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mercredi, 04 mars 2015 01:00

La Parole nue

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Il y a quelques mois, la chronique publiée mensuellement dans choisir[1] a suscité quelques réactions étonnées. Recensant un livre lu et débattu par un très large public, hasardant sa propre opinion, le chroniqueur a semblé remettre en cause les fondements même de la foi chrétienne. Parce qu'il s'est risqué à soumettre à l'examen d'une mentalité moderne résolument rationaliste une série d'images et de mythes[2] utilisés par le Nouveau Testament, des lecteurs en ont conclu qu'il sapait les fondements de la foi. L'enjeu mérite explication !

Le malaise vient d'une confusion entre le message du Salut et son illustration, entre le Verbe de Dieu et les paraboles, les symboles, les mythes et les gestes symboliques qui l'habillent afin de le rendre compréhensible pour les auditeurs. Jésus en a fait large usage : « Il ne leur disait rien sans parabole » (Mt 13,34). Pour parler de Dieu, du problème des origines, de l'éternité, du sentiment de culpabilité, du pardon, de l'amour du prochain, du rapport à l'argent ou à la nourriture, de la mort, Jésus pose chaque fois un geste symbolique qui répond à l'attente de ses interlocuteurs. Il raconte une histoire, guérit, libère, ressuscite, donne du pain, rejoint ses disciples dans les situations les plus désespérées. Encore faut-il que ses auditeurs comprennent l'image, décryptent le geste et rejoignent la révélation de Dieu au-delà de la matérialité de l'image. Lorsque l'Evangile évoque la résurrection du Christ, loin de proposer un reportage de ce qui s'est passé, il exclut même la vérification proposée par Thomas. Seul le symbole lu dans la foi conduit à Dieu.

Les évangiles - celui de Jean en particulier - sont riches en malentendus lorsque Jésus parle de l'eau (Jn 4), du pain (Jn 6), de la lumière (Jn 9), du temple (Jn 2) ; même ses disciples n'y ont pas échap­pé (Mt 16,7-12). Confondre le message du Salut, qui est essentiellement religieux, avec le langage symbolique qui n'en est que le vecteur dans une culture, une langue et une sensibilité humaines, conduit à un fondamentalisme qui n'a plus rien à voir avec le Royaume. Jésus n'a pas manqué de dénoncer cette myopie qui bute sur la matérialité des symboles et empêche la foi de prendre son envol. Pour être perçus de manière concrète par les humains faits de chair et de sang, le Salut, l'amour, la miséricorde, la force créatrice de Dieu, le dynamisme vital de l'Esprit, le pardon, la fraternité, l'Au-delà ont besoin d'un vêtement, d'un corps qui les rende tangibles. L'Evangile, qui parle de marche sur les eaux, de guérisons, de conception virginale, de morts qui ressuscitent, ne prétend pas se substituer à un manuel de physique, de médecine, de physiologie ou de gynécologie. Il annonce essentiellement une bonne nouvelle, celle du Salut apporté par un Dieu créateur, maître des éléments, capable de tirer l'homme de tous ses désastres, de toutes ses morts.

L'homme n'a pas besoin de prodiges pour accepter une instance supérieure, mais il a besoin de signes pour croire que Dieu est un père qui lui veut du bien, qu'il peut lui faire confiance parce que rien ne lui est impossible, comme le rappelle le message de l'ange au moment de la conception virginale (Lc 1,37). L'image, le symbole, l'allégorie, le mythe qui habillent ce message peuvent légitimement être soumis à la critique la plus rigoureuse de la raison et de la science. La médecine peut bien refuser d'identifier maladie et possession diabolique, la physique chicaner sur la possibilité de marcher sur l'eau, la biologie et la physiologie s'interroger sur le phénomène de la résurrection d'un mort, le sens profond du message n'en est pas touché pour autant. Même dans un vêtement passé de mode, le message religieux garde toute la fraîcheur de son réalisme et continue d'interpeller.

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En emboîtant un peu trop radicalement le pas des théologiens protestants libéraux, le chroniqueur a donné l'impression de vouloir priver le message de son vêtement de chair et de l'avoir réduit à une philosophie ou une sagesse. La Parole excessivement désincarnée, trop nue, a choqué. Déconcertés, certains lecteurs ne l'ont plus reconnue.

[1] • Matthieu Mégevand, « Le Royaume », in choisir n° 658, octobre 2014, pp. 52-53.
[2] • Rappelons que le mythe n'est pas une chimère mais un récit qui se situe dans un temps indéterminé, pour apporter une réponse aux grandes questions de l'homme et non pour raconter une histoire invraisemblable.

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