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jeudi, 01 juin 2017 10:36

Résister à la radicalisation

Écrit par

© HerrmannComment affronter les extrémistes de tous bords (nationalistes, islamistes, racistes, terroristes) sans tomber dans le découragement ou une radicalisation inverse ? Les recherches scientifiques actuelles proposent de renouer avec une culture du débat et de la rationalité.

Auteure d’une thèse portant sur le processus créatif dans la fiction, la chercheuse en philosophie Amanda Spierings a travaillé au Centre interfacultaire en sciences affectives de Genève. Elle se consacre actuellement à sa famille et à l’écriture.

Toute pensée ou comportement extrême n’est pas intrinsèquement mauvais. La notion d’extrême n’est compréhensible que par référence à une norme de laquelle elle s’éloigne. Notre jugement de ces extrêmes est lui aussi relatif à cette norme, à sa nature et à la valeur qu’on lui accorde. Un comportement qui s’écarte d’une règle morale sera probablement jugé plus problématique qu’un acte qui s’oppose à un canon esthétique ou prudentiel. Les comportements extrêmes seront aussi évalués en fonction de leurs conséquences négatives potentielles, comme dans le cas de prescriptions quantitatives (il faut consacrer un temps raisonnable à Internet, boire de façon modérée...).
Une autre conséquence de cette relativité des extrêmes est que ceux-ci se déplacent lorsque la norme change. Le centre politique de notre époque correspond, au moins en partie, à l’extrême de temps passés. Ainsi, la pensée extrême peut non seulement être neutre, mais même positive -un vecteur de changement. L’histoire des idées fournit des exemples prouvant le potentiel créatif et progressif de l’écart à la norme. C’est en raisonnant par l’absurde -en posant une hypothèse extrême et en suivant ses conséquences jusqu’au bout- que l’on découvrit, par exemple, la géométrie non-euclidienne.

Radicalisme ou extrémisme

Il est donc nécessaire de différencier plusieurs types de pensées extrêmes. Le sociologue Gérard Bronner propose à ce sujet une définition éclairante. Selon lui, la pensée extrême est une pensée qui « adhère radicalement à une idée radicale ».[1] Il ne suffit pas qu’une pensée s’écarte de la norme pour qu’elle soit définie comme extrême ; il faut également que l’adhésion à cette idée ne souffre pas de contradiction.
Alex P. Schmid, ex-responsable du Service de prévention du terrorisme des Nations Unies, propose une distinction similaire entre extrémisme et radicalisme.[2] Tous deux se caractérisent par leur écart à la norme, explique-t-il, mais le radicalisme fait preuve d’ouverture d’esprit, alors que l’extrémisme n’admet qu’une seule vision du monde, rejette tout pluralisme et ne permet pas le dialogue.
Schmid met en avant le potentiel positif du radicalisme grâce à des exemples historiques de mouvements progressistes et non violents, tel que celui des suffragettes qui défendait des idées radicales pour l’époque. À nouveau l’ouverture aux autres, la capacité à accepter la discussion distinguent l’homme radical de l’extrémiste dangereux.
Pour comprendre l’extrémisme, ces conceptions mettent donc en avant l’attitude individuelle et communautaire face au dialogue et à la contradiction, et non pas une prétendue folie ou absence de rationalité de la pensée extrême. Il est certes tentant de considérer les extrémistes comme des fous furieux, des psychopathes irrécupérables et insensibles à la raison ; ce n’est cependant pas ce qui ressort des études entreprises sur le sujet. Les extrémistes font preuve de rationalité et d’intelligence, notamment dans la mise en place de stratégies et de moyens pour arriver à leurs fins.

Journaliste scientifique, Annette Schaeffer corrobore ces faits, remarquant que « la plupart des terroristes ne souffrent pas de maladie mentale ; au contraire, ils évaluent de manière rationnelle les coûts et bénéfices de leurs actions et concluent que le terrorisme leur est profitable ».[3] Les responsables de cellules terroristes évitent d’ailleurs de recruter des personnes pathologiques, dont l’instabilité pourrait nuire à leur cause. Schmid et Bronner partagent ce constat : l’extrémiste « propose des moyens en adéquation aux fins poursuivies »,[4] il fait preuve de rationalité prudentielle.

Rétablir le contact

Cette conclusion est réjouissante. Elle signifie que nous pouvons exploiter le terrain commun de rationalité que nous partageons avec les extrémistes, pour entamer une discussion et contrer leur raisonnement prudentiel. Ainsi il serait possible de s’attaquer aux attitudes des extrémistes envers la violence en remettant en cause l’efficacité de ce moyen pour arriver à leurs fins plutôt que les fins elles-mêmes.[5] Car même s’ils refusent de remettre en question leurs objectifs, les extrémistes peuvent être ouverts à la discussion sur les meilleurs moyens pour les atteindre. Encore faut-il cependant qu’il y ait une volonté de dialogue, une opportunité d’échanger. Si Bronner et Schmid ont raison, il est dans la nature même de l’extrémisme d’être réfractaire à toute remise en question. Il faut donc également envisager d’autres approches.
Une autre façon de comprendre la pensée extrême -et d’essayer de découvrir comment la combattre- est d’examiner son origine. L’un des outils conceptuels souvent employés à cette fin est la notion de radicalisation. Ce concept désigne l’évolution d’une personne ordinaire, citoyenne « inoffensive » et respectueuse de la loi, vers une personne dont les opinions et les actes sont extrêmes et dangereux.
De nombreux chercheurs s’accordent à dire qu’il n’existe pas de personne type susceptible de succomber aux sirènes de l’extrémisme. Une multitude de facteurs entrent en ligne de compte, par exemple le sentiment d’être victime d’une injustice, les griefs politiques, la marginalisation, l’humiliation, l’attrait du risque, la recherche d’un statut, la proximité avec une personne ou à un groupe déjà radicalisé, etc.
Par conséquent, il n’existe pas non plus de profil type de l’extrémisme. Ce qui remet immédiatement en question l’efficacité des techniques de profilage employées à l’encontre de certaines populations.[6] L’idée même qu’il existe une méthode unique pour lutter contre le terrorisme semble naïve. Étant donné la variété des motivations possibles, la réponse ne peut être que multiple.
L’une des stratégies possibles est d’attaquer les différentes sources de motivations de l’extrémisme. Réduire le taux de chômage des jeunes dans certains pays, adopter des politiques étrangères moins agressives, rétablir la justice... Ce genre d’initiatives est essentiel, même si cela va à l’encontre de nos réactions instinctives de repli et de radicalisation face au terrorisme.

Les chercheurs proposent également d’essayer de rétablir le dialogue pour s’attaquer aux idéologies radicales défendues par les extrémistes, à leurs buts eux-mêmes. Comme il n’est pas possible de forcer les extrémistes à discuter - cela ne produirait qu’un dialogue de sourds -, et encore moins à changer d’avis, ils recommandent de cultiver le pluralisme, afin de leur proposer des pensées et visions du monde alternatives, de leur faciliter l’accès à d’autres théories, d’autres explications et arguments. Plutôt qu’offrir des thérapies ou des cours de logique aux extrémistes, il faut briser leur isolation cognitive et rétablir une culture du débat et de la confrontation positive des idées.
Il semble donc finalement que nous ne soyons pas complétement démunis face à l’extrémisme. Combattre la pensée extrême et violente est une tâche titanesque, mais elle est réalisable en partie. Pour commencer en nous et dans notre entourage. Si nous nous sentons aujourd’hui isolés et éloignés les uns des autres, c’est qu’il nous faut, nous aussi, pratiquer la culture du dialogue et lutter contre notre propre tendance à la radicalisation.[7]

[1] Gérard Bronner, La pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques, Paris, Denoël 2009, p. 130.
[2] Alex P. Schmid, Radicalisation, De-Radicalisation, Counter-Radicalisation. A Conceptual Discussion and Literature Review, ICCT (International Centre for Counter-Terrorism) Research Paper, mars 2013.
[3] Annette Schaefer, Inside the Terrorist Mind, Scientific American, Décembre 2007.
[4] Gérard Bronner, op.cit., p. 61.
[5] Omar Ashour, The De-Radicalisation of Jihadists. Transforming armed Islamist movements, Londres, Routledge 2010, p. 6.
[6] Arun Kundnani critique notamment le profilage des musulmans dans son article "Radicalisation : the journey of a concept", Race & Class, vol. 54, septembre 2012, pp. 3-25. Voir aussi Edwin Bakker, Jihadi terrorists in Europe, La Haye, Clingendael 2006, p. 56.
[7] On peut noter dans ce contexte l’intéressante initiative du site www.allsides.com, qui propose des articles d’actualité provenant de sources aux sensibilités politiques différentes.

 

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