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lundi, 04 mai 2020 17:14

Des illusions aux effets réels

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Comme notre monde serait triste en noir et blanc! Sans les couleurs, nous serions amputés d’une large part de notre gamme émotionnelle et de nos possibles. S’appuyant sur une importante littérature scientifique, le coloriste Jean-Gabriel Causse a étudié les influences physiologiques et psychologiques des couleurs sur nos humeurs et comportements, sur notre créativité, nos capacités cognitives, notre sexualité et performances sportives...

Créatif publicitaire durant de nombreuses années, Jean-Gabriel Causse s’est spécialisé dans le conseil en couleurs dans le monde industriel, en France et au Japon. II est membre depuis 2007 du Comité français de la couleur et auteur de L’étonnant pouvoir des couleurs (Paris, Éd. du Palio 2014, 190 p.).

Lucienne Bittar: Que ce soit dans L’Étonnant pouvoir des couleurs ou dans votre roman Les crayons de couleurs,[1] où vous dessinez une société d’où les couleurs auraient brusquement disparu, vous défendez la thèse que chacune d’entre elles a un rôle, que ce n’est pas pour rien que nous sommes capables de les percevoir.

Jean-Gabriel Causse: «Absolument! Pour commencer, comme pour tout être vivant, notre survie en dépend. Les couleurs permettaient à nos ancêtres du Paléolithique de repérer les fruits comestibles lors des cueillet­tes ou encore leurs ennemis. J’imagine que le jaune devait être associé aux lions ou aux guépards et déclencher la peur du danger. Je pense que c’est pour cette raison que les espèces animales ont des visions de couleurs qui leur sont propres, ajustées à leurs besoins de survie.»[2]

Les couleurs n’existent pas en dehors de notre perception cérébrale. Elles seraient donc des illusions utiles?

Jean-Gabriel Causse: «En quelque sorte. Trois paramètres font une cou­leur: la teinte, la valeur et la saturation. La teinte correspond à une longueur d’onde précise se situant en­tre l’infrarouge et l’ultraviolet; elle est perçue par les cellules sensorielles de nos rétines (les cônes) qui affi­chent des sensibilités différentes se­lon les plages des longueurs d’on­des. Certaines sont plus sensibles aux on­des courtes, donc aux bleus, d’autres aux ondes longues, donc aux rouges. Ainsi il n’y a pas deux personnes qui perçoivent le spectre des couleurs de la même manière. Vient ensuite la valeur ou luminosité, qui dépend du pourcentage de blanc utilisé: pour une même longueur d’onde, on pourra voir du rose clair ou du bordeaux foncé. Et enfin la saturation, qui varie selon le pourcentage de gris: le même rouge pourra être fluo ou gris chaud.

»Mais une couleur ne devient une couleur que lorsqu’il y a interprétation cérébrale de sa longueur d’onde. Elle n’existe que dans la mesure où un cerveau la produit. Reste un mystère: comment se fait-il, par exem­ple, alors que notre cerveau traite au départ au même endroit l’informa­tion rouge et rose, qui ont la même longueur d’onde, que des zones cérébrales différentes s’activent ensuite, nous influençant autrement? Per­sonne aujourd’hui n’est capable de répondre à cette question.»

Les expériences scientifiques actuel­les induiraient donc que les couleurs agissent sur notre cerveau tant pour des raisons d’ordre physiologique, relatives aux longueurs d’ondes, que pour des questions relevant de projections personnelles et culturelles?

«Tout à fait. Prenez le rouge. Il est souvent utilisé comme couleur vestimentaire chez les personnes qui travaillent en altitude, là où il fait plus froid. Le rouge est associé au feu, à la chaleur. Résultat, ceux qui portent un blouson rouge ont une résistance au froid de quatre degrés de plus que ceux qui portent des blousons bleus. Mais c’est en fait une mauvaise interprétation du cerveau humain! Ce que nous appelons couleurs chaudes, comme le jaune et le rouge, sont plus froides dans la nature que les couleurs froides, tel le bleu. L’exemple le plus frappant est celui du gaz de votre cuisinière. Quand la flamme est rouge, elle est beaucoup moins chaude que lorsqu’elle est bleue.

»J’ai été étonné de voir comment les études scientifiques actuelles rejoignent des connaissances ancestrales, comme celles du Feng Shui taoïste. Leurs conclusions correspon­dent quant à l’utilisation de couleurs particulières dans les lieux de vie -que ce soient les chambres à coucher, les salles de classe ou les bureaux- en fonction de résultats escomptés. Le rose, par exemple, est relaxant. Il réduit le rythme cardiaque et l’agressivité. Il est indiqué dans les écoles avec des enfants hyperactifs, dans les milieux psychiatriques et les prisons. Je l’ai personnellement conseillé en 2014 dans les chambres de crise de l’hôpital Salvator à Marseille, un établissement psychiatrique pour enfants et adolescents.»

Si l’effet d’une couleur n’est pas uniquement d’ordre physique mais aussi projectif, une couleur imaginée les yeux fermés, par exemple quand on médite, pourrait avoir sur le pratiquant la même influence que celle qu’on lui prête habituellement?

«C’est possible. Je vais vous donner un exemple qui montre l’importance de la projection dans le domaine des couleurs. L’artiste hypnothérapeute Anne-Sophie Servantie a sorti l’an passé une bande dessinée[3] relatant le parcours de Doris, un sculpteur de renommée internationale, devenu aveugle à l’âge de 30 ans. La dernière couleur qu’il ait vue, il y a de nombreuses années de cela, c’était le rouge. Il pensait s’en souvenir encore, mais sans être certain que cela soit vraiment du rouge. Il m’a demandé de préparer du rouge pour ses œuvres et je lui en ai présenté plusieurs avec des intensités différentes. Il a été capable de choisir avec ses doigts un rouge particulier qui correspondait à la couleur qu’il avait mémorisée et qu’il pouvait encore visualiser. Il me disait: ‹Je t’ai demandé une teinte plus chaude, et là ce n’est pas le cas›, puis, devant un autre rouge: ‹Voilà, celui-là il est mieux›. Deux jours après, j’ai essayé de le piéger en faisant passer un autre rouge pour celui qu’il avait choisi, mais il a senti la différence. Doris arrive vraiment à sentir le rouge avec ses doigts grâce à la chaleur dispensée par la longueur d’onde, et à le relier à sa mémoire.»

Vous encouragez tous ceux qui ont un message à faire passer à colorer leur approche. Ce conseil, selon vous, pourrait aussi s’appliquer aux religions, notamment pour nos églises.

«Mais oui, l’emploi de couleurs aide les gens à voir la religion comme une fête! Prenez nos cathédrales, celle de Chartres par exemple. Elles ont été construites avec de nombreuses couleurs et avec des vitraux pour refléter celles-ci à l’intérieur. Quand les fidèles pénétraient dans une église au Moyen Âge ou durant la Renaissance, ils entraient dans un lieu de vie.[4] Aujourd’hui, les églises sont devenues très austères. Les pierres sont nues et grises là où, à l’origine, il y avait de la peinture, des tentures, des tableaux. On a juste oublié de les repeindre depuis 200 ou 300 ans!

»Alors oui, si je devais donner un conseil au monde religieux, ce serait de remettre de la couleur partout. Regardez le Vatican, comme il est coloré, c’est formidable ! Imaginez la chapelle Sixtine sans couleurs. À l’inverse, et même si j’aime beaucoup le travail de Pierre Soulage, je pense que ses vitraux conçus pour l’abbatiale de Sainte-Foy à Conques ont fait perdre à ce lieu sa fonction première, qui était de redonner espoir aux pèlerins qui venaient de traverser la région difficile et aus­tère de l’Aubrac.»

Le noir et le gris pourtant sont très appréciés aujourd’hui dans le design.

«C’est vrai que dans la haute couture le noir est devenu très tendance depuis Coco Chanel. Les créateurs occi­dentaux ont relancé le noir comme la couleur chic par excellence, la cou­­leur qui amincit. Mais dans la symbolique courante, au fil de l’histoire de l’humanité, porter du noir a long­temps été l’antithèse de la séduction; c’était opter pour la couleur la plus laide, le noir étant associé au néant. Ce n’est pas pour rien qu’il a été choisi par les punks pour marquer leur contestation culturelle et le No future. Ou qu’il est, en nombre de lieux, la couleur par excellence du deuil, un temps peu propice à la séduction. Et c’est encore pourquoi les magistrats, les ecclésiastiques, les domestiques ont des costumes noirs. Mais pour moi le deuil devrait plutôt se faire en couleur, en particulier en blanc, qui symbolise la renaissance, la vie, la lumière.»

Mais le blanc ne peut-il pas être vu aussi comme la couleur du vide?

«C’est vrai que le blanc marque aussi le vide, comme avec la page blanche ou la virginité des époux. Mais en même temps, le blanc, c’est la lumière. C’est ce qui rend cette couleur si intéressante. Je dis bien couleur, car vouloir faire du noir et du blanc des non-couleurs est une approche très contemporaine. L’idée a accompagné la naissance de la photographie et du cinéma en couleur, par opposition au noir et blanc. Sous-entendu que le noir et le blanc ne sont pas des couleurs.[5]

»Mais qu’appelle-t-on blanc? Notre référence de blanc a changé depuis une cinquantaine d’années. Notre blanc actuel, nos arrières grands-parents l’auraient appelé bleu. Nos chemises blanches sont traitées avec de l’azurant, c’est-à-dire du bleu ciel, pour donner le sentiment de blancheur. Et pour beaucoup de gens, le blanc, c’est la neige en plein soleil. Or la neige en plein soleil, c’est 15% de bleu du fait de la réflexion du ciel. Le vrai blanc, c’est celui de la neige par temps gris, que nous trouvons pour notre part un peu jaunâtre. Ou encore celui du lait. Prenez une feuille de papier blanc et posez-la à côté d’un verre de lait, vous verrez qu’elle vous paraîtra plus bleue ou le lait plus jaune.»

Parlez-nous du choix des couleurs de la couverture de votre livre L’étonnant pouvoir des couleurs.

«J’ai choisi pour la trame et la tranche du livre un bleu qui ressemble à ceux des peintres Gustav Klimt et Jacques Majorelle. C’est un bleu puissant, qui attire l’œil. Et comme le bleu a la vertu de faire ralentir et de développer l’imaginaire, je me suis dit que c’était vraiment la bonne couleur pour arrêter le passant. Quant au vert du titre, la couleur de la persuasion, il s’est… imposé à moi! Le vert incite à agir, il suggère: ‹Allez-y, achetez ce livre!› J’ai appliqué les principes de l’influ­ence de la couleur pour mon propre bénéfice, et cela a bien fonctionné.»

[1] Jean-Gabriel Causse, Les crayons de couleurs, Paris, Flammarion 2017, 320 p.
[2] Cf. Chloé Laubu, "Les animaux nous en mettent plein la vue", aux pp. 35-37 de ce numéro.
[3] Anne-Sophie Servantie, La dernière couleur fut le rouge, Doris Valerio, Un aventurier devenu sculpteur aveugle, Allainville-aux-bois, Grr… Art éditions 2019, 100 p.
[4] Cf. Stefan Trümpler, "À la collégiale de Romont, chaque heure est différente", aux pp. 48-51 de ce numéro.
[5] Cf. Nathalie Boulouch, "Une histoire de valeurs", aux pp. 52-54 de ce numéro


Coloriste, un métier

Le Comité français de la couleur (CFC) a été fondé en 1959. Il réunit des acteurs de la mode, du design, de l’architecture, de la cosmétique, de la gastronomie... Premier du genre, le CFC a fait des petits en Europe et en Asie. Dix ans plus tard, à l’initiative de la France, du Japon et de la Suisse, Intercolor, l’association internationale des couleurs, a vu le jour.

Cette plateforme de recherche et de développement réunit des experts interdisciplinaires de quatorze pays d’Europe et d’Asie. Ce sont eux qui définissent les tendances mondiales de la mode pour les couleurs. Ils agissent en quelque sorte comme des lobbyistes. Reste que le métier de coloriste est complexe. Si beaucoup d’entre nous peuvent percevoir la disharmonie d’un ensemble de couleurs, nous sommes peu en revanche à pouvoir avancer une explication et une solution pour y remédier.

Les coloristes viennent d’horizons variés. Jean-Gabriel Causse, par exemple, est directeur artistique de Perrot&Cie d’une marque de peinture murale française, mais il travaille aussi sur les couleurs des objets de décoration. D’autres coloristes sont issus des beaux-arts. Ayant une vraie sensibilité à la couleur, certains artistes peintres ont fait de la recherche en matière de couleur leur métier.

«Prenez les impressionnistes, illustre Jean-Gabriel Causse. Ils étaient vraiment des coloristes incroyables, des génies; ils ont créé des associations de couleurs révolutionnaires pour l’époque qui fonctionnent encore, qui sont intemporelles, hors effets de mode.» Aujourd’hui, les coloristes travaillent aussi avec des scientifiques et des informaticiens. Un nuancier comme Tempo, par exemple, est fondé sur des règles mathématiques.

 

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