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jeudi, 08 juin 2017 15:32

Piège et sens de l'ascèse

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p4 PleinePageFotolia CopieLa recherche de l’absolu est un des moteurs dans la vie spirituelle, mais conduit-elle nécessairement à l’extrémisme ? Ou, pour le dire autrement, l’extrémisme est-il une étape nécessaire de la quête spirituelle ? Au regard du monde d’aujourd’hui, où des fanatiques de tout poil se réclament d’idéaux qu’ils entendent réaliser coûte que coûte au nom de Dieu ou pour lui, on serait tenté de le croire.

Membre du comité de rédaction de choisir, jésuite, Bruno Fuglistaller enseigne à l’Atelier œcuménique de théologie (AOT) et au département de la formation de l’Église catholique à Genève. Historien de l’art, il tient une chronique sur www.jesuites.ch de méditations sur des tableaux.

Il y a toujours eu des hommes et des femmes pour couper radicalement avec le monde, au nom de leur volonté de tout donner à Dieu, dans l’histoire de la spiritualité chrétienne ou d’autres cultures religieuses. Les Pères du désert, les reclus et recluses du Moyen Âge nous en montrent quelques exemples. Mais s’agit-il là d’extrémisme ?
Saint Paul déjà parle d’une lutte spirituelle que le chrétien doit engager dans sa vie personnelle et dans sa vie apostolique. Ainsi la vie chrétienne contient-elle une dimension de combat : « Tous les athlètes s’imposent une ascèse rigoureuse ; eux, c’est pour une couronne périssable, nous, pour une couronne impérissable » (1Co 9,25). Il s’agit à la fois d’accomplir certains exercices corporels -souvent en contrôlant ses besoins fondamentaux, tels la nourriture et le sommeil- et de prendre du temps pour prier davantage. Cette voie se retrouve dans toutes les traditions spirituelles.

Illusion
Au-delà de la dimension de privation, l’ascèse implique une finalité. Un pourquoi renoncer, avec plus ou moins de radicalité, à certaines choses. Dans une perspective chrétienne, il s’agit de se rapprocher de Dieu en suivant l’exemple du Christ. Dieu s’est fait homme pour que l’homme puisse se rapprocher de Dieu. C’est donc la vie du Christ qui est la référence. L’ascèse, le renoncement, même s’il peut être radical voire extrême, n’a de sens que dans la mesure où il rapproche de Dieu et décentre de soi.
C’est là que réside le risque de la mystification : s’auto-admirer dans sa capacité de renoncement. Ignace de Loyola lui-même a été pendant un temps victime de cette illusion où le renoncement devient une fin en soi par ce qu’il manifeste de faculté de maîtrise. L’ascète oublie ce faisant que l’essentiel n’est pas tant dans sa capacité de se passer de quelque chose ou d’accomplir quelque chose que dans la relation qu’il établit avec Dieu. Le piège de l’extrême, c’est de s’en faire le sujet, alors que dans une perspective chrétienne le sujet ne peut s’en remettre qu’à Dieu lui-même. Ce n’est que pour lui et avec lui que le renoncement fait sens et peut durer. La duperie est de croire que l’on va y arriver par ses propres forces, d’où la nécessité de « faire » (qui peut aussi être un renoncement) ; or c’est Dieu qui fait. Chacun est capable, pendant un temps plus ou moins long, de renoncer à quelque chose ou de s’imposer une démarche, mais la durée n’est possible que dans le décentrement.
Buñuel dans Simon du désert (1965) pose un regard intéressant sur la radicalité de la vie du stylite. Il y a bien sûr beaucoup d’humour et d’ironie dans son film, mais le réalisateur espagnol touche quelque chose de très juste et de très fort dans l’histoire qu’il met en scène. L’ascète est présenté comme régulièrement tenté par le Diable. Ce dernier prend les traits tantôt d’une femme, tantôt d’une enfant et même du Christ ; à chaque fois, Simon résiste en dévoilant la supercherie. L’ultime tentative consiste à enlever Simon de sa colonne et à le planter dans une grande ville, au milieu d’une discothèque inondée de bruit et de danseurs frénétiques. La dernière image nous le montre comme à distance de cette agitation, fumant la pipe. L’ascèse peut se vivre au cœur de l’agitation, c’est là, pour moi, le message du film.
Mais son intérêt est peut-être aussi de montrer que la radicalité, pour le spirituel qu’est Simon, n’est pas là où il l’imagine. Plutôt que d’accomplir des exploits ascétiques, il s’agit pour lui de se laisser faire, en vivant tout en relation avec Dieu.

Visibilité ou intériorité
Notre réflexion nous amène ici à établir un lien entre radicalité et extrême. La radicalité est ce qui atteint la racine ou en vient. L’extrême, au contraire, est ce qui est placé à la limite, ce au-delà de quoi on est dans l’excès. D’une certaine façon, l’extrême nous conduit dans les marges. Pour certains, cela se traduit par la recherche de la visibilité, de la mise en scène. Ainsi Buñuel débute son film avec le « déménagement » de Simon le Stylite sur une nouvelle colonne « sponsorisée » par un donateur. Mis en scène sur sa colonne, vivant à l’extrême en quelque sorte, toutes sortes de gens viennent le voir, lui demandent des miracles, l’admirent. Dans la scène finale, par contre, Simon est perdu au milieu des danseurs, du brouhaha de la musique, anonyme. Seule la caméra le sort de la masse en focalisant sur lui. L’ascète, un peu malgré lui peut-être, a été appelé à passer de l’extrémisme à une radicalité toute intérieure.
C’est là que surgit la question du discernement. Quand il s’agit de suivre le Christ, faut-il toujours choisir le chemin le plus difficile, celui du renoncement le plus radical ? Buñuel le montre : la plus grande radicalité n’est pas nécessairement la plus spectaculaire.

Dieu au centre
Quand, dans une perspective de foi, il s’agit de discerner, le véritable enjeu est celui de la relation avec Dieu, avec le Christ. Comment telle personne, avec ses forces et ses faiblesses, peut-elle davantage entrer en relation avec Dieu pour que sa vie soit plus féconde ? La réponse à cette question est différente pour chacun. Discerner, c’est voir ce qui est le mieux pour cette personne concrète. Il ne s’agit pas d’appliquer des recettes ou de faire entrer la personne dans un moule, mais de l’aider à découvrir comment mener une vie plus vivante, plus féconde, en mettant Dieu au cœur de son existence.
L’enjeu du discernement est d’être plus proche de Dieu. Dans un monde comme le nôtre, tiraillé par tellement de sollicitations contradictoires, la radicalité consiste à mettre Dieu au centre de notre vie, et d’organiser notre vie autour de ce centre.

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