bandeau actu2
mardi, 03 février 2015 01:00

Hymne à la transcendance !

Écrit par

Les attentats injustifiables contre le personnel de l'hebdomadaire Charlie Hebdo ont provoqué un mouvement planétaire de protestation, bien orchestré par les politiques. Parmi tous les slogans, le plus répandu fut, sans aucun doute, « Je suis Charlie ». Ce slogan a résonné jusque dans le temple de Carouge, ce dimanche 11 janvier, où le pasteur le placardait sur sa toge noire, avant d'expliquer le sens de cette solidarité : ni au nom de l'unité (trop sensible à la récupération politique), ni au nom de la citoyenneté (trop sujette au refus des étrangers), mais au nom de l'humanité bafouée dans son existence-même, et dont la dignité est inséparable de la liberté d'expression.

Qui ne souscrirait à ces valeurs, qui s'appliquent notamment à la liberté de conscience et de religion dans son expression publique (article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme) ? Mais le légitime mouvement d'indignation ne saurait faire oublier les au­tres valeurs sans lesquelles la vie sociale devient inhumaine. L'ironie, le mépris, la négation de ce que l'on ne comprend pas, la mise à mort symbolique de l'autre, tout cela interdit le vivre ensemble.

S'identifiant peut-être à Charlie, les politiciens qui ont organisé la manifestation monstre du dimanche 12 janvier l'ont qualifiée de « républicaine ». Curieuse appellation lorsque l'on dénombre, parmi les chefs d'Etat ou de gouvernement qui paradaient en première ligne, des rois, des autocrates et des fauteurs de violence aux pratiques bien éloignées des valeurs de la République. Mais plus curieuse encore est cette appellation si elle prétend placer ces valeurs de la République au-dessus de celles de la religion, comme si la République ne supposait pas quelques conditions « religieuses » sans lesquelles liberté, égalité, laïcité, Etat de droit, tolérance, fraternité ne sont que des mots creux. Le catéchisme (sic) enseigné aux apprenties de la Grande loge féminine de France reconnaissait que, « ayant pour effet de relier les hommes entre eux, la franc-maçonnerie est une religion dans le sens le plus large et le plus élevé du terme ».

Dans ce numéro de choisir, l'article du professeur d'éthique sociale chrétienne[1] pose le vrai problème : l'humanité est-elle viable en dehors d'une transcendance publiquement affirmée, que les religions expriment à leurs manières ? Une laïcité bornée (qui n'est pas la laïcité) répond « oui » à cette question. Cette réponse nie l'évidence. Dans les années nonante, un frère maçon du Grand Orient de France, Philippe Dechartres, ancien ministre de la Participation dans le gouvernement du général de Gaulle, investissait les loges maçonniques pour expliquer qu'existait déjà, au sein même du fonctionnement républicain, une transcendance, qu'il qualifiait de laïque.[2] « Lorsque vous lisez un texte, me disait-il, l'esprit que vous y décou­vrez est-il extérieur aux mots, aux phrases ? Lorsque les urnes manifestent ce que vous appelez la volonté générale, ce résultat est-il extérieur à la votation de chacun des citoyens ? » En contre-point, je me souvenais de cette remarque, étonnante de naïveté, tombée, dit-on, des lèvres de Mme Thatcher : « La société n'existe pas, je n'ai rencontré que des individus. » Pour beaucoup de nos contemporains, le peuple n'existe pas, ils ne rencontrent que leurs voisins (et encore... !) ; pour d'autres, l'Etat n'existe pas, ils ne rencontrent que des appareils répressifs, idéologiques ou économiques.

Les chrétiens, pour leur part, n'ont pas peur de découvrir la Transcendance, fût-elle qualifiée de laïque, non pas en dehors du monde profane, mais bien comme ce qui rend humain le monde où ils vivent.[3]

Voir le sommaire

[1] •Thierry Collaud, Religion et liberté, pp. 9-12.
[2] • On peut appeler cela la transcendance « horizontale », par opposition à la transcendance « verticale » qui sous-tend le « divin » des religions en général, ou même le Dieu des chrétiens. (n.d.l.r.)
[3] • Lire aussi, à la p. 38 de ce numéro, la recension du livre de Yves Ledure, Sécularisation et spiritualité. (n.d.l.r.)

Lu 27263 fois
Plus dans cette catégorie : « La peste nationaliste La Parole nue »