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mardi, 31 mars 2015 16:40

Le prix d’une vie

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La publication du livre Aimer c’est tout donner[1] a suscité quelques questions. Une de celles qui a retenu mon attention a été : « A quoi servent ces hommes et ces femmes ? » J’avais déjà entendu une remarque semblable à la sortie de la projection du film Le Grand Silence,[2] qui présente la vie des chartreux, ces moines ermites qui vivent dans des lieux inaccessibles et ne cherchent qu’à se donner à Dieu, dans la solitude. Mis à part le fait que cette question peut se poser pour toute vie, je trouve intéressant de s’y pencher.

Nombre de sujets évoqués dans ce numéro pourraient d’ailleurs être aussi exposés à cette interrogation. A quoi sert de parler des anges, de la résurrection, de faire mémoire du génocide arménien ? A partir de quand, une vie, une réflexion est-elle utile ? Lorsqu’elle rapporte de l’argent ? ou plutôt quand elle nous oblige à nous poser d’autres questions ? Notre monde est parfois bien triste parce qu’il ne s’interroge plus sur le sens, l’importance des choses et des personnes. Il est tentant de penser que seul ce qui se mesure, se comptabilise ou peut être considéré comme prioritaire a de la valeur. Mais nous nous rendons vite compte que ces mesures n’ont de sens que si elles nous conduisent à faire un pas de plus, un pas qui consiste à ne pas se satisfaire d’une situation ou de réponses immédiates.

La musique, la littérature, la poésie, la peinture ne « servent » à rien. Si l’on essaie de les réduire à une fonctionnalité, on passe à côté de l’essentiel. L’art marque une pause, qui permet de prendre du recul et de donner du sens. La beauté aussi ne « sert » à rien, mais, avec les arts, elle aide à rendre la vie plus lumineuse, les relations plus intéressantes. En un mot, elle permet de s’émerveiller du monde, au-delà de toutes les déceptions que nous pouvons y rencontrer.

Ainsi je crois que la vie des religieuses et des religieux est fondamentalement inutile, mais au même titre, probablement, que toute autre vie que l’on réduirait à ce qui peut s’en mesurer et s’en quantifier. Pourtant, chacune d’entre elles est une merveilleuse question. Posée en premier lieu à celui ou celle qui la mène. Chacun est mis au défi de donner du sens à son existence, à ne pas l’aborder que du côté de l’efficacité et du rendement. Tomber dans ce piège serait être acculé dans une impasse. Car il y a finalement fort peu de choses dont nous puissions vraiment mesurer l’importance, hormis les enfants … qu’il serait d’ailleurs très malheureux de compter parmi les choses… Ni les diplômes, ni le niveau de salaire, ni le nombre d’amis sur Facebook ne disent vraiment la valeur d’une existence. Seules les relations qu’un être établit disent quelques choses de sa « richesse », de sa beauté. Mais là encore, le plus important n’est pas dans la quantité de ces relations mais dans leur qualité, qui échappe parfois un peu à celui-là même qui les vit.

L’essentiel est au-delà de ce que nous en comprenons, en saisissons. La vraie richesse est dans les questions ! Ainsi s’interroger sur des sujets aussi « inutiles » que les anges, la résurrection ou, plus tragiquement, le génocide arménien permet de porter sur nos existences et notre monde un autre regard. Les réponses que nous formulons ne peuvent être définitives et comptabilisées, mais elles nous invitent à aller de l’avant et à travailler à un peu plus de beauté et de justice là où nous sommes ; parfois sans pouvoir le mesurer…

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[1] • Aimer c’est tout donner. Témoignages, photographies de Jean-Claude Gadmer, Fribourg/St-Maurice, Association La Vie consacrée/Saint-Augustin 2015, 220 p. Témoignages et photos sur www.vieconsacree.com. Lire aussi à ce propos l’article d’Albert Longchamp sj, in choisir n° 663, mars 2015, p. 39.

[2] • De Philip Gröning (2005).

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