Rome ne peut pas exercer son ministère seul: il se soucie d'associer le «génie féminin» aux «décisions importantes», et son attention à la synodalité est cruciale pour le dialogue avec les orthodoxes.

Il ne s'agit pas là du tempérament personnel de Jorge Bergoglio, mais de notre religion divino-humaine: «Personne ne se sauve tout seul, en individu isolé, mais Dieu nous attire en considérant la trame complexe des relations interpersonnelles qui se réalisent dans la communauté humaine.» Quand la relation avec Dieu ne rejaillit pas sur les relations avec les hommes, l’Église se réduit à «une petite chapelle», «un nid protecteur de notre médiocrité». Cette médiocrité réduit tout à notre propre dimension, elle ne sent pas «les choses de Dieu à partir de son point de vue», elle se gonfle de l'illusion d'avoir «rencontré Dieu sans aucune marge d'incertitude», elle «ne fait [pas] réellement cas de la personne». Si nous nous prenons nous-mêmes comme mesure suffisante, nous nous coupons de notre prochain par incapacité de miséricorde.

La miséricorde divine est le point de départ de la vie de l’Église: «Le plus important est la première annonce: Jésus Christ t'a sauvé! Les ministres de l’Église doivent avant tout être des ministres de miséricorde.» L'annonce de la foi est d'abord la bonne nouvelle du Salut; hors de la rencontre avec le Sauveur on ne comprend pas vraiment la morale, ni le sens des structures de l’Église et encore moins la relation mutuelle des différentes doctrines. Le pape marche sur les pas de son prédécesseur, qui nous rappelait qu'«à l'origine du fait d'être chrétien, il n'y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne» (Encyclique Deus caritas est, § 1) et qu'un changement de structures ne peut jamais remplacer la liberté humaine (cf. Encyclique Spe salvi, § 24-25).

Le pape François relève l'importance pastorale du respect de la liberté que Dieu nous donne: «Dieu, dans la création, nous a rendu libres: l'ingérence spirituelle dans la vie des personnes n'est pas possible.» C'est Dieu qui sonde les reins et les cœurs, ce n'est pas nous...

Songeant aux règles morales, le pape garde bien à l'esprit que «le salut des âmes (...) doit toujours être dans l’Église la loi suprême» (Code de Droit Canonique, canon 1752). Par exemple, le confesseur prend comme règle suprême le salut de la personne: «Je pense à cette femme qui avait subi l'échec de son mariage durant lequel elle avait avorté; elle s'est ensuite remariée et vit à présent sereine avec cinq enfants  l'avortement lui pèse énormément et elle est sincèrement repentie; elle aimerait aller plus loin dans la vie chrétienne: que fait le confesseur?»

Beaucoup de prédications traitent avant tout de morale. Prédicateurs et auditeurs appartiennent à la même culture, qui aborde toute religion d'abord par le biais de la moralité. Dans une telle perspective, c'est «moi» qui suis au centre: voyons ce qui, dans la religion, me fait du bien et éventuellement en fait aux autres. Le pape invite à inverser la perspective: «L'annonce de l'amour salvifique de Dieu est première par rapport à l'obligation morale et religieuse. Aujourd'hui, il semble parfois que prévaut l'ordre inverse.»

La première question religieuse n'est pas «Que dois-je faire?» mais «Qui est Dieu? Puis-je être avec lui?» Le chrétien répond: Dieu est venu à nous, parce qu'il nous aime et veut nous faire partager sa vie. C'est beau, ça en vaut la peine! Si on répond à cette initiative divine, le choc de retour change notre vie: «Si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres» (I Jn 4,11)

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