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vendredi, 19 septembre 2014 10:18

Iris von Roten, féministe méconnue

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Personnalité méconnue dans le monde francophone, Iris von Roten est pourtant une féministe suisse de la trempe de Simone de Beauvoir. Le film qui retrace sa vie de couple, actuellement projeté dans les salles romandes, aidera peut-être à la faire découvrir. Présentation d'une femme très moderne.

C'est en 1947, à l'âge de 30 ans, qu'Iris von Roten, commence à envisager la rédaction d'un livre sur les femmes, avant même la parution du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.[1] Le livre s'appellera Frauen im Laufgitter. Offene Worte zur Stellung der Frau (Femmes dans le parc à bébé. Paroles ouvertes sur la condition féminine).[2]
Mois après mois, année après année, Iris rédige ce livre de quelques 6000 pages. La jeune juriste protestante s'intéresse à des sujets aussi divers que l'histoire, la sociologie et l'ethnologie, sans oublier la psychologie qui la passionne.
Tout comme Simone de Beauvoir, Iris von Roten est un rat de bibliothèque. Elle se tient au courant des débats de l'époque, lit non seulement des ouvrages de référence, mais également des rapports, tels que les messages du Conseil fédéral, de l'Office fédéral de l'industrie, des arts et métiers et du travail (OFIAMT) ou de l'Organisation internationale du travail (OIT). Pour bien se documenter et parler en connaissance de cause, elle séjourne même à Londres, aux Etats-Unis et à Genève.
Jean-Paul Sartre avait suggéré à Simone de Beauvoir, alors romancière de personnages féminins, d'écrire un livre sur les femmes et de dire directement ce qu'elle pensait d'elles. Peter von Roten, pour sa part, encouragea Iris à poursuivre ses recherches. Dès qu'elle terminait un chapitre, elle le soumettait à son mari, député catholique valaisan, pour qu'il lui fasse part de ses commentaires. Tant Simone qu'Iris établirent des « contrats » avec leur conjoint avant de se mettre en ménage, des accords qui garantissaient les droits et les libertés des deux partenaires, et qui allaient de l'affirmation de la liberté sexuelle à l'engagement d'une femme de ménage.

Trop moderne
Cependant, contrairement à Simone de Beauvoir, Iris von Roten ne réussira pas à lancer le débat sur la condition féminine. L'œuvre de la Française sera en grandes lignes bien acceptée par les femmes, tandis que celle de la Bâloise les divisera. Le deuxième sexe, qui se présentait comme une approche philosophique, a permis aux intellectuels français de prendre position sur telle ou telle affirmation de Beauvoir et d'écrire à leur tour leurs opinions. Frauen im Laufgitter, par contre, se voulait politique. Iris y dénonce les in - justices faites aux femmes et signale les pièges tendus à celles qui veulent s'en sortir. Pour chaque problème dénoncé dans son livre, la juriste propose sinon une solution radicale, du moins un changement. C'est donc surtout dans le ton que les deux ouvrages diffèrent. Alors que le langage de Simone est universitaire, Iris écrit déjà comme le feront, des années plus tard, les féministes du nouveau mouvement : elle est ironique et mordante.
Si les uns, hommes ou femmes, reconnaissent la pertinence de ses analyses, surtout au sujet des revendications politiques et économiques, d'autres les jugent inacceptables et la traitent de « culottée ». Elle devient l'objet de satires, est persiflée au carnaval de Bâle et caricaturée. Elle est même rejetée par les femmes.
Frauen im Laufgitter contient cinq grands chapitres. Dans le premier, l'auteure traite de l'Activité professionnelle féminine dans un monde masculin. Aux deux suivants, elle parle de la sexualité et de la maternité, qu'elle considère comme une Bürde ohne Würde (une charge sans les honneurs). Elle excelle dans le chapitre sur les corvées do - mes tiques, expliquant qu'un homme se marie pour avoir une cuisinière privée, un pressing à domicile, etc.
Dans le chapitre sur les droits politiques, intitulé Un peuple de frères sans sœurs, la juriste fustige ceux qui s'opposent aux droits des femmes. Selon elle, l'inégalité politique cimente toutes les prérogatives des hommes. Iris utilise l'argument des opposants au droit de vote des femmes qui disent que son introduction aurait des conséquences in calculables. « Vous avez raison, chers Mes sieurs, dit-elle, au fur et à mesure que l'égalité formelle deviendra réelle dans notre quotidien, l'égalité politique transformera non seulement la situation des femmes mais les mentalités de tout le monde ! » L'intellectuelle n'est pas tendre non plus avec les femmes. Elle parle des opprimées qui pérennisent la do mi nation de ceux qui les oppriment en recherchant des solutions individuelles et qui, au lieu de se révolter, adoptent et intériorisent des idéologies imposées par le patriarcat. Elles sont, par exemple, heureuses de mettre au monde des garçons, des futurs êtres puissants.
Jusque dans son langage, Iris von Roten est de fait très moderne. Elle parle « des femmes et des hommes », « des sœurs et frères », elle soigne son style en créant des mots nouveaux, souvent inspirés de l'actualité politique, elle ne rechigne pas à utiliser des expressions dialectales, ce qui explique, en partie, pourquoi ses écrits sont méconnus en Romandie.
Alors, comment mieux faire connaître la féministe aux francophones ? Vouloir traduire Fraudent Im Laufgitter serait un exercice périlleux. Il est à espérer que des chercheuses des « études genre » se pencheront davantage sur cette œuvre.

1 • Anna Spillmann a été membre de l'OFRA (Organisation für die Sache der Frau) jusqu'à sa dissolution en 1997.
2 • 1958. Réédition avec une préface d'Elisabeth Joris, Wettingen, eFeF Verlag 1991/1996.

 

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