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jeudi, 01 juin 2017 14:36

La biodiversité en parcs. Une interview de Daniel Cherix

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 Professeur honoraire au Département d’écologie et d’évolution de l’Université de Lausanne, Daniel Cherix a été conservateur du Musée de Zoologie du Palais de Rumine. Il est chroniqueur à la RTS pour Monsieur jardinier et le président de la Commission de recherche du Parc naturel périurbain du massif du Jorat.

La création de réserves naturelles a bonne presse en Suisse. Ainsi un nouveau parc périurbain pourrait voir le jour en 2020 dans la forêt du Jorat (canton de Vaud). Mais ces îlots de verdure ne s’apparentent-ils pas finalement à des musées de la biodiversité ou à des luna-park « bio » pour citadins stressés ? Réponse avec Daniel Cherix.

Pour le biologiste et zoologiste Daniel Cherix, c’est une évidence. Les parcs naturels ont, de par leur existence même, une fonction vitale pour la préservation de l’équilibre des systèmes environnementaux. Ils sont en outre des lieux d’observation indispensables pour la recherche scientifique. « Dans un musée, tout est mort, lance-t-il, et à l’évidence ce n’est pas le cas ici. Ces parcs ne sont pas non plus des zoos, puisque les phénomènes naturels s’y développent librement. Si le promeneur y croise un chevreuil, tant mieux pour lui, mais ce n’est pas garanti comme dans un zoo. »
Pour mieux comprendre la fonction de ces zones protégées, il faut remonter d’un palier. On parle toujours de la nécessité de préserver les espèces, mais en quoi est-ce vraiment nécessaire ? En quoi la préservation d’un oiseau au fin fond du Costa Rica nous concernerait-elle, nous autres Suisses ?

Daniel Cherix : « Nous sommes en train de mesurer que nous sommes tous dans un seul et unique écosystème, des manchots de l’Antarctique aux ours polaires de l’Arctique, même si des micro-équilibres existent par région. Bien sûr, le frémissement des ailes d’un papillon d’Australie ne va pas nous influencer directement, mais peut-être le fera-t-il à plus long terme, car la nature est en perpétuel mouvement. Les animaux se déplacent, les oiseaux migrent et transportent des graines, donc les plantes aussi migrent. Toute cette biodiversité en mouvement contribue au maintien de l’équilibre de la planète. »

Lucienne Bittar : Dans quelle mesure l’homme contribue-t-il à ces changements ?
« Il est la cause majeure de l’accélération des interactions entre les écosystèmes régionaux, puis entre les continents eux-mêmes. Avec les débuts des grands voyages par bateau et la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, en 1492, l’homme s’est mis à déplacer activement et massivement des espèces végétales et animales, comme les étourneaux ramenés d’Australie par les Anglais ou encore des cafards ou des rats. Avant cela, les espèces ne pouvaient pas voyager ainsi (à moins de remonter à des millions d’années, quand il y avait des passages entre les continents). Certaines de ces espèces introduites dans un écosystème donné deviennent invasives, car elles ne trouvent en face ni parasite ni prédateur. C’est là une des causes majeures de la diminution de la biodiversité. Un exemple très actuel est l’arrivée au Tessin du kudzu, une liane asiatique qui recouvre tout, les maisons, les forêts... Nos écosystèmes sont une longue histoire de subtils équilibres entre ceux qui consomment, les parasites, et ceux qui favorisent la production. Nos propres espèces n’ont pas le potentiel de devenir invasives car elles s’autorégulent. Si, par exemple, il n’existait pas en Suisse de xylophages se nourrissant du bois, notre pays serait recouvert de forêts. L’arrivée de nouvelles espèces dominantes fragilise donc ces équilibres. »

En quoi la création de parcs naturels protégés nous prémunirait-elle contre ces transformations, puisqu’à l’évidence l’homme ne peut pas maîtriser ces changements ?
« Il s’agit avant tout de préserver ce qui existe, pour donner un peu d’air à nos écosystèmes malmenés. La protection stricte d’un territoire est un garant de la survie des écosytèmes, donc des espèces. En effet, il existe une cause plus importante encore de la disparition des espèces : c’est la fragmentation de leurs lieux de vie, à cause d’une route par exemple. En dessous d’une certaine taille de territoire, certaines de nos espèces ne peuvent pas survivre - le lynx, par exemple, a besoin d’un espace de 150 à 200 km2. Si en plus elles doivent partager leur territoire avec de nouveaux concurrents venus d’ailleurs, mieux armés, elles n’ont plus aucune chance. Le frelon asiatique, qui a été importé en France, se trouve à présent aux frontières de la Suisse, en Allemagne, en Espagne, au Portugal, en Italie. Il pose des problèmes à la fois pour les apiculteurs, puisque les abeilles européennes ne savent pas comment se défendre contre lui, et pour les hommes, car ses piqûres sont peu agréables.
» Pour lutter contre cette fragmentation, les cantons de Genève et de Vaud développent des réseaux écologiques. Ils veillent à ce qu’il y ait des continuums qui permettent aux espèces animales, même à notre escargot qui ne fait que 200 mètres par an, de se déplacer. Cela peut être des haies qui se suivent. Mais cette linéarité n’est de loin pas toujours possible. D’où l’intérêt de la préservation de la biodiversité dans des zones protégées, via le rétablissement de marais ou de prairies naturelles par exemple, ou comme le fait à titre privé Pro Natura avec sa réserve pour les oiseaux migrateurs à Genève, sur les rives du lac Léman. L’idée est de conserver des patchs de biodiversité, pour maintenir un certain nombre de populations locales permanentes ou visiteuses. »

Il existe en Suisse plusieurs catégories de parcs d’ampleur nationale (voir p. 47). Plusieurs nouveaux projets ont été refusés ou sont ralentis. Qu’est-il encore possible de protéger ?
« Il faut en convenir, le concept de protection de la nature via des réserves comme le comprenaient nos ancêtres, qui ont créé en 1914 le Parc national suisse, n’est plus applicable ni suffisant, car les frontières entre l’humain et la nature ne sont plus aussi distinctes. Grâce à l’impraticabilité partielle de nos montagnes, nos paysages alpins ont été en partie préservés, mais il faut réfléchir à présent à l’étage du dessous, compris entre 700 et 1000 mètres. Cette zone est bien plus chargée en termes de pression humaine. Une part non négligeable des terres y est occupée par l’activité humaine. Ce qui reste de non bâti, ce sont le plus souvent des forêts en état semi-naturel, puisque soumises à une exploitation par l’homme.
» À partir de là, il nous faut nous demander s’il existe encore des zones qui présentent un intérêt en termes de biodiversité et qui peuvent jouer un rôle de relais ou de réservoir. La réponse est oui : ce sont justement nos forêts, qui abritent environ un tiers de la faune et de la flore du pays. J’insiste, si non seulement une partie de nos espèces disparaissent à cause de la présence d’espèces étrangères invasives, mais qu’en plus celles qui parviennent à survivre ne trouvent plus de refuges pour se reproduire dans de bonnes conditions, avant de se disperser à nouveau, tout notre écosystème va être mis à mal. Et avec le réchauffement climatique, l’urgence d’un suivi des espèces-clés est encore plus pressante. Nos forêts doivent être protégées et mieux étudiées dans ce sens.
» C’est ce patch que peut offrir la création de parcs naturels périurbains (PNP), comme celui du massif forestier du Jorat, qui abrite un échantillonnage de toutes les espèces forestières de la région. C’est une des dernières forêts et la plus grande (7000 hectares) d’un seul tenant (4000 hectares) du Plateau suisse. Elle constitue un relais essentiel entre les Préalpes et le Jura. L’Association Jorat, une terre à vivre au quotidien a été créée en 2012 sur l’initiative de la ville de Lausanne et du Musée cantonal de Zoologie à Lausanne, pour préserver et valoriser ce patrimoine naturel. Elle fédère les treize communes et l’Etat de Vaud, propriétaires du massif. En février 2015, l’Association a déposé un dossier de candidature pour la création d’un PNP dans le massif du Jorat et l’Office fédéral de l’environnement a accepté de cofinancer pour moitié le travail de concrétisation de ce projet. »

La création de ce parc du Jorat ne risque-t-il pas d’amener trop de visiteurs dans cet espace naturel et de le dénaturer ?
« Ces forêts sont déjà des lieux fortement visités. On estime que 1,5 million de visiteurs se rendent annuellement dans le Jorat, et ce chiffre devrait augmenter avec l’arrivée estimée de plusieurs milliers de nouveaux habitants dans le canton d’ici 15 ans. Certaines zones du massif débordent de monde, alors que d’autres sont délaissées. Le but est aussi de mieux distribuer ce flux. Une meilleure gestion des visiteurs soulagera certaines communes et pourrait contribuer à faire démarrer une petite économie touristique locale.
» En créant une structure d’accueil pour les visiteurs, qu’ils soient pratiquants du VTT, cavaliers ou simples promeneurs, il sera possible en outre de leur transmettre des informations. Car les PNP visent aussi la formation à la protection de l’environnement des populations. La Commission de recherche du Jorat, qui vient de démarrer en mai ses activités, ne s’occupera pas que de l’observation scientifique de l’évolution et de l’organisation des espèces animales et de la flore forestière. Des sociologues s’intéresseront aux aspects sociaux de la forêt, puisque qu’elle se trouve à proximité, pour connaître l’intensité des passages, pour comprendre comment les populations s’intègrent au paysage, etc. Dans le Parc national suisse, c’est déjà le cas. Des questionnaires sont remis aux visiteurs pour comprendre leurs motivations, attentes et questionnements, pour mieux adapter l’offre. »

Les politiques préventives de santé publique intègrent de plus en plus le contact avec la nature. Le PNP du Jorat jouera-t-il un rôle sur ce plan ?
« Bien sûr ! Même s’il n’observe pas les petites bêtes en courant dans la forêt, un sportif y trouve une certaine qualité de l’air qui l’amène à une sensation de bien-être. Cet aspect déstressant est plus flagrant encore dans le cas du promeneur. Les citadins sont à la recherche de ce contact avec la nature. Les jardins en zones urbaines peuvent certes y répondre en partie, mais le PNP se fait précieux pour la personne à la recherche d’une immersion plus complète. La nature offre un chaos organisé. Sa diversité n’agresse pas l’humain, mais le pénètre. En pleine forêt, chacun se sent plus facilement comme faisant partie de la nature. La sensation de cette présence permet d’atteindre une certaine félicité. »

Pour en savoir plus : www.jorat.org/le-parc-naturel-periurbain

Des joyaux de nature
Trois catégories de parcs d’importance nationale sont définies par la Loi fédérale sur la protection de la nature et du paysage.

Parc national
Un parc national permet la préservation du patrimoine naturel en offrant des habitats intacts à la faune et à la flore indigènes, qui se révèlent parfois uniques au monde, comme le pavot jaune des Grisons. Il se compose d’une zone centrale de plus de 100 km2, définie comme une zone naturelle -où la nature se développe librement et où la présence de l’homme n’est tolérée que sur des chemins délimités ou pour la recherche scientifique- et d’une zone périphérique -où se pratique une gestion durable et adaptée à l’état naturel.
Il n’en existe qu’un seul en Suisse, dans les Grisons (170 km2), fondé en 1914. La création d’un deuxième parc national, celui d’Adula, entre les cantons des Grisons et du Tessin a été refusée l’an passé. Véritable laboratoire à ciel ouvert, le Parc national suisse permet aux scientifiques de comprendre les phénomènes naturels et de mesurer avec recul (sur plus de 100 ans) comment évolue l’éco-système alpin, qui occupe un tiers de notre paysage.

Parc naturel régional
Zone rurale en partie habitée, le parc naturel régional se distingue par une nature et un paysage de grande valeur et des constructions et équipements parfaitement intégrés au site. Le but est la mise en évidence de la richesse d’éléments naturels et culturels dans un territoire rural traditionnel, via une gestion durable du paysage. Sa taille est inférieure à 100 km2. Il en existe dix-neuf en Suisse, par exemple celui du Doubs.

Parc naturel périurbain
Un parc naturel périurbain (PNP) doit être situé dans un rayon de 20 km du centre d’une grande agglomération. Il est composé d’une zone centrale, dite naturelle, de 4 km2 au minimum, soumise au même niveau de protection que celle d’un parc national ; puis d’une zone tampon, de transition, dédiée à la découverte de la nature, à des activités didactiques, de détente ou de loisirs ; et enfin d’une zone de nature exploitée par l’homme.
Comme pour un parc national, une Commission de recherche est chargée de gérer la recherche dans la zone protégée et dans la zone de transition, pour en évaluer l’impact.
À ce jour, la Suisse ne compte qu’un seul PNP, à savoir le Wildnispark Zurich Sihlwald. Le Parc du Jorat serait le second et le premier de Suisse romande. Un autre projet a été envisagé en 2011 dans le canton de Neuchâtel, autour de la forêt de Chaumont, mais il ne semble pas remplir les conditions.

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