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vendredi, 22 novembre 2019 15:48

Manger, ni trop proche ni trop loin

p38page separationManger, un acte essentiel à la vie. Un acte bien étrange toutefois. Mettre dedans ce qui était dehors. Transformer en soi ce qui était de l’autre. Manger brouille les frontières. C’est pourquoi, manger n’est pas seulement affaire de biologie, mais aussi de culture, de religion et, nous ne pouvons plus l’oublier désormais, d’écologie.

Myriam Vaucher, Vevey, pratique la psychanalyse ainsi que la supervision, individuelle ou de groupe. Elle est co-auteur de Foi de cannibale! La dévoration, entre religion et psychanalyse (Genève, Labor et Fides 2012, 400 p.)

De tout temps et dans toute culture, il s’agit de manger ni trop proche, ni trop loin, comme le rappelle l’anthropologue Mondher Kilani dans Le goût de l’autre, un ouvrage qui traite de la métaphore cannibale.[1] Pas trop proche, parce qu’alors les fantasmes cannibales sont à découvert. Pas trop loin, parce que ce qu’on mange doit pouvoir être incorporé. Se distinguer du monde et le reprendre en soi, pour se régénérer, tel est l’enjeu des prescriptions et habitudes alimentaires.

Dans un magnifique roman, Juan José Saer, auteur argentin, raconte qu’avant d’être séparés du monde, les hommes s’entre-dévoraient.[2] Lorsqu’ils s’en sont distingués, ils ont abandonné cette pratique. «Les Indiens ne parvinrent à se sentir des hommes véritables que lorsqu’ils cessèrent de s’entre-dévorer. Ils ne se mangeaient plus entre eux, ils se tournaient vers l’extérieur. Bien que provenant eux aussi de cet extérieur improbable, ils avaient accédé, non sans peine, à un niveau différent, et même si leurs pieds pataugeaient encore dans la boue originelle, la tête, déjà libérée, flottait à l’air libre du vrai. Cette victoire, cependant, ne donnait pas l’impression, quand on les voyait si anxieux, d’être définitive.»

Pour rétablir la limite entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas, chaque année ils «s’embarquaient dans leurs pirogues, mus par ce désir qui leur venait de si loin, (…) de se distinguer du monde et de devenir à leurs propres yeux un peu plus nets, un peu plus entiers et de se sentir moins empêtrés dans l’improbabilité flasque des choses.» Ils se livraient alors à une fête cannibale, mangeant des hommes qui à leurs yeux ne l’étaient pas tout à fait, puisque d’une autre tribu.

«De cette chair qu’ils dévoraient, de ces os qu’ils rongeaient et suçaient avec une obstination pénible, ils tiraient, pour un temps, jusqu’à ce qu’il se fût de nouveau dégradé, leur être faible et passager. (…) L’anxiété des Indiens devait leur venir de cet arrière-goût archaïque qu’avait, et bien qu’il eu changé d’objet, leur désir. (…) Ils savaient au fond d’eux-mêmes que (…) la seule référence qu’ils avaient pour reconnaître le goût de cette chair étrangère était le souvenir de la leur. Pour retrouver le goût premier et ancien, ils faisaient un immense détour par l’extérieur.»

Régression infantile

Ce récit d’une forme ritualisée de cannibalisme nous conduit en un lieu familier des psychanalystes et des religieux, un lieu que les productions imaginaires permettent de retrouver, que l’anthropologie aide à penser. Lieu d’une régression, condition de la régénération, vers où conduisent et reconduisent le rite, l’expérience artistique, la fête ou encore la relation transférentielle dans le processus thérapeutique, parce que vient s’y mettre en scène un vécu en-deçà du conscient et du représentable, un vécu qui doit, autant que possible, rester refoulé ou le redevenir, renvoyant vers des contrées inquiétantes et pourtant si désirables, lieu de l’infantile où surgissent toutes sortes de monstres, d’ogres et de sorcières, qui donnent forme aux fantasmes de dévoration, mais aussi à l’aspiration vers un temps d’avant la distinction d’avec le monde.

Les contes font récit de la terreur d’être mangé, terreur aussi grande que le désir d’être irrésistible, tels Hansel et Gretel si désirables pour la sorcière, comme le Petit Chaperon Rouge éveillant l’appétit du loup ou le Petit Poucet attirant l’ogre friand de chair fraîche. Ces récits convoquent ces fantasmes… et permettent de s’en dégager.

Ils accompagnent le renoncement à la jouissance de rester pris dans cet espace trouble et indistinct, renvoyant vers l’origine, vers un en-deçà, vers un temps où il n’y a encore ni moi ni autre, un lieu dont nous ne sommes pas distincts, ventre maternel ou jardin d’Éden. Cultures et religions y plongent leurs racines et prennent en charge le pulsionnel sauvage, le monstrueux, le cannibale, pour fabriquer du sens et du lien social, permettant de retourner vers ce lieu sans y rester pris.

Tel le repas cannibale annuel décrit par Saer, moment régénérateur du groupe, le rite sacré a aussi cette position paradoxale de permettre ce qu’il interdit, d’offrir l’éventualité, limitée, cadrée, de violer l’interdit et de s’aventurer dans un lieu où les limites s’effacent, de rencontrer un état possiblement confusionnel, qui ouvre sur l’éventualité de devenir un peu plus homme, un peu plus entier et séparé.

Eucharistie et rencontre amoureuse

La liturgie catholique de l’eucharistie en est un exemple puissant. Elle invite à vivre un moment de folie, où l’inanimé devient vivant, où les frontières s’effacent qui séparent le Ciel et la Terre, les vivants et les morts, moi et l’autre. Dans le rituel eucharistique, le corps du Christ, mangé par les croyants sous la forme du pain, est à la fois celui d’un homme, un semblable, et celui d’un Dieu, un radicalement autre. Le rituel renvoie alors à un temps -passé, présent ou futur- de l’origine, où le divin habite en l’homme, à moins que ce ne soit l’homme qui habite en Dieu. De ce moment de confusion, où l’on ne sait pas très bien où sont les limites entre l’un et l’autre, ressurgit l’individu régénéré et renforcé dans ses liens à l’autre et au corps social qui les réunit. «Pour un temps, jusqu’à ce qu’il se fût de nouveau dégradé…»

Si l’analogie entre l’eucharistie et le rituel cannibale est parlante, on pense aussi à la rencontre amoureuse, qui permet de se régénérer en se perdant dans l’autre et en donnant naissance à un « nous » contenant deux qui, s’ils peuvent ne faire qu’un, n’en redevienne pas moins deux… et parfois trois! On pense alors à Adam endormi. Petite mort dont il se réveillera amputé d’une partie de ce qui avait été lui avant qu’il soit Lui. Sexué désormais, face à une autre, face à lui-même comme autre. Et si chaque nuit il ne replongeait pas dans le sommeil, rêvant de ce temps où il n’y avait pas de trace de séparation en lui, où il était l’Adam, tiré de la terre, adamah, il perdrait le contact avec la source de la vie, qui peut aussi se révéler être un gouffre.

Des frontières qui évoluent

La distinction de l’homme d’avec le monde n’est jamais définitive, la limite peut s’estomper. Le chemin pour se différencier, pour redevenir humain, suppose alors de recourir au cannibalisme qui, aussi régressif soit-il, permet de quitter ce lieu analogue à l’espace intra-utérin. Pour se reconstruire en tant qu’humain, il faut manger de l’autre, du non-moi, même si «la seule référence qu’ils avaient pour reconnaître le goût de cette chair étrangère était le souvenir de la leur» (Saer).

Sortir de l’incestueux, c’est retrouver le goût de soi en goûtant de l’autre, tous deux se rencontrant dans le lien qu’ils entretiennent avec le lieu où ils étaient encore pris l’un dans l’autre. Après avoir été tout entier dans le sein de la mère, l’enfant prend en lui le sein. Lorsque celui-ci fait défaut, survient la haine, si nécessaire pour qu’advienne de l’autre, du distinct, du différent.

Aujourd’hui, comme à chaque époque sans doute, et pourtant de façon singulière, manger trop proche et manger trop loin se redéfinissent. Parce que les limites entre humain et non humain encore une fois s’estompent. Parce que l’homme est capable du pire. Parce que l’homme augmenté ne sait plus très bien quand il devient robot. Parce que certains animaux ne sont plus que de la viande produite industriellement, alors que d’autres sont choyés comme des enfants.

Mangeurs de viandes et véganes s’opposent. Les premiers sont soupçonnés par les antispécistes de manger leurs semblables, ou alors de contribuer par leur surconsommation de viande à générer des conditions de production qui dénaturent l’animal. À l’autre extrême, les véganes sont mis en garde par la science -l’une des instances habilitées dans notre société à réguler les prescriptions alimentaires- contre le risque de mourir à petit feu en se privant de vitamines essentielles.

Alors, manger de la viande ou pas? Je n’ai pour ma part pas de « religion » particulière à ce sujet, car le manger proche ou loin ne se concentre pas seulement sur le plaisir à consommer des produits carnés plutôt que des végétaux. Dès mon plus jeune âge, passant une bonne partie de mes vacances à la ferme, j’ai été sensibilisée aux conditions de vie et de mort des animaux; puis aux conditions de production des biens alimentaires en général. Manger le lapin que nous avions nourri et caressé ne me posait pas problème, mon grand-père nous gratifiant d’une patte toute douce après l’avoir «dénudé» en tirant sur son manteau d’un coup sec. Par contre, j’étais révoltée par les images qui montraient des milliers de poussins serrés dans une cage, sous une lampe rouge, pour y être engraissés. Hansel et Gretel à la puissance cent ! Du haut de mes huit ans, je me tenais avec une copine à l’arrêt de bus de mon quartier citadin, pour inviter les gens à signer une pétition demandant l’interdiction de l’élevage des poulets en batterie!

Aujourd’hui, une autre façon de penser le «manger proche» se développe, qui privilégie les produits locaux, traçables et parfois biologiques, permettant de retrouver les liens et les goûts perdus à force de manger de plus en plus loin et aseptisé. Du coup, le lien entre la viande et l’animal (le lapin de mon enfance) ne peut plus être ignoré. Ni le sort des animaux élevés intensivement dans le seul but d’être tués et mangés. Il importe désormais à nombre d’Occidentaux de savoir d’où provient ce qu’ils mangent: quelles viandes, mais aussi quels légumes et céréales, issus de quelle agriculture et industrie, dans quel respect d’une terre dont l’Adam s’est distingué, mais dont il redécouvre que s’il n’en prend pas soin, c’est lui-même, ce sont ses enfants qu’il détruit.

Revoir nos assiettes

Pourquoi cette sensibilité aujourd’hui à ce que l’on mange? Il n’y a là de fait rien de nouveau. Dans toute société, on distingue ce qui se mange et ce qui ne se mange pas, le respect des règles alimentaires séparant ceux qui appartiennent ou pas au groupe. Toutefois, dans le monde en profonde mutation qui est le nôtre, où les frontières, les communications, les cultures et le climat se transforment, où l’homme est menacé de confusion avec le robot, alors que les antispécistes lui contestent une place à part dans le règne animal, il y a une nécessité particulière à redéfinir les limites de l’humain, son rapport à ce qui n’est pas lui, et donc à reconsidérer de quoi il se nourrit.

Repenser la façon de manger est nécessaire, disent certains, parce que se désolidariser de notre environnement, le tenir éloigné, distinct de nous, nous mène à manger n’importe quoi et à produire n’importe comment, mettant à mal nos chances de survie.

Repenser à ce que nous mangeons est essentiel, disent d’autres, parce que les limites entre le proche et le lointain ne sont plus très claires dans un univers mondialisé qui n’a plus de dehors et où le sens des frontières est questionné.

Repenser nos modes de productions est fondamental, parce qu’il est difficile d’occulter le lien entre élevage industriel et exécutions de masse, disent les plus engagés, qui rapprochent consommation de viande et cannibalisme sauvage (lequel est aussi menaçant pour l’humain qu’est régénérant le cannibalisme rituel évoqué plus haut).

Dans ces trois cas de figures, il s’agit, encore et toujours, de chercher via le contenu de nos assiettes de nouvelles voies pour nous dégager d’impasses et pour reprendre la construction de l’humain. 

  [1] Mondher Kilani, Le goût de l’autre, Paris, Seuil 2018, 382 p.
[2] Juan José Saer, L’Ancêtre, Paris, Flammarion 1987, 190 p.

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