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samedi, 28 décembre 2019 06:00

Féminismes religieux, spiritualités féministes

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NQF 381Il faut «oser penser un engagement féministe et religieux», proclame l’éditorial de la revue Nouvelles questions féministes (NQF) sur les Féminismes religieux-spiritualités féministes. L’injonction pourrait s’adresser à celles qui pratiquent une religion et n’osent pas s’afficher féministes, autant qu’aux féministes séculières supposées en rupture avec toute référence religieuse. Les textes qui suivent cherchent à démontrer que pratique religieuse et féminisme, loin d’être antagonistes, peuvent produire de belles synergies. On cite Sarah Grimké, puisant dans la Bible des arguments contre ceux qui refusent l’accès des femmes à la prédication et justifient l’oppression des Noirs et des femmes. Avec sa sœur Angelina, Sarah Grimké luttait pour les droits des femmes en même temps que pour l’abolition de l’esclavage.

Féminismes religieux - Spiritualités féministes
Nouvelles questions féministes 2019/1
Revue internationale francophone (vol. 38)
Lausanne,  Antipodes 2019, 216 p.

La thématique de ce numéro des NQF -qui contient huit contributions sur la religion- est introduite par Béatrice de Gasquet. Nous suivons son fil de lecture. La sociologue suggère de ne pas considérer les religions comme des institutions sociales univoques et immuables, mais d’examiner les marges de manœuvre que chacune d’elles laisse aux fidèles. Le protestantisme, l’islam et le judaïsme, qui se passent d’une institution "centralisante", laissent une large place à la discussion et restent perméables à des idées nouvelles, avec des ouvertures et replis au gré du lieu et des circonstances. La publication reprend pour l’essentiel les communications faites par des représentantes de ces trois courants lors du colloque Féminismes religieux, Spiritualités féministes qui a été organisé en 2017 à l’initiative des NQF à l’Université de Lausanne.

Féministes protestantes

Lauriane Savoy nous introduit dans le monde des féministes protestantes genevoises. D’une plume élégante, privilégiant information factuelle et bien dosée, elle retrace la lutte des femmes pasteurs. Elle rappelle que la religion n’étant pas du ressort fédéral en Suisse, c’est aux cantons d’établir des règles. Genève, canton laïc, assimile les communautés religieuses à des associations. Ne recevant pas de subventions étatiques, elles jouissent d’une grande liberté d’organisation. À Genève, les femmes ont plein accès au pastorat depuis 1968. Bien acceptées par les fidèles, elles ont tout de même dû lutter pendant trois décennies pour conquérir l’égalité professionnelle avec leurs collègues masculins. Elles ont successivement investi les groupes IBSO, Vies à vies et Fuchsia pour débattre, partager leurs expériences et analyser leur statut professionnel. Grâce à leur ténacité, elles réussissent en 2001 à faire élire Isabelle Graesslé comme modératrice de la Compagnie des pasteurs et diacres de Genève (voir son article La Bible et la fin du patriarcat in choisir n° 689, octobre-décembre 2018).

Égalité musulmane

Moyennant une interview, nous suivons le parcours de Malika Hamidi, qui apparaît comme l’exemple d’une jeune musulmane ayant su accorder engagement scientifique, foi religieuse et féminisme. Elle a découvert l'islam durant ses études universitaires, au contact d’autres maghrébines. En relisant les textes fondamentaux, les jeunes femmes y trouvent des arguments en faveur de l’égalité des sexes et les propagent.

Sophie Schrago nous transporte en Inde, le pays d’origine d’un de ses parents. Dans ce grand pays multi-ethnique et multiculturel, les femmes s’exposent à de multiples types d’oppression: patriarcale, communautaire et de caste. Courageuses et ingénieuses, elles trouvent des voies pour s’en affranchir. Sophie Schrago nous présente le BMMA, le Mouvement indien des femmes musulmanes, qui utilise le «religieux comme matrice d’émancipation». N’ayant pas froid aux yeux, ses militantes créent des tribunaux chariatiques à composition féminine, qui statuent sur des cas concrets. Une approche libérale du Coran leur inspire des verdicts qui réussissent à reformer des décisions précédentes hostiles aux recourantes. Il s’élabore ainsi une jurisprudence capable de transformer les pratiques religieuses et de faire évoluer les idées. Par ailleurs, le BMMA encadre la formation de spécialistes en exégèse et élabore des contrats tel qu’un contrat modèle de mariage.

Juives orthodoxes

L’article sur les revendications actuelles de femmes juives orthodoxes m'a laissée plus perplexe. Il fait référence à un judaïsme orthodoxe très influent en Israël, qui légitime la politique annexionniste des autorité et approuve les projets de judaïsation de la société. Un judaïsme irrespectueux des habitants musulmans et chrétiens. Sans s’en distancier, Lisa Anteby-Yemini dresse un l’inventaire méticuleusement détaillé des rites rabbiniques, dont la célébration est accessible aux Israéliennes. J'avoue ne pas bien voir l’engagement féministe dans l’activisme ainsi décrit.

Ce numéro des NQF ne contient aucune contribution d’une militante catholique. Serait-ce qu’à Lausanne la problématique des rapports entre spiritualités et féminisme cède devant celle des rapports entre les confessions?

En vain également ai-je espéré trouver dans ce recueil des éléments permettant de comprendre l’androcentrisme des religions et l’andromorphie de Dieu. Pour beaucoup de féministes séculières, il y aura là probablement un obstacle qui leur rendra difficile d’adhérer à la cause des spiritualités défendue par les militantes religieuses.


Nouvelles questions féministes  - Une revue internationale francophone

L’ambition des Nouvelles Questions Féministes est de servir d’outil «à celles et ceux... qui souhaitent transformer les rapports sociaux pour construire l’égalité». Pour favoriser la diffusion du savoir dans le domaine du genre, la revue publie des traductions, ouvre ses colonnes à des personnes de l’extérieur et organise des événements.

Simone de Beauvoir WikiComÀ l’origine de sa création, on trouve Simone de Beauvoir. Au lendemain de Mai 68, des militantes françaises actives dans les MLF éprouvent le besoin d’affiner leur outillage théorique. Nourries au Deuxième Sexe, elles vont relire des textes qui traitent de l’oppression des femmes, les mettre à l’épreuve de l’actualité et en discuter. Christine Delphy, une chercheuse déjà confirmée, les introduit auprès de Simone de Beauvoir. Ravie de découvrir de jeunes militantes prêtes à désacraliser ses écrits, la philosophe les invite à des réunions régulières pour débattre. Elle les encourage à écrire et intercède pour qu’elles puissent se faire publier. Nées d’un besoin d’avoir leur publication à elles, les Questions féministes voient le jour en 1977.

Éditée pendant trois ans, la revue non-mixte sort huit numéros, qui deviendront des ouvrages de référence. Puis les divergences théoriques au sein du comité éditorial prennent l’allure d’une guerre de tranchées et la revue cesse de paraître. Celles qui tiennent à l’existence d’une revue féministe fondent en 1981 les Nouvelles Questions Féministes. Simone de Beauvoir soutient la démarche, accepte de présider le collectif et assume cette charge jusqu’à sa mort. Son décès casse l’élan du collectif, et la parution de la revue s’interrompt une nouvelle fois.

Réanimée avec beaucoup de peine, les NQF surmontent avec difficulté les obstacles dressés par la privatisation de l’Imprimerie nationale française. Le Comité décide d’élargir sa base en s’ouvrant à la collaboration de féministes francophones d’ailleurs. Comme les autorités suisses subventionnent les universités qui enseignent les études féministes, Christine Delphy et sa collègue Patricia Roux à Lausanne saisissent l’opportunité de rapprocher les NQF de l’UNIL, alors pionnière en la matière. L’attribution à Patricia Roux de la chaire «Études genre» bénit ce mariage d’amour et de raison, et assure le financement des NQF, dont le premier numéro franco-suisse paraît le 14 juin 2002. Assurant la continuité historique, Christine Delphy est responsable de la publication et copréside le comité éditorial à côté de Patricia Roux.

Trimestrielle au début et semestrielle depuis 2015, la revue est hébergée par la Haute école du social et de la santé à Lausanne. Les effets de ce changement structurel ne se manifestent pas tout de suite, mais il devient par la suite de plus en plus évident que le centre d’intérêt rédactionnel s’est déplacé. Le regard se porte plus rarement sur le Sud et ses problématiques comme la lutte pour la souveraineté alimentaire, la défense de l’habitat ou la démilitarisation. L’accentuation du caractère scientifique de la revue et la compétence professionnelle de celles qui s’y expriment érigent un mur entre les spécialistes et les militantes. Recentrée sur des sujets relevant des activités de personnes travaillant dans le social et la santé, NQF semble devenir la revue qui exprime leurs préoccupations et valorise leur action.

Si les questions de la place des femmes dans les religions vous intéressent, n’hésitez pas à lire ou à relire les articles de notre dossier Église nom féminin de notre numéro 689 (octobre-décembre 2018).

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