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jeudi, 06 septembre 2012 12:00

Des lendemains qui déchantent

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Face aux incertitudes, certains économistes prônent l'économie de la confiance. Malheureusement la confiance n'est pas un facteur de production, c'est le fruit d'une culture. Face à la peur des lendemains économiques, plutôt que d'invoquer la confiance comme les Hébreux invoquaient « le Temple du Seigneur », il ne convient pas de se désoler mais, comme disait Spinoza, de chercher à comprendre. C'est ce à quoi nous invite ce numéro de choisir à travers trois de ses principaux articles.

D'abord, au niveau le plus large de l'économie mondiale, Yilmaz Akyüz dénonce l'illusion qui nous fait croire que les pays du Sud continueront de jouer le rôle de locomotive du développement de la planète.[1] Car la croissance des dix dernières années s'est appuyée sur les débouchés offerts par l'économie des pays développés, maintenus artificiellement par la dette dans un contexte de compétitivité déclinante. N'est pas gagné d'avance le tournant que tentent de négocier les principaux pays moteurs (notamment la Chine qui s'oriente vers les dépenses d'infrastructure interne, l'augmentation des revenus et la consommation des résidents). Telle la dérive des continents, l'économie mondiale provoquera bien des catastrophes avant de se stabiliser. Non pas que des scénarios plus optimistes ne puissent s'imaginer, mais parce que les intérêts politiques et les solidarités contradictoires interfèrent.

Comme le rappelle dans ce numéro les Libres propos de René Longet traitant des conclusions ambigües de la Conférence des Nations Unies pour le développement durable (Rio, 20-22 juin 2012)[2], derrière des objectifs réaffirmés concernant l'éradication de la pauvreté, le changement climatique, la biodiversité, l'égalité des droits, se profile, je cite, « la tendance du G 77 (qui regroupe tous les pays du Sud) de prioriser la lutte contre la pauvreté par rapport à une gestion responsable des ressources ».

Cette contradiction politique qui bouleverse les logiques économiques les mieux pensées, l'Union européenne en est la caricature. C'est le deuxième niveau, le niveau régional pourrait-on dire, traité ici par Pierre de Charentenay qui n'a aucun mal à montrer que les acquis économiques apportés par l'Union aux économies des pays européens ont entraîné une méfiance grandissante pour les institutions et la politique européennes.[3] Le chemin vers une véritable intégration bancaire, budgétaire et fiscale, indispensable pour assurer l'avenir économique de l'Europe, est d'autant moins balisé que le développement même de l'économie monétaire en Europe a entraîné individualisme, crispation sur les avantages dits « acquis » (pour qui et pour combien de temps ?) et conception fondamentaliste de la démocratie où chacun considère le Service public à la manière d'un fournisseur privé.

Ce même phénomène est traité à un troisième niveau, celui d'un pays particulier, en l'occurrence le Chili, par Lucienne Bittar.[4] A l'encontre du schéma de pensée trop simple des politologues de naguère, qui associait la popularité d'un gouvernement à ses réussites économiques, le Chili montre une désaffection de ses citoyens envers des dirigeants qui peuvent se targuer de résultats économiques insolents (aux regards des vieux pays industrialisés du Nord). La raison n'en est pas quelque idéologie individualiste tombée du Ciel par la grâce d'un démon néolibéral, mais bien une logique de développement économique fondé sur la concurrence. Avec le progrès technique et organisationnel, la concurrence, à la manière des compétitions sportives, amène en haut du podium richesse et gloire, au détriment de ceux qui sont éliminés.

Il conviendrait, en économie comme en sport, de revenir au slogan du baron de Coubertin, le restaurateur des Jeux olympiques : « L'important n'est pas de gagner mais de concourir. » Pour que tous puissent concourir sans craindre de tout perdre, je rappelle le mot d'un autre baron, Joseph Louis : « La bonne finance se fait sous l'égide de la bonne politique ! » -Etienne Perrot[5]

1 - Voir les pp. 17-19.

2 - Aux pp. 28-29.

3 - Voir les pp. 20-23.

4 - Aux pp. 24-27.

5 - Vient de sortir le dernier ouvrage d'Etienne Perrot, Le discernement managérial, Paris, DDB 2012, 304 p.

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