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lundi, 13 décembre 2021 17:51

Mon nom est nessuno

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Il mio nome è nessunoQuand on entre dans un lieu qui semble vide, on est souvent amené à lancer à haute voix: «Il y a quelqu’un?» Et de constater: il n’y a personne. Le «quelqu’un» définit une identité quelconque. «Il n’y a personne» semble considérer qu’il n’y a aucun responsable à qui s’adresser. Petite excursion dans les arts et les mythes pour mieux cerner la différence entre la personne affirmée et sa réduction à quelque chose de vague, voire à l’état de chose.

Gérald Morin a cofondé à Sion la Fondation Fellini pour le cinéma et a réalisé en 2013 le documentaire Sur les Traces de Fellini. Il a été durant près de dix ans le rédacteur en chef du magazine CultureEnJeu.

Dans l’appellation «personne», il peut y avoir à la fois la notion d’une imposante présence mais aussi celle d’une totale absence ou négation. Ulysse est le héros de l’Odyssée, le personnage principal du récit, mais déclarant à Polyphème que son nom est personne il se met, par ruse, dans la situation de pratiquement ne pas exister pour retarder et même échap­per au malheur d’être mangé. Quand les autres cyclopes demandent à Polyphème qui l’a ainsi aveuglé, celui-ci répond: personne. Aucun d’en­tre eux ne l’aidera donc à retrouver le coupable, puisqu’il n’y a personne à rechercher.

Dans le western Mon nom est personne -réalisé en 1973 par Tonino Valerii et produit par Sergio Leone- Jack Beauregard (Henri Fonda), héros de l’Ouest américain, est un personnage, une personne importante, admirée par un jeune pistolero (Terence Hill). Celui-ci va le pous­ser à être encore davantage une personne célèbre en affrontant la horde sauvage. Et quand Beauregard lui demande son nom, le jeune répond: «Mon nom est personne.» Dans ce cas, ce n’est pas pour se sauver comme Ulysse, mais pour s’effacer afin de magnifier au maximum l’aura de son héros.

Il demeure cependant une certaine ambiguïté dans ce processus, car c’est en rendant encore plus célèbre son idole que le jeune homme va asseoir sa réputation future, lors­qu’en un duel truqué il tue officiellement l’invincible Beauregard. Et quand ce dernier, toujours vivant, disparait discrètement en quittant l’Ouest américain pour l’Europe, le jeune pistolero devient une personne reconnue, qui doit affronter à son tour tous les dangers de sa célébrité. 

Le titre italien du film  -Il mio nome è nessuno- est encore plus clair. Nessuno (ne ipse unus en latin) se traduit littéralement en français par «n’être même pas un», pratiquement ne pas exister. Quant au mot personne (persona en latin), il désigne le masque porte-voix que portaient dans l’Antiquité les comédiens pour bien se faire entendre et surtout pour définir clairement le personnage qu’ils représentaient.

On découvre encore ce rapport en­tre la personne et le nessuno dans le Don Juan de Molière, mais à travers trois rôles cette fois, ou plus exactement au travers d’un double rôle (Don Juan et Sganarelle) et de la statue du Commandeur. Sganarelle et son maître sont un peu les deux faces complémentaires d’un même nessuno qui utilise séduction, mensonge et hypocrisie, insolence et couardise pour devenir, désespérément, une personne, statut qu’il espère obtenir en provoquant la statue du Commandeur. Certes Don Juan a tué réellement et officiellement le père… mais il n’est pas arrivé à tuer la représentation de la «magnifique sculpture de la statue du Commandeur avec son habit d’empereur romain» qui lui fait de l’ombre, voire même se sentir nessuno, un vulgaire assassin qui sera punit par la mort.

Chez les créateurs

Sans entrer dans les univers de la schizophrénie ou de la science-fiction (par exemple dans L’étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde, le bon et le méchant unis à l’intérieur du même personnage), on retrouve aussi cette opposition dans la réalité des humains, tout spécialement chez les créateurs. Arthur Rimbaud l’exprime clairement dans sa lettre du 15 mai 1871 au poète Paul Demeny: «Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident: j’assiste à l’éclosion de ma pensée: je la regarde, je l’écoute: je lance un coup d’archet: la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. (…) Le poète épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. (…) Car il arrive à l’inconnu!»

Où est la personne? Où est le nessuno? Fellini déclarait qu’au bout de trois semaines de tournage ce n’était plus lui qui dirigeait le film, mais le film qui le prenait par la main et l’entraînait sur des chemins à lui encore inconnus. Simenon et Balzac on fait des déclarations assez proches de celles du réalisateur italien. La Callas elle-même reconnaissait cette persona qui prenait possession d’elle: «Je ne sais pas ce qui m’arrive sur scène. Quelque chose d’autre semble prendre le dessus.» Chez ces grands créateurs, de Caravage à Polanski, de Michel-Ange à Picasso, de Céline à Topor, entre iden­tité et altérité, les œuvres dépassent leurs auteurs, qui sont amenés à s’effacer derrière elles et à devenir leur ombre pour les faire briller de leur lumière propre.

Ce jeu relationnel entre le créateur et la créature est présent dans le récit d’Adam et Ève (Genèse 2). Quand l’être humain -créé à l’image de Dieu, donc appelé lui aussi à devenir créateur- s’est défini comme maître de l’univers, se croyant supérieur à tout ce qui l’entourait car se pensant le seul capable de raisonner, il a commencé à cataloguer et à donner une appellation à tout ce qu’il voyait, oubliant très souvent qu’il était lui-même partie intégrante de la nature.

Il serait raisonnable de penser que l’humain rechercherait un rapport pacifique, équilibré et constructeur avec la nature, en particulier avec les autres humains, mais la réalité est tout autre. C’est, semble-t-il, plus fort que lui. Le Sapiens ayant pris l’habitude de dominer n’arrive plus à s’extirper de cet engrenage. Car dominer pour organiser glisse souvent en dominer pour posséder… et posséder toujours plus.

Au niveau du mythe, dès le début de la création, un déséquilibre des rapports entre les humains apparaît avec l’assassinat d’Abel par Caïn. Il y a le préféré et l’autre, le mal-aimé qui devient le méchant. Ce rapport conflictuel et manichéiste n’a cessé de se manifester durant l’histoire de l’humanité. Il y a celui qui est une personne reconnue par Yahvé ou par les siens, et celui qui est ou se sent rejeté, non apprécié, un nessuno, d’où ce conflit qui peut devenir mortel.

Les nouveaux nessuno

Sur le plan collectif, c’est la même histoire. Dans la gestion des rapports entre les humains, il y a différentes formes d’affrontements. Les guerres en sont une. Guerres idéologiques, de religions, économiques ou territoriales … à chaque fois, il y a collision entre deux groupes d’humains qui prétendent tous deux être dans leur bon droit. Le vainqueur et les siens s’attribuent le rôle du « choisi » par le destin pour gouverner et soumettre leurs sembla­bles, les «mal-aimés». Dans certains cas, ils écrasent leurs prochains en les traitant et exploitant comme des sous-hommes, des nessuno, des numéros corvéables à merci.

Une autre forme d’affrontement est celle qui structure les humains en trois catégories. Il y a, au sommet de la pyramide de la société civile, une certaine élite politique, économi­que, militaire ou religieuse qui décide qui est qui, qui fait quoi et ce qui est juste au nom de raisonnements, de «dogmes» ou de lois. (Aujourd’hui, dans les démocraties, ces lois sont votées par tous, mais il y encore moins d’un siècle ce n’était pas le cas.) Cette élite ayant les manettes du pouvoir peut facilement se définir personne - comme le vainqueur d’une guerre.

Il y a ensuite ceux qui acceptent cette situation parce que celle-ci ne les dérange pas vraiment. Enfin il y a les exclus du système. Ils ont été juifs, noirs, exilés, immigrés ou misérables, et aujourd’hui… toujours immigrés, saisonniers, réfugiés, illettrés, clandestins ou chômeurs. Cer­tes, officiellement, il n’y a plus d’esclavage ni de servage, mais dans les faits, certaines régions du globe con­tinuent à les pratiquer. Rares sont les gouvernants, les personae, qui cherchent vraiment à inciter leurs sujets à devenir des citoyens responsables et autonomes au lieu de n’être que de simples consommateurs corvéa­bles à merci, les nessuno du XXIe siècle. Même s’il y a 2000 ans, une certaine personne a déjà essayé de le faire…

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Coédité par choisir et les éditions Slatkine, ce recueil regroupe douze nouvelles retenues par le jury du concours pour écrivain(e)s lancé par notre revue lors de son 60e anniversaire.

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