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mercredi, 02 avril 2014 11:40

La leçon pascale du bitcoin

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Baignée par le soleil d'un printemps précoce qui faisait penser à un jour de Pâque anticipé, une information discrète parut dans les médias people au début du Carême : l'informaticien japonais, en qui des fins limiers avaient cru découvrir l'inventeur du bitcoin,[1] s'est récusé. « Non, prétendait-il, je ne suis pas l'inventeur du bitcoin ! » Le bitcoin reste à ce jour sans paternité, ce qui convient tout-à-fait pour une monnaie virtuelle qui circule sur Internet, entre initiés, depuis bientôt quatre ans. Elle est dite virtuelle car elle n'est gérée par aucune autorité publique. Sa seule limite est la quantité disponible, qui augmente à un rythme connu à l'avance : quelque 12 millions de bitcoins sont actuellement en circulation, l'objectif annoncé étant de 21 millions à l'horizon 2040. Certains Etats, comme l'Allemagne, ont reconnu le bitcoin comme une « monnaie privée », ce qui permet de taxer les plus-values obtenues par la spéculation sur les variations de sa valeur. Le bitcoin, en effet, a un prix qui varie beaucoup : au printemps dernier, il est passé de 20 à 220 dollars en trois mois, pour chuter brutalement à 60 dollars, avant d'osciller aux grés des humeurs du marché.

Cette histoire de bitcoin révèle quelque chose non seulement de notre société, mais également de la résurrection. De notre société d'abord, où chacun s'occupe de ses affaires en se mettant à la plus grande distance possible des autorités publiques. Le bitcoin montre que tout symbole monétaire dépend autant de ceux qui l'utilisent que des autorités publiques : je n'accepte un billet de cent francs que si je crois qu'il sera accepté lorsque je voudrai payer mon beefsteak. Le bitcoin souligne en outre, mieux que les monnaies officielles, que toute institution humaine (langage, famille, droit, école, Eglise) repose sur la volonté de tous, et pas simplement sur celle de l'Etat. Son corollaire négatif a été bien épinglé par Yvan Mudry dans la précédente livraison de choisir[2] : l'argent « voile » les visages, qui disparaissent dans l'anonymat ; qu'importe qui je suis, pourvu que je puisse payer. A quoi j'ajouterai que l'argent « voile » les rapports humains dans le sens de la roue voilée, celle qui ne tourne pas rond et qui fait violence aux membres les plus faibles de la société.

Mais cette disparition des visages qui se dissolvent dans la liquidité monétaire n'est pas le dernier mot de la leçon. L'argent, selon le poète Paul Claudel, est un véritable « sacrement » de notre société, un signe « sensible et efficace », comme le disait le catéchisme de mon enfance. Le bitcoin nous le rappelle : signe sensible d'une réalité qu'on ne voit pas mais qui permet aux parties prenantes de « faire corps ». Il nous aide à comprendre combien les récits de la résurrection détruisent l'illusion d'un corps « glorieux » (comme disent les théologiens pour parler du corps du Christ ressuscité) imaginé comme le corps physique, un cadavre réanimé en quelque sorte.
Saint Paul est pourtant très clair : nous sommes les membres de son corps, c'est nous le corps du Christ. Comment cela peut-il se faire ? Marcel Proust a, comme par inadvertance, désigné dans Le temps retrouvé l'opérateur de cette transmutation : « Seule la perception grossière et erronée place tout dans l'objet, quand tout est dans l'esprit. »[3] L'opérateur de toute incarnation est l'esprit. L'esprit n'est pas contenu dans le corps à la manière d'un gaz dans une bouteille ; bien au contraire, c'est lui qui fait le corps : il réunit ce qui est distinct et, verso de la même expérience, le corps ne prend conscience de lui-même que dans la rencontre avec ce qui le limite.

Quand il s'agit du Ressuscité, le corps est le fruit de l'esprit du Christ, esprit d'amour qui remplace les relations calculées du donnant-donnant (celle symbolisée par le bitcoin) par des relations de gratuité. « Toi en moi, moi en toi », comme Jésus définit l'amour dans l'évangile selon saint Jean (17,21). C'est l'expérience de Marie-Madeleine pour celui qu'elle continue à aimer par-delà le tombeau. Selon la formule de saint Paul, ce n'est plus elle qui faisait vivre le Christ par la pensée, les souvenirs et les regrets ; c'est le Christ qui vivait en elle. Le bitcoin nous conduit ainsi bien loin d'un matérialisme vulgaire qui s'épuise à imaginer le Ressuscité comme un cadavre qui bouge encore. Il nous mène vers l'expérience de notre commune humanité dans le Christ.

1 • De l'anglais « coin », pièce de monnaie, et « bit », unité d'information binaire. (n.d.l.r.)
2 • « Du danger de l'argent », in choisir n° 651, mars 2014, pp. 13-15.
3 • Paris, Gallimard 1990, p. 219.

 

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